États baltes: trois pays mobilisés face à la menace russe edit
Depuis 2022 et la rupture radicale du lien Russie-Europe provoquée par la décision du Kremlin de procéder à l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, l’Estonie, la Lettonie et la Lituanie sont en première ligne des tensions qui traversent l’Europe : de par leur proximité (les trois pays sont frontaliers de la Russie), leur taille (ils totalisent à eux trois un peu moins de 6 millions d’habitants face à une Russie de 143 millions d’habitants), leur histoire (les occupations russe et soviétique sont pour eux un souvenir douloureux, tandis que Moscou peine à accepter de ne plus exercer son emprise sur les pays qu’il considère relever de son « étranger proche »), ils estiment en effet être parmi les plus menacés par la Russie. Il convient en outre de toujours rappeler que ces trois pays sont les seuls à avoir été « intégrés » à l’URSS (de facto et non de jure) et à être désormais membres de l’Union européenne et de l’OTAN : cela constitue à la fois une garantie de sécurité qui n’est plus à prouver et un possible motif de revendications pour la puissance révisionniste qu’est devenue la Russie.
Plus tout à fait en paix
Les Baltes ont désormais coutume de dire que, s’ils ne sont pas en guerre, ils ne sont plus tout à fait en paix non plus. Depuis le recouvrement de leurs indépendances en 1991, jamais ils n’ont accordé leur confiance à la Russie. Pas même en 1997 lorsque le président russe Boris Eltsine est venu leur faire une offre de garanties de sécurité. Leur priorité de politique étrangère était alors la double adhésion aux instances euro-atlantiques, la construction d’une Russie véritablement démocratique leur semblant beaucoup trop improbable. Fin 2021, lorsque Vladimir Poutine a présenté un ultimatum à l’Alliance atlantique, l’enjoignant à interrompre tout élargissement et à ramener les forces déployées à l’Est vers leurs positions de 1997 (id est ante élargissements), les trois pays baltes, qui avaient adhéré en 2004, ont accusé le coup. Les dérives de la Russie, avec la montée de l’autoritarisme et la reprise de sa politique impérialiste manifestée en 2008 en Géorgie puis en 2014 en Crimée et dans le Donbass, ne leur avaient laissé aucun doute quant à la justesse de leur appréciation. Mais ils ont douté, jusqu’au choc de février 2022, de jamais être véritablement écoutés par leurs alliés occidentaux, pris dans les chimères d’un possible dialogue équilibré avec Moscou. Si 2022 leur a donné raison, ils ne s’en sont pas réjouis. Ils ont en revanche pris acte du fait qu’ils seraient désormais pris au sérieux par leurs partenaires. Au sein de l’Union européenne, cette place nouvelle pleinement occupée par des pays baltes désormais perçus comme crédibles s’incarne symboliquement et politiquement par les positions occupées depuis décembre 2024 par Kaja Kallas, Haute représentante de l’UE pour la Politique étrangère et la Politique de sécurité, et par Andrius Kubilius, Commissaire européen à la Défense et à l’Espace, poste tout juste créé. L’Estonienne et le Lituanien, personnalités de premier rang dans leurs pays respectifs, incarnent parfaitement cette entrée de plain-pied des pays baltes dans la politique de l’UE.
Leur perception d’une menace russe pesant sur leurs territoires reste rationnelle : depuis qu’elle s’est embourbée dans son aventure en Ukraine, la Russie a largement désengagé ses moyens militaires déployés à leurs frontières. Ils en plaisantent parfois, notant que, depuis 1991, la menace conventionnelle directe n’a jamais été aussi faible. Mais ils ne doutent pas un instant d’être, eux aussi, dans le collimateur russe. On pourrait citer moults exemples de déclarations de politiques russes menaçantes à leur égard. À commencer par celles de V. Poutine qui, par exemple, évoquait fin 2022 la guerre du Nord et le rôle de Pierre le Grand : selon lui, à l’issue de cette guerre qui a permis à la Russie d’ouvrir une fenêtre maritime sur la Baltique, Pierre le Grand avait pu donner « l’impression de s’emparer de quelque chose. Il ne s’emparait de rien, il reprenait. Apparemment, il nous incombe aussi de reprendre et de renforcer. » Dans le contexte d’obsessions historiennes et impérialistes du Président russe mais aussi de difficultés, voire de marginalisation, de son pays en mer Noire, cette remarque ne peut pas être prise à la légère. Plus récemment, Nikolaï Patrouchev, proche conseiller du Président russe, a mis en garde dans un entretien accordé à Rossiïsakaâ Gazeta les pays de la Baltique, et notamment la Lituanie, contre « la fin de la vie paisible et insouciante, et de la souveraineté ». Surtout, des enquêtes menées en juin 2026 par plusieurs médias nordiques ont révélé que la Russie avait commencé à construire ou à moderniser plusieurs bases militaires (casernes, dépôts de munitions, hangars pour blindés, tentes militaires, bases aériennes) à proximité des pays baltes (notamment à Louga et Kaliningrad), ainsi que de la Finlande et de la Norvège. Au total, elles seraient en mesure à terme d’accueillir jusqu’à 115 OOO soldats. Les services de renseignements suédois et finlandais estiment qu’il ne s’agirait pas d’une simple démonstration de force mais d’une préparation structurelle à un éventuel conflit direct avec l’OTAN. Si aucun pays de la région n’est en mesure de prévoir dans quel délai la menace conventionnelle russe pourrait redevenir effective en Baltique, chacun est bien conscient du paradoxe : la fin ardemment souhaitée par les pays baltes de la guerre en Ukraine pourrait rimer avec imminence d’une attaque sur leurs territoires.
