Le phénomène émergent de l’anxiété politique edit
Plus on va se rapprocher de l’élection présidentielle de 2027 et plus la perspective d’un second tour Bardella-Mélenchon et d’une victoire du candidat RN va provoquer chez nombre d’entre nous un stress et une anxiété. Nous aurons sans doute une boule au ventre à 19h59 lorsque les soirs des premier et second tours les journalistes présentant les journaux télévisés vont commencer le décompte des secondes qui restent avant de donner les résultats de l’élection.
Les psychologues, les psychiatres et les psychothérapeutes ont remarqué ces dernières années que leurs patients parlent de plus en plus de politique dans leur cabinet. Les politistes, en particulier en Amérique du Nord, s’intéressent eux aussi de plus en plus à ces phénomènes et tentent même de le mesurer.
En 2008, le jour de l’élection de Barack Obama, le psychothérapeute Steven Stosny publie un article sur le « trouble de stress post-électoral ». Celui-ci aura peu d’écho. Il faudra attendre 2016, et l’émergence de la figure disruptive de Donald Trump durant la campagne présidentielle, pour que l’on commence à prendre au sérieux cette problématique. Le même Steven Stosny fait à nouveau paraître un article en avril 2016 où il est question de « trouble de stress électoral », et cette fois, le concept connaît un beau succès et est largement repris. Il faut dire que quelques semaines auparavant un article du Washington Post faisait état d’une nouvelle forme d’anxiété, la « Trump anxiety ».
En France, c’est en 2021 dans un article publié par Slate que l’on parle pour la première fois de « politico-anxiété ». Mais c’est surtout au moment de la dissolution surprise de juin 2024 que ce concept et celui de « démo-anxiété » vont connaître un certain écho alors que la décision du président de la République suscite une sidération et provoque une grande inquiétude car une grande partie des Français anticipent le fait que Jordan Bardela va être le premier ministre qui sera présent lors de l’ouverture des Jeux Olympiques de Paris 2024.
Le stress politique est la réaction physiologique que l’on peut avoir face à un changement ou un événement lié à la politique. C’est l’émergence brusque et tonitruante de Donald Trump dans la campagne présidentielle de 2016 aux Etats-Unis ou l’annonce de la dissolution de l’Assemblée nationale par Emmanuel Macron en juin 2024. L’anxiété politique fait plutôt référence à l’anticipation d’une situation future en lien avec la politique jugée menaçante. C’est la crainte pour une partie des Américains d’une victoire de Donald Trump à la présidentielle en 2016 ou pour une partie des Français d’une arrivée au pouvoir du RN en 2027. Cela se traduit par un certain nombre de symptômes classiques du stress et de l’anxiété.
Le stress politique et l’anxiété politique sont des phénomènes bien réels. L’American Psychological Association (APA) mesure ainsi désormais le stress lié aux élections. Or, les résultats de ces enquêtes montrent que ce stress est croissant : 52 % des adultes américains interrogés considéraient que l’élection présidentielle était une importante source de stress en 2016. Ils étaient respectivement 68 % et 69 % en 2020 et en 2024. Le politiste américain Steven B. Smith et son équipe ont réalisé plusieurs enquêtes dont les résultats indiquent que la politique peut rendre malade, pour reprendre le titre de l’une de ses publications. Certains chiffres sont ainsi assez frappants : 23 % des adultes américains sondés affirment que la politique les a poussés à envisager sérieusement de déménager, 20%, que des divergences d’opinions politiques ont mis à mal une amitié à laquelle ils tenaient, 18 %, qu’ils ont perdu le sommeil à cause de la politique, 15 %, que des divergences d’opinions politiques ont causé des problèmes au sein de leur famille proche, 12 %, que la politique a eu un impact négatif sur leur santé physique, 5 %, que leurs opinions politique leur ont causé des problèmes financiers et 4 %, qu’ils ont eu des idées suicidaires en lien avec la politique. Il n’existe pas d’enquête équivalente en France, mais on peut supposer que le nombre de personnes anxieuses serait également important. Outre les enquêtes, des chercheurs peuvent chercher aussi à évaluer le stress politique en mesurant le niveau de cortisol, l’hormone de stress, lors du vote et de l’annonce des résultats électoraux. Des études ont ainsi montré que le fait de se rendre aux urnes et l’annonce des résultats étaient un facteur de stress.
