Israël: une société qui s’interroge sur son avenir edit
Israël traverse une période charnière de son histoire. Si la guerre, les tensions régionales et les crises diplomatiques occupent l’avant-scène, les interrogations les plus profondes concernent désormais les fractures internes qui traversent la société israélienne. Entre dynamisme économique, polarisation politique, montée des extrémismes religieux et défis démocratiques, le pays s’interroge sur son avenir et sur les fondements de son unité nationale. Pour prendre la mesure de ces questions, par-delà les opinions et les analyses il semble judicieux de procéder à une observation en profondeur, sans jugement, de ce qui occupe les esprits au sein des diverses composantes d’une société israélienne qui s’interroge sur son avenir.
Un avenir incertain
Un observateur extérieur pourra être frappé par la diversité de cette société où se côtoient les manifestations les plus extrêmes de la modernité et des traditions religieuses qui confinent parfois à la radicalité.
Israël est à la pointe de plusieurs innovations technologiques majeures dans des domaines aussi variés que les télécommunications, la cybersécurité et l’exploitation des ressources de l’intelligence artificielle. Les conflits militaires auxquels il a été confronté ainsi que les incertitudes persistantes sur la sécurité de la région n’ont pas eu d’impacts notables sur son économie. Une lourde charge budgétaire est générée par la continuation de l’état de guerre depuis le 7 octobre, et cette charge est vouée à augmenter quand on intégrera toutes les dépenses de réhabilitation et de reconstruction des zones dévastées, ainsi que les coûts liés aux dommages humains et traumatiques sur les soldats et les civils.
Mais l’économie générale ne s’en trouve pas significativement affectée, malgré la désorganisation du marché de l’emploi causée par les incessantes périodes de rappel des réservistes militaires. Porté par un excédent permanent de sa balance des paiements et par une monnaie qui s’est renforcée face à la faiblesse du dollar, le PIB par habitant en parité de pouvoir d’achat (PPA) est même devenu comparable à celui de la France. Et les investissements étrangers continuent à affluer dans les secteurs de la haute technologie, où le marché de l’emploi est stimulé par les demandes en continu de nouveaux recrutements. Mais ces données encourageantes ne suffisent pas à créer un sentiment de sécurité dans une société déstabilisée par un état de guerre qui s’éternise et dont on ne voit pas l’issue.
Sur tous les théâtres de guerre qui ont été ouverts, les résultats, même significatifs d’un point de vue strictement militaire, restent fragiles. À Gaza, l’évolution du rapport de force entre le Conseil de la Paix voulu par Donald Trump et le Hamas toujours présent est incertaine. La nouvelle frontière dessinée avec la Syrie reste potentiellement instable, et les premiers signes apparaissent d’un renouveau des affrontements internes entre les différentes composantes de la société syrienne. Les opérations menées conjointement avec les États-Unis en Iran n’ont pas atteint leurs objectifs : le régime des mollahs et des Gardiens de la Révolution s’en trouve renforcé et en position d’imposer sa loi aux États arabes du Golfe. Au Liban, le pouvoir politique en place se retrouve face au défi majeur d’asseoir son contrôle sur un Hezbollah aidé par l’Iran, et Israël risque de se retrouver une fois de plus dans le piège d’une occupation militaire des zones frontalières.
Après presque trois ans de guerre, la société israélienne ne peut pas éviter de comparer les sacrifices humains consentis par une majorité de sa population avec la fragilité des résultats obtenus. Portées par les urgences du quotidien, les questions de fond sur les possibilités réelles d’un retour à la stabilité sont occultées, et tardent à se faire jour.
Un observateur peu au fait des réalités et des sensibilités qui habitent ce pays portera spontanément son attention sur les péripéties extérieures les plus spectaculaires. Il fera le lien entre la brutalité politique de la coalition gouvernementale au pouvoir et les violences de colons en Cisjordanie. Il notera une augmentation de la criminalité et de la corruption, en particulier au sein des populations arabes. Il assistera aux provocations et à l’indécence de minorités religieuses juives ultra-orthodoxes qui marchandent leur soutien à une coalition gouvernementale en fin de vie, et obtiennent des avantages spécifiques, au détriment du reste de la population. Il constatera que la pression sur les réservistes oblige à rallonger la durée du service militaire. Des conscrits libérables vont être contraints de rester sous les drapeaux pendant des mois supplémentaires tandis qu’une minorité religieuse extrémiste qui refuse la conscription bloque le pays en suscitant des manifestations de plus en plus violentes.
Mais à ce stade, la multiplication des observations sur les phénomènes les plus spectaculaires ne renseigne pas sur ce qui traverse en profondeur la société israélienne dans ses diverses composantes.
Un pays crispé et incompris
Les aspirations sous-jacentes restent encore peu formulées, mais les éléments qui commencent à émerger du débat politique à l’échéance des prochaines élections législatives permettent néanmoins de dégager quelques grandes lignes.
