Fusion «technique» des listes et crise de la démocratie edit
Olivier Faure, le Premier secrétaire du PS, comme de nombreux autres leaders de gauche, l’avait affirmé haut et fort : « Il n’y aura pas d’accord national avec LFI lors des municipales »[1]. C’était la conclusion inévitable des dérapages répétés de Jean-Luc Mélenchon, jugés antisémites et communautaristes, de ses violentes attaques contre ses partenaires du NFP, et de sa complaisance vis-à-vis des groupuscules dits « antifascistes ». Mais, dans la perspective du second tour des municipales, de nombreuses listes de gauche ont choisi de faire alliance avec les insoumis. Comment expliquer ce revirement ?
Pourquoi fusionner les listes ?
Au second tour des élections municipales, seules les listes ayant obtenu au moins 10% des suffrages exprimés peuvent se présenter. Mais les membres de toutes celles qui ont fait plus de 5% des voix peuvent être candidats. Concrètement, cela veut dire que des listes ont la possibilité de fusionner en vue du second tour. Les candidats de celles qui ont fait entre 5 et 10% peuvent essayer d’intégrer la nouvelle liste, ou se retirer. Ceux des listes qui ont fait plus de 10% peuvent eux aussi négocier la fusion avec une liste mieux placée, ou maintenir leur liste, ou encore la retirer. En temps normal, c’est la liste qui a emporté le plus de suffrages dans un camp politique qui conserve le leadership, mais pour obtenir la fusion, elle doit faire de la place à des membres d’une ou plusieurs autres listes, et adapter son programme et son discours.
Cette possibilité existe car, dans les villes moyennes et grandes, le nombre de listes est souvent important. Le seuil pour accéder au second tour étant bas (10% des suffrages exprimés), il arrive que plusieurs listes briguent les votes d’une même famille politique. Cette année, à l’issue du premier tour, on comptait ainsi potentiellement 43 quinquangulaires (cinq listes qualifiées), 5 sexangulaires (six listes qualifiées) et même une septangulaire (sept listes qualifiées). Ces situations engendrent un débat confus, et la commune peut alors être emportée, un peu par hasard, par la liste qui a fait le moins mauvais score.
Éviter les résultats paradoxaux
Cette dispersion peut aussi aboutir à des résultats paradoxaux. Imaginons une ville où 70% des électeurs seraient de gauche, mais où il y aurait au second tour trois listes de gauche et une seule de droite. Les voix de la gauche se disperseraient entre ces trois listes (disons : 28%, 25% et 17% des voix), tandis que celle de droite bénéficierait des 30% restants. Dans cette configuration, la droite gagnerait les élections et bénéficierait d’une nette majorité. La fusion des listes permet d’éviter ce genre de situation. Mais elle a un prix. La liste nouvelle doit souvent faire campagne sur un programme de compromis. Il faut aussi décider qui sera la nouvelle tête de liste et congédier une partie des candidats du premier tour. Si deux listes fusionnent, il y a par définition deux fois trop de candidats… Habituellement, les listes politiquement proches se ménagent pendant la campagne du premier tour pour rendre possible une fusion en vue du second. Les listes ont en effet moins de 48 heures pour trouver un accord à l’issue du premier tour et, si les critiques ont été trop virulentes, les négociations sont impossibles. Cette perspective contribue aussi à la qualité du débat démocratique, en limitant les outrances pendant la campagne du premier tour.
Pas d’accord national avec LFI…
En vue des municipales de 2026, Olivier Faure, le patron du PS, avait annoncé qu’il n’y aurait pas de fusion avec LFI. Les multiples dérapages de Jean-Luc Mélenchon, la position ambiguë de son parti sur le recours à la violence en politique, ainsi que la virulence de ses attaques à l’égard des socialistes – souvent assimilés au bloc « fasciste » ou qualifiés de « petits bourgeois » – rendaient de tels accords désormais impossibles. Cette prise de position visait aussi à rassurer les électeurs de la gauche modérée, qui ne se reconnaissaient plus dans le Nouveau Front Populaire, et dont beaucoup craignaient de s’engager pour des candidats réputés mesurés, pour découvrir, au soir du premier tour, qu’ils s’allieraient avec des candidats insoumis. En l’absence de perspective d’accord, la campagne a été particulièrement rude entre LFI et les autres partis de gauche.