Où s’arrête l’hybridité?
Si elle ne semble pas en mesure de procéder à une attaque militaire contre eux à court terme, en revanche la Russie déploie depuis des années à l’encontre des Baltes toute sa panoplie d’attaques hybrides, juste en dessous du seuil appelant une réponse militaire. Symboliquement, on estime que ces attaques ont débuté en 2007, avec la première cyberattaque d’ampleur jamais perpétrée en Europe, en l’occurrence à l’encontre de l’Estonie.
L’hybridité relève désormais du quotidien des États baltes, confrontés à des manipulations de l’information, fake news et autres diffusions de narratifs clivants destinés en particulier aux populations russophones (celles-ci représentent entre un quart et un tiers des populations d’Estonie et de Lettonie), mais aussi à des brouillages de GPS, violations d’espace aérien, organisation de flux migratoires illégaux à partir du Bélarus voisin, circulation de colis piégés et autres incendies criminels (en Lituanie), endommagements suspects de câbles électriques ou internet sous-marins, ou encore ballons de contrebande de cigarettes entre Bélarus et Lituanie, venant perturber le trafic aérien… pour ne citer que quelques exemples.
L’objectif est de créer du stress et des divisions au sein des sociétés baltes mais certaines de ces actions qui ne sont pas censées appeler une réponse militaire constituent indéniablement un véritable danger pour la sécurité de ces pays, et pas seulement parce qu’elles pourraient conduire à des réponses escalatoires, voire disproportionnées.
Quelles réponses baltes?
Face à ces pressions, les trois pays se concentrent sur deux types de réponses : la coopération et la mobilisation.
Traumatisés par l’expérience de la neutralité pour laquelle ils avaient opté dans les années 1930 et qui ne les a protégés ni de l’occupation nazie (1941-1994) ni des occupations soviétiques (1940-1941, 1945-1991), les Baltes savent que, pour eux, être seuls c’est être morts. Cette conscience explique leur constance, à partir de 1991, pour adhérer à l’OTAN et à l’UE, c’est-à-dire à des organisations censées leur apporter des garanties de sécurité et faire jouer le principe de solidarité. S’ils s’interrogent, depuis 2004, sur la volonté qu’aurait l’OTAN, en cas d’invasion de leurs territoires, à activer l’article V ou qu’aurait l’UE à déclencher le 42.7, ils ont longtemps misé avant tout sur les garanties de sécurité de l’Alliance atlantique et, partant, sur l’allié américain. Ainsi, ils se sont réjouis, en 2023 et 2024, de voir la Finlande puis la Suède rejoindre l’Alliance, adhésions qui renforcent indéniablement la présence otanienne en mer Baltique ; dans un premier temps, ils ont néanmoins discrètement manifesté une inquiétude : est-ce que ces adhésions n’allaient pas inviter les Etats-Unis, et donc l’Alliance, à désengager les moyens déployés dans leurs pays et en Pologne depuis 2017 au titre la Présence avancée renforcée (enhanced Forward Presence, eFP), au motif que la nécessité en serait désormais moindre ? Il n’en a rien été, et l’eFP, perçue par eux comme l’ultime garantie d’une activation possible de l’article V en cas de besoin, a même été renforcée. Il n’en reste pas moins que, depuis 2025 et le retour de Donald Trump à la Maison Blanche, ils ont bien compris que les États-Unis souhaitaient se désengager du continent européen : bons élèves, ils remplissent leurs obligations (les trois pays prévoient en particulier d’atteindre d’ici la fin 2026, la part de 5 % de leur PIB consacré aux dépenses de défense, comme exigé par Washington), en espérant que cela serait payé de retour en cas de besoin. Dans le même temps, ils sont devenus plus Européens qu’ils n’ont jamais été, procédant à un véritable virage à l’égard des concepts d’autonomie stratégique ou de pilier européen de l’OTAN qui les avaient pourtant laissés dubitatifs dans un premier temps : ils craignaient alors que ces projets aient pour effet d’accélérer le désengagement des États-Unis du continent européen.
Par ailleurs, les Baltes sont eux-mêmes mobilisés pour leur propre défense, l’idée étant d’être producteurs et pas seulement consommateurs de sécurité. Outre par l’augmentation de leurs budgets de défense, cette mobilisation se traduit par le maintien (Estonie) ou la réintroduction (Lettonie et Lituanie) de la conscription, par la mise en place d’une « ligne de défense balte » ou d’un « mur de drones », par la mise en œuvre de systèmes d’alerte, par la réduction pourtant coûteuse des dépendances vis-à-vis de la Russie (c’est le cas pour l’énergie en particulier), etc., mais aussi par le succès phénoménal depuis 2022 rencontré par les ligues de défense ou autre union de fusiliers qui rassemblent des citoyens volontaires décidés sur leur temps libre à se familiariser avec le maniement des armes, « au cas où ». La résilience des sociétés baltes se manifeste par une mobilisation qui se rapproche de la défense totale pratiquée en Suède, où chaque citoyen a la conscience d’être acteur du maintien de la souveraineté de son pays. Dans les trois pays, ces décisions sont facilitées par le fait qu’y prédomine un consensus sociétal assez large quant à la perception de la menace : en Estonie comme en Lettonie ou en Lituanie, il n’y a pas de débat sur la question de savoir si la Russie doit être appréhendée comme un partenaire, un adversaire ou un ennemi.
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