Il est intéressant de noter que les individus qui disent souffrir d’anxiété politique ne sont pas nécessairement des personnes anxieuses en général. Des chercheurs ont mis en évidence le fait que l’anxiété politique était spécifique par rapport à d’autres sources d’anxiété. Les enquêtes menées aux Etats-Unis montrent aussi que certaines catégories sont plus anxieuses que d’autres. Pour Kevin Smith, les plus anxieux sont les jeunes, les démocrates, les individus qui s’intéressent beaucoup à la politique et ceux qui sont très engagés politiquement. D’autres chercheurs indiquent que les plus anxieux sont les personnes fragiles, comme les femmes appartenant à des minorités ethniques et que cela peut même avoir des incidences sur leur grossesse et les conditions de naissance de leurs enfants.
Les causes de stress et d’anxiété politiques sont sans aucun doute loin d’être des phénomènes nouveaux. Les Etats-Unis, par exemple, ont connu au cours de leur histoire une guerre civile, une grande dépression, des périodes de violence politique bien avant de connaître le phénomène Trump. C’est la même chose en France dont l’histoire politique a été émaillée de troubles, de révoltes, de changements de régimes et de révolutions. Or, on ne parlait pas nécessairement de stress ou d’anxiété politiques à ce moment-là.
On peut supposer qu’il y a eu trois grands basculements récents qui pourraient expliquer cette montée en puissance des problématiques de stress et d’anxiété politiques. Le premier est tout simplement la profonde mutation du marché de l'information. Désormais, on est sans cesse exposé aux informations politiques 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, ce qui n’était pas le cas il y a encore quelques décennies. Et on sait bien que les canaux d’information, en particulier les chaînes d’information en continu et les réseaux sociaux, cherchent avant tout à capter notre attention en diffusant des informations ou en favorisant des messages susceptibles de générer de fortes réactions émotionnelles de notre part (indignation, colère, peur). Cela signifie que l’on est de façon quasi permanente bombardé d’informations stressantes liées à la politique. Depuis quelques années, on assiste aussi à un grand basculement politique que le V-Dem Institute qualifie de « troisième vague d’autocratisation » et qui fait craindre à une partie notable de l’opinion que, dans certains pays, les régimes politiques deviennent de plus en plus illibéraux et même autoritaires compte tenu de la percée électorale, et même quelquefois de l’arrivée au pouvoir de mouvements populistes de droite, et des ingérences étrangères. Enfin, il y a sans aucun doute un basculement de la vision des sociétés développés et des individus par rapport à tout ce qui a trait à la santé mentale avec une tendance assez généralisée à la « psychologisation ».
Ces phénomènes doivent être pris au sérieux car cela affecte la santé mentale, voire la santé physique, de certains individus, mais aussi la santé des démocraties pour au moins deux raisons. Tout d’abord, on voit bien que les courants politiques radicaux cherchent soit à provoquer, soit à instrumentaliser un certain nombre de peurs, en particulier ceux qui mettent en avant un sauveur pour rétablir ordre et autorité. Ensuite, cela peut conduire aussi à une dépolitisation. On s’aperçoit, en effet, qu’il y a des outils efficaces qui permettent de réduire le stress et l’anxiété politiques, en particulier en incitant à lever le pied par rapport à l’exposition que l’on peut avoir à la politique. Le problème est que cela favorise un désengagement politique. Cette question du stress et de l’anxiété politiques peuvent donc mener à devoir quelquefois choisir entre, d’un côté, son bien-être mental et, de l’autre, son attention et sa participation à la politique, ce qui peut être préjudiciable au bon fonctionnement d’une démocratie.
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