Quelle jeunesse est prête à embarquer avec Jean-Luc Mélenchon? edit

17 July 2026

En vue de la présidentielle de 2027, la Fondation Jean Jaurès propose une enquête sur l’état de de gauche, ensemble qui représente 29 % de l’électorat. En construisant quatre groupes différents[1], le chercheur Antoine Bristielle explore les différentes familles de la gauche et leurs tropismes électoraux en se fondant sur les systèmes de valeurs et des aspirations qui animent chacun d’eux. Une analyse stimulante en soi, et en particulier sur ce qu’elle laisse voir ou supposer des attitudes politiques des jeunes générations.

Le premier point qui sépare ces groupes est la dose de radicalité, voire de violence que chacun d’entre eux est prêt à accepter pour atteindre des objectifs qui grosso modo se ressemblent : santé, éducation, pouvoir d’achat et réduction des inégalités. Le second point est l’attitude à l’égard de Jean-Luc Mélenchon, urticaire absolu ou héros de la situation. Certes, la personnalité du leader des insoumis joue souvent un rôle clivant, mais, nous allons le voir, le plus gros de ces quatre groupes (29% de la gauche) se distingue par un certain pragmatisme et pourrait se rallier à Jean-Luc Mélenchon ou à un candidat écologiste si cela sert son objectif de changement radical.

Qui sont ces groupes?

Le noyau des Insoumis constitue le premier groupe (20% de la gauche). Il se distingue par son homogénéité et par son projet de rupture politique. 86% de ses membres avaient voté pour le leader de LFI au premier tour de la présidentielle en 2022, 63% pour la liste de Manon Aubry aux élections européennes de 2024, et 8,4 sur 10 envisagent d’apporter leur voix à Jean-Luc Mélenchon en 2027 : sans surprise, il fédère donc les afficionados de ce dernier. Outre son souhait d’un changement en profondeur de la société française, son adhésion à une politique de conflictualité et au refus du compromis politique (56 %), ce groupe est largement ouvert à l’immigration : 9% seulement considère qu’il y a trop d’immigrés en France, contre 15% pour l’ensemble de la gauche.

La gauche de Mélenchon englobe une population jeune (près de la moitié ont moins de 35 ans), urbaine, et diplômée (deux tiers sont diplômés du supérieur). Pour autant, elle est souvent fragile en matière économique – 47 % d’entre eux disent ne pas pouvoir faire face à une dépense imprévue de 400 euros et seulement un tiers se déclarent satisfaits de leur vie sur ce plan.

Le second groupe rassemble les personnes de gauche en rupture de Mélenchon. En 2022, 41% d’entre elles avaient voté pour le leader des Insoumis lors du premier tour de la présidentielle alors qu’aujourd’hui seulement 8% pense faire ce choix en 2027. Ce retournement de position repose sur une évaluation très négative de Jean-Luc Mélenchon : 75 % d’entre elles le perçoivent comme un danger pour la démocratie et 83% estiment qu’il attise la violence. Pourtant aucun autre candidat ne suscite un réel enthousiasme dans cet électorat fidèle aux fondamentaux de la gauche, justice sociale et redistribution massive. Personne dans ce groupe n’imagine se tourner vers le centre ou le social-libéralisme : 43% se déclarerait en faveur d’une victoire de Raphaël Glucksmann, 23% pour Olivier Faure et 19% pour Marine Tondelier.  

Cet électorat, toutefois, proche PS des années 1980, avec sans doute une forte proportion de fonctionnaires moyens, est prêt à des compromis pour éviter la violence, et met à distance l’idée de transformation sociale radicale. Il reflète les positions de la fraction la plus âgée de la gauche et la moins diplômée, mais aussi celle qui a le plus bougé dans la période très récente. Ce groupe détient une position économique intermédiaire avec des revenus qui oscillent entre 2000 et 3500 euros par ménage.

Le troisième groupe (23% de l’électorat de gauche) s’enracine dans le macronisme et la tradition social-démocrate. Tout en se réclamant de la gauche et en appuyant ses principales revendications, il se présente comme modéré, la figure de Jean-Luc Mélenchon faisant l’objet d’un rejet puissant. En 2022, presque la moitié de ses membres avaient voté pour Emmanuel Macron au premier tour de la présidentielle, et beaucoup s’en réclament encore aujourd’hui.  Le Parti socialiste (7,1 sur 10) et EELV (5,3 sur 10) pourraient constituer le premier point de chute pour leur vote en 2027. Ils seraient satisfaits du résultat si Raphaël Gluckmann (53%) venait en tête, ou à défaut, Edouard Philippe (38%) ou Gabriel Attal (34%).

Ce groupe est composé d’un électorat assez âgé (43% de ses membres ont plus de 60 ans), avec un niveau de diplôme élevé (65% de diplômés du supérieur) et économiquement plutôt privilégié (37% de ces ménages ont un niveau de plus de 3500 euros par mois). 

