L’Arménie, test concret pour l’Europe stratégique edit

30 June 2026

L’Arménie oblige la France et l’Union européenne à répondre à une question simple : que vaut une politique européenne de souveraineté lorsqu’un petit État, longtemps dépendant de la Russie, cherche réellement à s’en dégager ? Depuis la perte du Haut-Karabakh, Erevan ne demande pas seulement des déclarations de soutien. Elle cherche des garanties politiques, des débouchés économiques, des infrastructures, des outils de sécurité et une place dans un ordre régional où Moscou n’est plus capable de jouer le rôle de protecteur qu’elle revendiquait.

Les élections législatives arméniennes de 2026 ont confirmé cette bascule. La victoire de Nikol Pachinian ne signifie pas que les Arméniens ont oublié le Haut-Karabakh, ni qu’ils adhèrent sans réserve à toutes les orientations du gouvernement. Elle indique plutôt qu’une part décisive de l’électorat a tiré une conclusion brutale : l’ancien modèle de sécurité a échoué. La Russie n’a pas empêché la guerre de 2020, ses forces de maintien de la paix n’ont pas empêché l’offensive azerbaïdjanaise de 2023, et l’Organisation du traité de sécurité collective n’a pas apporté à l’Arménie la protection qu’elle attendait. Pour un pays qui avait construit sa sécurité sur l’alliance russe, c’est une rupture stratégique.

La France et l’Union européenne ont ici un intérêt propre, qui dépasse la solidarité avec un pays ami. Pour Paris, l’Arménie est à la fois une relation historique, un enjeu diasporique, un partenaire politique et un test de crédibilité stratégique. L’Arménie a accueilli le Sommet de la Francophonie en 2018, alors même qu’elle n’est pas un pays massivement francophone, et entretient avec la France une relation culturelle et politique singulière. Mais cette relation ne peut pas seulement reposer sur la mémoire, la diaspora ou la sympathie. Si Paris veut que son engagement pèse, il doit s’inscrire dans une stratégie européenne reliant sécurité, infrastructures, énergie, commerce et institutions.

Car l’Arménie ne sortira pas de la dépendance par les discours. Sa première vulnérabilité est sécuritaire. Erevan ne peut plus compter sur Moscou comme garant ultime, mais l’Union européenne n’est pas l’OTAN, et la France ne peut pas se substituer à une architecture de défense complète. Les équipements, formations et le dialogue stratégique donnent à l’Arménie des marges de manœuvre. Mais une politique européenne crédible devrait aussi intégrer observation, cybersécurité, lutte contre les ingérences et coordination diplomatique avec les États-Unis.

La deuxième vulnérabilité est géographique. L’Arménie est semi-bloquée. Ses frontières avec la Turquie et l’Azerbaïdjan sont fermées depuis les années 1990, ce qui la rend dépendante de la Géorgie et de l’Iran pour une grande partie de ses accès terrestres. Le projet de « Carrefour de la paix » de Pachinian doit être compris dans ce contexte. Ouvrir des routes avec l’Azerbaïdjan et la Turquie, sous souveraineté arménienne, serait une tentative de transformer une géographie de vulnérabilité en géographie de transit et d’interdépendance. Pour l’Europe, la politique étrangère devient ici concrète : douanes, normes, routes, voies ferrées, sécurité des frontières, investissements, assurances et accès aux marchés.

La troisième vulnérabilité est économique. L’Arménie a connu une forte croissance ces dernières années, visible à Erevan dans la construction, les services, la technologie et la consommation. Le gouvernement met en avant routes, écoles, infrastructures et modernisation de l’État. Mais cette croissance reste inégale. La capitale donne parfois l’image d’un pays plus prospère qu’il ne l’est dans ses régions. La pauvreté, l’émigration et les écarts territoriaux demeurent importants. Le défi de Pachinian n’est donc pas seulement de tourner l’Arménie vers l’Europe en politique étrangère. Il est de rendre ce choix socialement crédible hors d’Erevan.