Pourtant, dans quasiment toutes les grandes villes françaises où LFI était en mesure de se maintenir, les listes d’union de la gauche ont choisi de fusionner avec les listes LFI : Brest, Limoges, Lyon, Toulouse, Avignon, Besançon, Tours, Clermont-Ferrand, Nantes, Grenoble, et même à Tulle – fief de François Hollande, opposant déclaré à toute fusion. En somme, partout sauf à Paris, Lille, Marseille. À Bordeaux, LFI ne pouvait pas se maintenir au second tour, et le candidat écologiste n’avait donc aucun intérêt à accueillir ces candidats sur sa liste. À Strasbourg, les Écologistes ont fusionné avec LFI contre la candidate du PS, arrivée en tête.
Des justifications diverses
Les artisans de ces fusions ont avancé diverses justifications. Certains ont fait valoir que tous les candidats LFI ne cautionnent pas les dérapages de Jean-Luc Mélenchon et sa stratégie du conflit permanent, et qu’il existe des configurations locales où des candidats des divers partis de gauche travaillent avec succès au quotidien, et font cause commune contre la droite. Certains élus locaux n’ont ainsi pas attendu le soir du premier tour pour critiquer la position d’Olivier Faure qui, après avoir tout accepté de Jean-Luc Mélenchon ces dernières années, entendait se racheter une dignité en faisant des promesses qui engageaient d’autres que lui.
Mais ce n’est pas le cas le plus général, et beaucoup de têtes de listes de la gauche avaient expliqué que la fusion avec LFI était exclue – tel le maire sortant de Brest, François Cuillandre, qui estimait que « fusion égale confusion ». En outre, aucun des responsables LFI concernés par les fusions n’avait pris ses distances avec Jean-Luc Mélenchon ou condamné ses dérapages. En somme, ce dernier avait raison lorsqu’il déclarait, lors du meeting de Bondy le 4 mars dernier : « Les socialistes ? Ils ne vont pas nous coûter trop cher, je pense, à acheter pour le deuxième tour ! »
Certains candidats ont aussi invoqué la nécessité de faire barrage à l’extrême-droite. Mais l’argument est peu convaincant. Le RN n’est en effet en mesure de l’emporter qu’à Marseille, où Benoît Payan a refusé la fusion, et il n’y a pas eu d’alliance entre les candidats de droite et ceux de l’extrême-droite. L’idée qu’il faudrait défaire coûte que coûte une droite fasciste tombe à plat. En outre, lutter contre la droite radicale peut se faire dans le cadre d’un Front Républicain, comme aux législatives de 2022 et 2024 ; lorsqu’il y avait une triangulaire avec un candidat RN, le candidat républicain le moins bien placé se retirait au bénéfice du troisième. C’est ce qu’a choisi de faire Sébastien Delogu à Marseille, pour éviter que la municipalité ne tombe aux mains du RN.
Les fusions «techniques»
Là où les relations locales entre les partis de gauche et LFI étaient mauvaises, mais où la fusion s’est néanmoins opérée, les candidats ont parlé de « fusion technique ». Comme l’expliquait Gérard Grunberg dans ces pages le 13 mars dernier, une telle fusion n’impliquait aucune discussion sur le programme, aucune démarche commune et aucune volonté de gouverner ensemble. Citons Le Monde (16 mars 2026) pour ce qui concerne Nantes : « La maire PS sortante, Johanna Rolland, a signé un accord de fusion technique avec la liste de La France insoumise porté par William Aucant, arrivé troisième, a-t-elle annoncé dans un communiqué. Dans cet accord, dix sièges reviendraient aux ‘insoumis’ nantais qui s’engagent à soutenir la maire de Nantes, alliée aux écologistes, dans ce second tour. Des ‘insoumis’ qui siégeront néanmoins dans l’opposition municipale ». En somme, la maire sortante monnaie sa réélection contre l’attribution de 10 sièges de conseillers municipaux à des candidats LFI : ils intègrent sa liste, mais font campagne de manière séparée, puis s’en iront siéger dans l’opposition. Certains candidats ont refusé de cautionner ce type de stratégie, et Place Publique et le Parti Radical de Gauche ont demandé à leurs adhérents de quitter les listes fusionnées avec LFI.
