IA, paresse et masochisme edit

31 July 2026

Je suis surpris de voir qu’un nombre croissant de gens ne semblent plus pouvoir exprimer la moindre idée sur les réseaux sociaux sans avoir recours à l’IA. Beaucoup de textes résultent à l’évidence d’un prompt sommaire : « Écris-moi 20 lignes pour dénoncer le manque de prise en compte du réchauffement climatique par les pouvoirs publics en France ». Ces textes sont généralement accompagnés d’une image générée elle aussi par IA. Mais comment peut-on sérieusement appeler à la protection de l’environnement, à la lutte contre le populisme ou au progrès social en s’appuyant sur ce genre d’outils ? C’est incohérent à quatre titres au moins.

Les quatre effets pervers du recours systématique à l’IA

 Il y a d’abord l’impact environnemental. Il ne faut pas l’exagérer, mais la génération d’une image consomme entre 3 et 30 Wh – soit l’équivalent de la recharge complète d’une batterie de téléphone – et nécessite entre 2 et 5 litres d’eau, le plus souvent potable, pour le refroidissement des machines. Ce n'est pas rien à une époque où les deux ressources se font rares. Une photo glanée sur le net remplace pourtant avantageusement ces illustrations, souvent pataudes et clinquantes.

Ensuite, il y a la question des droits d’auteur. Il faut cesser de s’extasier devant les « créations » des IA, qui ne sont que de la parodie, de la compilation ou du plagiat d’œuvres réalisées par des humains. Une IA est incapable de générer un texte, une image, un raisonnement, une musique, une vidéo ou une information sans s’inspirer de la production de personnes vivantes. Non seulement celles-ci sont spoliés de leurs droits d’auteur, mais elles sont progressivement privées de leur travail : en effet, qui veut encore payer pour les services d’un designer graphique, d’un traducteur, d’un codeur, d’une sténo ou d’un architecte d'intérieur, quand l’IA peut faire tout cela ? Mais qui sera encore capable d’exécuter toutes ces tâches, et plus largement de réfléchir, créer, inventer et décider, quand l’IA sera devenue omniprésente ? 

Ensuite, il y a un enjeu de cohérence. On ne peut pas, d’un côté, se plaindre du comportement prédateur des patrons techno-fascistes qui gouvernent l’IA et parlent à l’oreille des tyrans ou dénoncer la multiplication des datacenters qui accaparent les terres arables, l’eau et l’électricité, et, d’un autre côté, contribuer au développement de l’industrie de l’IA en y ayant recours pour les activités les plus insignifiantes. 

Enfin et surtout, c’est une question de civilisation. De ce point de vue, la nouvelle génération est plus cohérente que la mienne. Je vois de nombreux jeunes dans mon entourage et parmi mes étudiants qui ont une sainte horreur de l’IA. Comme chacun de nous, ils s’en servent lorsque cela est utile à leur travail, et en abusent même pour produire du texte, mais beaucoup se gardent de recourir à l’IA pour des tâches accessoires, et considèrent que les images et vidéos générées par IA sont le comble du ringard : « Un vrai truc de boomer ». 

Limiter le recours inutile à l’IA 

Il ne s’agit pas de nier les apports de l’IA dans de nombreux domaines – santé, recherche, sécurité… – et dans le fonctionnement des entreprises et des administrations. Et chacun est libre de croire les « techno-solutionnistes » qui nous prédisent que les IA trouveront les remèdes aux maux dont souffre le monde... Faire l’impasse sur cette technologie serait un choix funeste, à titre individuel, pour les entreprises et nombre de professionnels, et à titre collectif, pour nos économies, qui sont soumises à une concurrence internationale impitoyable dans ce domaine. En revanche, il n’y a pas de raison de convoquer l’IA pour tout et n’importe quoi. Si nous le faisons, il ne faudra pas nous plaindre si elle remplace bientôt la moitié des emplois, si la société est régie par son esthétique moche et sa logique rigide, s’il n’est plus possible de parler à un humain quand on s’adresse à une administration ou une entreprise, et si le monde est gouverné par une poignée de multimilliardaires mégalomanes et psychotiques que l'on croirait échappés d’un James Bond des années 1970. 

Rien ne nous oblige à mettre l’IA à toutes les sauces. On peut consulter la météo ou le programme de la télévision, choisir une destination de vacances ou une plante verte, écrire un email ou un rapport, trouver la recette du pot-au-feu ou la date de naissance de Michel Sardou sans avoir recours à l’IA. Il est d'ailleurs scandaleux que Google l'impose désormais par défaut, sitôt que l'on fait une recherche, ce qui revient à la fois à gâcher de l'énergie sans raison et à capter le trafic qui était destiné aux sites internet où l'information a été volée. De même, il n’y a aucun intérêt à regarder des films, à écouter de la musique ou à lire des livres conçus par IA, et l'on doit pouvoir utiliser un four, une ponceuse, une voiture ou une machine à coudre dépourvus d’IA. Pour finir, il n’y a aucun intérêt à saturer les réseaux sociaux et les médias avec les textes pompeux et mécaniques et les visuels laids et sans vie que génère l’IA. Ce billet de blog est évidemment garanti 100% sans IA, à l'exception de la compilation de visuels qui lui sert d'illustration.