Avant même sa naissance, Israël a été confronté au défi de faire face à l’hostilité qui l’entoure. Et cette confrontation à l’hostilité et à la nécessité d’y répondre n’a pas quitté Israël ni sa population depuis le début de sa courte existence. Selon les périodes, cette gestion de l’hostilité a pu être habile et intelligente, mais aussi souvent maladroite et excessive. Il en ressort une société de plus en plus crispée, habitée par le sentiment général d’être incomprise et mal acceptée.
En tout état de cause, le Moyen-Orient est depuis des dizaines d’années le théâtre d’une suite ininterrompue de guerres civiles et d’affrontements ethniques et religieux plus cruels les uns que les autres. Et quelles que soient les sensibilités politiques ou religieuses, le sentiment collectif prédominant est que les indignations mondiales sont sélectives et qu’Israël en recueille plus que sa part.
La société israélienne a dû faire le constat que l’horreur ressentie dans le monde par la barbarie des massacres perpétrés par le Hamas le 7 octobre 2023 a été vite oubliée et effacée. Après près de trois ans de conflit, les avis en Israël restent partagés sur la nature et l’ampleur des ripostes mises en œuvre face aux agressions subies. Et le débat continue, en particulier chez les responsables de la défense et de la sécurité, sur l’absence de perspectives politiques de sortie des conflits en cours. Mais au-delà des divergences d’opinion et d’analyse, le sentiment qui prévaut est que Israël est un pays isolé, dont le droit à se défendre n’est globalement pas reconnu.
C’est dans ce contexte général d’isolement et d’incompréhension que s’articule le débat politique dans le pays. La droite et l’extrême-droite annexionniste, qui rejettent le principe même de la recherche d’une solution aux revendications nationales palestiniennes, ont beau jeu d’exploiter l’hostilité internationale pour continuer à enfoncer la société israélienne dans le scepticisme et le repli sur soi.
Aspirations et perspectives
La campagne électorale qui commence est le théâtre de marchandages et de surenchères au sein de la coalition gouvernementale. Les manœuvres du gouvernement Netanyahou pour affaiblir les contre-pouvoirs juridiques sont incessantes. La volonté de dénaturer la démocratie, de créer les conditions d’établissement d’un régime autoritaire et sans contrôle, est clairement affichée par le gouvernement encore en place. Des minorités de colons extrémistes violents et d’ultra-orthodoxes bruyants monopolisent l’attention des médias et donnent l’image d’une société divisée et conflictuelle.
Mais une analyse des premières propositions des partis d’opposition au gouvernement Netanyahou donne une indication des thèmes qui pourraient faire bouger les lignes et sortir de l’actuel brouhaha.
En premier lieu, une aspiration au retour à l’apaisement et à une unité nationale à reconstruire. L’ex chef d’état-major, Gadi Eizenkot, est le seul leader de l’opposition qui monte dans les sondages et qui se positionne comme une alternative crédible à Benjamin Netanyahou. Son parcours militaire et politique dit son dévouement au pays. Mais c’est sa modestie personnelle qui semble séduire une population fatiguée de l’arrogance et des rodomontades de ses actuels dirigeants.
L’aspiration au retour à l’apaisement et à l’unité nationale se retrouve aussi dans la proposition de raffermir et stabiliser la démocratie en l’appuyant sur une véritable Constitution, qui suppléerait à la Déclaration d’Indépendance originelle, mise à mal il y a quelques années par la promulgation des lois sur l’identité nationale.
Les enjeux liés à une démocratie à défendre et à une unité nationale à retrouver posent aussi la question de la place de la religion dans le débat national. Les écarts de taux de natalité entre les familles religieuses ultra-orthodoxes et les autres secteurs religieux ou laïques de la population ont bouleversé l’équilibre démographique en Israël. Si les familles religieuses traditionnelles ont un taux de natalité supérieur aux familles laïques (3 à 4 enfants par famille religieuse, comparés à 2,5 enfants pour les familles laïques), le taux de natalité chez les ultra-orthodoxes est de 6 à 7 enfants par famille. Ainsi la population ultra-orthodoxe croît de 4% par an et représente désormais 14% de la population totale du pays en 2025 alors qu’elle ne comptait que pour 4% en 1980.
Ce bouleversement démographique renforce le poids électoral et social de cette communauté ultra-orthodoxe, et éclaire aussi les conflits actuels sur son opposition à la conscription militaire et sur l’affaiblissement en ressources humaines de l’armée. Le refus de cette communauté ultra-orthodoxe de prendre sa part du fardeau des responsabilités nationales tout en monnayant son soutien politique au gouvernement Netanyahou par des avantages fiscaux et budgétaires suscite une réprobation générale du reste de la population, qu’elle soit laïque ou religieuse traditionnelle.
Si un changement politique s’annonce en Israël, la nouvelle coalition au pouvoir devra veiller à une meilleure répartition des obligations et des devoirs qui incombent aux différents secteurs de la population. Elle devra également répondre à une attente générale pour plus de tolérance et de respect mutuels des différentes composantes de cette société.