Qu'en pensent les électeurs?
Si l’on emprunte le chemin escarpé des fusions « techniques », on peut imaginer toutes les dérives. Celle d’une ville où des listes minoritaires, qui ne s’entendent sur rien et ont des programmes totalement opposés, font liste commune au second tour pour conquérir la mairie, sans que les électeurs ne sachent quelle politique sera menée. Mais il semble qu’aujourd’hui il est plus important pour certains de conserver la majorité dans une ville que de défendre leurs idées et leurs valeurs. Quand la politique devient un métier, quand certains élus n’ont jamais exercé de profession en dehors de ce microcosme et n’envisagent pas de le faire, quand la politique est aussi une ressource pour l’entourage de ces personnes, tous les moyens sont bons pour ne pas être délogé de sa mairie. L’éthique viendra après.
Les électeurs, on le sait, désapprouvent l’idée d’une fusion avec LFI. L’enquête « Comprendre le vote des Français »[2] indique que trois sondés sur quatre s’y opposaient, et que seuls 36% des sympathisants socialistes y étaient favorables. Dans les villes où la fusion a néanmoins eu lieu, ces citoyens seront face à trois options également insatisfaisantes : voter pour la liste fusionnée, en validant ainsi des arrangements qu’ils désapprouvent ; soutenir une autre liste, en contradiction avec leurs préférences ; ou s’abstenir.
Quel destin pour le PS?
Au sein du PS, deux lignes s’affrontent sur le sujet des alliances avec LFI depuis longtemps, mais les partisans d’un nouveau rapprochement l’ont visiblement emporté. Ces responsables se soucient peu de ce que pensent leurs électeurs et de l’impact que leur stratégie aura sur la crédibilité du parti. Il semble qu’ils aient renoncé à l’idée de gouverner le pays, voire de présenter un candidat à la présidentielle – ce qui ferait les délices de Jean-Luc Mélenchon. La priorité est à la préservation des bastions locaux du parti, qui permettent aux élus socialistes de vivre de la politique et de préparer dans les meilleures conditions les élections départementales, régionales, législatives et sénatoriales qui sont essentielles à la survie des cadres du parti. Dit plus sobrement : le PS entend rester l’une des deux forces qui dominent la vie politique locale, quelles que soient les conséquences sur sa popularité nationale.
Il ne s’agit pas d’accabler le PS, et il faut rappeler que d’autres partis avant lui ont été contraints à des choix stratégiques difficiles, ou ont décidé de se replier à l’échelle locale – où ils ne survivent qu’à force d’alliances parfois discutables. Les Républicains seront peut-être amenés un jour à faire de même, en nouant des alliances de second tour avec l’extrême-droite. Mais force est de constater que tel n’est pas le cas aujourd'hui. Il est donc cocasse d’entendre des élus socialistes et écologistes justifier leur alliance avec LFI au nom de la lutte contre le fascisme… Il reste que l’épisode des « fusions techniques » n’est pas anodin, et qu’il fera du mal au PS et n’améliorera pas l’image des élus et des partis auprès des citoyens.
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[1] Voir l’article de Gérard Grunberg, « Municipales : le PS et le désistement républicain », Telos, 13 mars 2026.
[2] Enquête Ipsos / BVA / CESI École d'ingénieurs réalisée pour France Télévisions, Radio France, Public Sénat et LCP-Assemblée nationale, 15 mars 2026.