C’est là que l’Union européenne peut être utile, à condition de ne pas traiter l’Arménie comme un simple symbole anti-russe. La stratégie Global Gateway offre un cadre pertinent, parce qu’elle permet de penser ensemble infrastructures, connectivité, énergie et investissements privés. Encore faut-il que ce cadre ne reste pas un label. Pour Paris comme pour Bruxelles, l’enjeu est de transformer un soutien politique en capacité concrète : routes praticables, frontières mieux gérées, standards compatibles, financements disponibles, expertise mobilisée et bénéfices visibles.

L’énergie illustre cette exigence de réalisme. La centrale nucléaire de Metsamor reste centrale dans le système électrique arménien, mais elle vieillit. Son avenir engagera des choix lourds : prolongation, nouveau réacteur, petits réacteurs modulaires, diversification, sûreté, financement et technologie. La diversification énergétique peut aussi passer par les interconnexions électriques régionales, les renouvelables et, à terme, des approvisionnements plus diversifiés en gaz, y compris depuis l’Azerbaïdjan si la normalisation régionale devient effective. Pour la France et l’Union européenne, l’expertise technique peut ici devenir un outil stratégique.

Il serait pourtant dangereux de raconter l’histoire comme une transition linéaire de la dépendance russe vers la modernité européenne. L’Arménie reste, pour l’instant, membre de l’Union économique eurasiatique, même si cette appartenance est devenue de plus en plus contradictoire avec son rapprochement européen. Son économie conserve des liens avec la Russie, et Moscou dispose encore de leviers commerciaux, énergétiques, médiatiques et politiques. Les pressions avant les élections, y compris sur certaines importations arméniennes, ont rappelé que la Russie n’a pas renoncé à influencer Erevan.

Le risque intérieur est tout aussi réel. La victoire de Pachinian ne règle pas le problème de la démocratie arménienne. L’opposition est souvent peu crédible, liée à d’anciens réseaux ou trop ouvertement prorusse pour convaincre au-delà d’un électorat de rejet. Mais cette faiblesse ne donne pas au gouvernement un chèque en blanc. Les affaires judiciaires visant des opposants, les accusations de justice sélective, la polarisation du débat public et la tentation majoritaire doivent être prises au sérieux. Une Arménie qui s’éloigne de Moscou ne devient pas automatiquement une démocratie libérale consolidée.

La France doit aussi éviter un piège : confondre politique arménienne et politique diasporique. La diaspora est un atout diplomatique, culturel et mémoriel considérable, mais elle ne vote pas massivement aux élections arméniennes. Le vote à l’étranger n’est pas organisé dans les consulats : pour participer, les citoyens doivent se rendre en Arménie. Beaucoup de Français d’origine arménienne n’ont pas de passeport arménien, mais des racines, une mémoire et des attaches culturelles. Vu depuis Erevan, la diaspora peut donc être une ressource et une source d’irritation : elle pèse dans les représentations extérieures de l’Arménie, sans toujours subir les conséquences des choix faits par les électeurs du pays.

L’intérêt français et européen est clair. Stabiliser l’Arménie n’est pas seulement soutenir un pays ami. C’est empêcher que le Caucase du Sud soit organisé exclusivement par la Russie, la Turquie, l’Azerbaïdjan et l’Iran. C’est ouvrir une route européenne vers une région charnière entre mer Noire, Caspienne et Moyen-Orient. C’est aussi regarder l’Arménie comme un pays doté de ressources minières, cuivre, molybdène et or, à condition de ne pas reproduire un extractivisme sans gouvernance environnementale et sociale. C’est enfin montrer que l’Europe peut aider un État vulnérable à diversifier ses dépendances sans l’enfermer dans une nouvelle relation asymétrique.

L’Arménie ne demande pas à l’Europe de résoudre toutes les contradictions de son histoire récente. Elle lui demande implicitement autre chose : prendre au sérieux les conséquences de son propre discours sur l’Europe puissance. Si Paris et Bruxelles veulent que le basculement arménien ne reste pas un moment diplomatique, ils devront accepter d’entrer dans les détails : routes, énergie, frontières, institutions, justice, régions, financement. C’est dans ces détails que se décidera la sortie, ou non, de la dépendance.