La place de la religion, en particulier de la religion dominante, dans le fonctionnement du pays et dans le quotidien de ses habitants a toujours fait débat en Israël, et des conceptions différentes se sont toujours opposées. Les déséquilibres d’évolution démographique des différents secteurs de la population viennent aujourd’hui exacerber ces divergences. Alors qu’une unité du pays est perçue comme nécessaire face aux menaces extérieures, les affrontements internes sur les questions religieuses se conjuguent aux confrontations politiques, et contribuent à fragiliser la société israélienne de l’intérieur. Tôt ou tard, ces fractures internes devront être traitées.
À l’instar de nombreux pays développés, les comparaisons internationales nous disent que le niveau général d’éducation en Israël est en baisse. Parmi les 15 pays de l’OCDE évalués, Israël se retrouve dernier en mathématiques et avant-dernier en compréhension écrite. Si la baisse constatée, en particulier en mathématiques, est la plus forte parmi les pays de l’OCDE, elle se caractérise surtout par de très fortes inégalités internes propres au système éducatif israélien.
Israël recueille ainsi le fruit du compromis historique conclu par David Ben Gourion au moment de la création de l’Etat, qui a permis la coexistence d’un système d’éducation d’État avec des systèmes d’éducation parallèles ressortant des diverses tendances religieuses nationales, orthodoxes et ultra-orthodoxes. Conjugué à la croissance démographique continue de la population ultra-orthodoxe, le mauvais niveau général de l’éducation dans le système scolaire rattaché à ce secteur est un signe avant-coureur des difficultés auxquelles sera confronté le marché du travail pour recruter à l’avenir des travailleurs qualifiés. C’est pourquoi un renforcement de l’enseignement des matières de base, en particulier les matières scientifiques et les langues étrangères, et l’uniformisation des différents systèmes parallèles d’éducation, deviennent une revendication majeure des partis d’opposition.
Le défi démocratique
À l’approche des élections législatives annoncées pour l’automne, les sondages créditent régulièrement l’opposition actuelle d’un avantage en sièges sur la coalition Netanyahou actuellement au pouvoir. Mais à ce stade, cet avantage n’est pas suffisant pour lui garantir une majorité absolue stable.
Cette probable fragilité politique à venir illustre une autre question non résolue, celle de l’intégration des minorités, arabes et autres non juives, au sein de la société israélienne. Si de nombreux arabes israéliens de toutes confessions ont pu trouver leur place dans les professions de la santé, du droit et dans l’enseignement, si les Druzes et de nombreux Bédouins servent dans l’armée et accèdent à des postes de responsabilités, l’intégration des minorités non juives au sein de l’Etat d’Israël reste un sujet ouvert.
Si on exclut la Cisjordanie occupée, l’horreur ressentie par les massacres du 7 octobre n’a pas donné lieu à des affrontements significatifs de nature ethnique et nationaliste au sein de l’État d’Israël dans ses frontières reconnues. Pendant ces trois années de tension, se sont même développées beaucoup d’initiatives de rapprochement et de solidarité entre communautés juives et arabes. La relative tranquillité dont jouissent des villes multicommunautaires comme Haifa ou Akko (Saint-Jean D’Acre) en est un exemple. Mais en même temps, la criminalité et la corruption ont atteint un niveau inégalé au sein des localités arabes israéliennes. À cet état d’insécurité permanent, facilité par la passivité d’une police aux mains d’un ministre d’extrême-droite, s’ajoute la mauvaise volonté administrative israélienne qui empêche un développement urbain régulé des localités arabes.
Face à cette situation, les différents partis politiques arabes israéliens jouent leur rôle d’opposants, en demandant, chacun à leur façon, que les minorités non juives en Israël soient traitées sur un pied d’égalité avec le reste de la population.
Une tentative timide d’intégration politique avait eu lieu quand le parti Ra’am (Liste Arabe Unie) de Mansour Abbas s’était rallié au gouvernement dirigé par Naftali Bennet et Yair Lapid, avant le retour au pouvoir de Benjamin Netanyahou. De crainte d’effrayer les électeurs de droite qu’il faut encore rallier, une majorité des partis d’opposition se refusent encore à intégrer des partis politiques arabes dans une future coalition à bâtir. Mais les chiffres et la démographie parlent. Une démocratie israélienne stable aura besoin de toutes les composantes de la société, y compris les minorités non juives, pour que le pays ne soit plus l’otage de ses franges ultra nationalistes et religieuses messianiques.
L’État d’Israël est né, a grandi et continue d’exister en étant confronté à des adversités de formes et d’intensité diverses. De plus en plus isolé et se sentant incompris, la seule confiance qu’il trouve est dans son énergie et sa vitalité propre. Face aux choix qui s’offrent, il faudra que l’énergie et la vitalité qui caractérisent cette société dans toutes ses composantes, fassent le choix de la construction plutôt que celui d’une fuite en avant autodestructrice. Si les Israéliens savent que les avis et les critiques seront abondants, ils savent également que les mains tendues bienveillantes seront rares. Pour la majorité d’entre eux, ils se rappelleront une fois de plus qu’avant d’être israéliens, ils sont d’abord et avant tout juifs.
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