Le quatrième groupe, nommé « le vote utile à gauche » est le plus volumineux avec 32% de l’électorat de gauche. Il n’est pas viscéralement anti-Mélenchon (pour lui Jean-Luc Mélenchon ne présente pas un danger pour la démocratie), et pourrait se déclarer en sa faveur, mais il pourrait tout autant opter pour un autre candidat, en particulier Marine Tondelier qui répond à sa vive sensibilité aux questions écologiques. Surtout cet électorat, qui s’est éparpillé entre les différents pôles de gauche au premier tour des européennes, souhaite d’abord la victoire de la gauche et donc agira en fonction de cet objectif face à l’offre politique présente en 2027 et des possibilités d’alliances en son sein. Cette fraction de la gauche souhait(ait) majoritairement l’organisation d’une primaire au sein de toute la gauche, un souhait qui semble avoir déjà échoué en raison du refus des différents leaders, celui des Insoumis en premier lieu.

Par sa sociologie ce dernier groupe est proche de celui des partisans de Jean-Luc Mélenchon. Jeune (47% ont moins de 35 ans), urbain (une forte majorité vit dans les grandes villes) et plus diplômé que tous les autres groupes, y compris celui des Insoumis : 72 % sont diplômés de l’enseignement supérieur. Sur sa situation matérielle, il se caractérise par une diversité : un tiers de niveau modeste, un tiers de niveau moyen, un tiers privilégié.

Antoine Brissel désigne ce dernier groupe du « vote utile à gauche » comme pivot de l’offre de gauche en 2027, puisque c’est lui qui, par sa taille et son attitude pragmatique, mais tout aussi par ses traits sociologiques (jeunesse diplômée et urbaine), sa détermination idéologique à renverser la table et son objectif fortement étatiste (prendre aux riches pour redistribuer, fort contrôle des entreprises) et marquant sa méfiance à l’égard du nucléaire, pourrait fédérer les ardeurs derrière un candidat unique (lequel selon vous ?). Imaginer une unité spontanée d’une grande partie de la jeunesse derrière une candidature de gauche radicale est peut-être audacieux dans cette époque de bouleversements géopolitiques. Ce sujet mérite le débat.  

La question européenne

Une chose devrait pondérer la perspective d’une alliance entre deux fractions de la jeunesse (groupe 1 et groupe 4) : l’attitude vis-à-vis de l’Europe. Seuls les mélenchonistes purs et durs (groupe1) se montrent réservés à l’égard de l’Europe : ainsi une minorité d’entre eux (41%) pense que l’appartenance de la France à l’Europe est une bonne chose, alors qu’au contraire le reste de la gauche manifeste une adhésion claire au projet européen, et ce, d’autant plus qu’on a un bon niveau de diplôme (groupe 2 : 64% ; groupe 3 : 85% : groupe 4 :72%).

Penser que la jeunesse très diplômée voterait facilement pour Jean-Luc Mélenchon, candidat ouvertement hostile à l’Europe et qui n’a pas soutenu l’aide de la France à l’Ukraine (sous le prétexte de faciliter une politique de paix !), est une vue optimiste, même si l’on sait que les enjeux de politique étrangère sont souvent minorés par les votants dans le cadre d’une élection nationale. En sera-t-il toujours le cas pour les jeunes Français, en particulier les plus diplômés, après les profondes transformations des jeux et alliances géopolitiques intervenues après l’élection de Trump en 2024, des manœuvre politiques qui isolent l’Europe et l’obligent à un sursaut offensif, notamment en matière de stratégie économique et d’équipement militaire ? Beaucoup de travaux sur la jeunesse à haut diplôme montrent son attachement au cadre politique européen, et aux bénéfices économiques et culturels qui lui sont associés (libertés diverses et notamment liberté d’expression) ; ils attestent aussi, dans ce droit fil, son soutien à l’Ukraine.

On peut imaginer que les vingtenaires et trentenaires à la sensibilité de gauche hésiteront avant de se déterminer pour un candidat qui, comme Jean-Luc Mélenchon, affirme une position de rejet de l’OTAN et de neutralité ou de rejet envers l’Europe, posant en creux et parfois de façon sans ambigüité un soutien à Vladimir Poutine. En tout cas il semble légitime de s’interroger sur leur comportement politique dans un contexte qui pourrait déboucher sur une mise à l’épreuve démocratique.

[1] Cette note est établie à partir de l’enquête électorale conduite par IPSOS pour la Fondation Jean Jaurès, Le Monde et le CEVIPOF (base : 11000 représentants de la population française). Ce peuple de gauche a été évalué à partir d’un positionnement déclaré sur une échelle de gauche droite de 0 à 10 en retenant les quatre premiers déciles.