Pologne-Ukraine: derrière l’alliance militaire, la discorde mémorielle edit
En retirant au président Zelensky l’Ordre de l’Aigle blanc, le président nationaliste polonais, Karol Nawrocki, a déclenché une « guerre des décorations » entre Pologne et Ukraine. L’alliance polono-ukrainienne, structurante pour l’effort de guerre de Kiev, est aujourd’hui fissurée sur le plan mémoriel, politique et économique. L’union sacrée autour de l’Ukraine est-elle en danger à l’est de l’Europe ?
En mai 2026, lorsque Volodymyr Zelensky baptise une unité d’élite de l’armée ukrainienne « Héros de l’UPA », il provoque immédiatement un tollé en Pologne. En effet, il puise dans la mémoire déchirée de la Deuxième Guerre mondiale pour honorer des combattants par une référence à une unité militaire qui a défié la domination soviétique mais qui, vue de Varsovie, est surtout coupable de massacres contre des Polonais.
En signe de protestation, son homologue récemment élu et issu du parti nationaliste Droit et Justice (PiS), Karol Nawrocki, lui retire l’Ordre de l’Aigle blanc, la plus haute distinction du pays. La réponse du président ukrainien est cinglante, avec le rappel d’autres titulaires de cet ordre qui n’ont pas été déchus de leur décoration : « Par conséquent, s’il est estimé que ce symbole particulier peut rester associé à Catherine II, Benito Mussolini et Gerhard Schröder, alors nous, en Ukraine, ne contesterons pas cela. » Par solidarité avec le premier magistrat ukrainien contre la décision du président polonais, d’autres anciens présidents ukrainiens (Petro Porochenko, Viktor Iouchtchenko, Leonid Koutchma) rendent leurs décorations polonaises.
L’action du président Nawrocki divise en Pologne : le premier Ministre Donald Tusk s’est publiquement inquiété des conséquences d’une telle décision. Quant au ministre des Affaires étrangères, M. Sikorski, il a ouvertement critiqué l’action du président polonais. Dans la région, ces tensions se manifestent : le parti tchèque SPD du Président de la chambre des députés Tomio Okamura, d’extrême-droite eurosceptique, réclame à son tour le retrait de l’Ordre du Lion blanc, décoration tchèque attribuée au président Zelensky.
Derrière cette « guerre des décoration » qui embrase l’Europe orientale, il y a beaucoup plus que des incidents diplomatiques. Une fracture symbolique, une déchirure mémorielle, des controverses économiques et des tensions politiques structurelles se manifestent au sein du groupe de soutien oriental à ‘Ukraine.
La Volhynie, une fracture polono-ukrainienne jamais réduite
D’où vient le courroux du président polonais, pourtant issu d’un parti politique qui a fait de la résistance à la Russie une des clés de sa politique identitaire et sécuritaire ? Comment le soutien polonais à l’Ukraine, pourtant essentiel à l’effort de guerre de Kiev, a-t-il pu être ainsi remis en cause aux yeux du monde ?
Les crimes de Katyn et le massacre par le NKVD de plus de 20 000 Polonais (des élites politiques, militaires et scientifique) sont connus et documentés. Mais les meurtres de masse de 1943-1945 dans la région de la Volhynie, organisés par les nationalistes ukrainiens (notamment de l’UPA) avec un bilan de plus de 100 000 victimes polonaises, le sont beaucoup moins. En Pologne, ces massacres sont considérés comme un génocide reconnu par une loi de 2016, et commémorés le 11 juillet.
Par contraste, du côté ukrainien, l’UPA reste héroïsée comme une résistance anti-soviétique, et anti-russe, si bien que le terme de « génocide » est récusé. Cette impasse mémorielle a des effets très concrets : les recherches historiques sont bloquées depuis 2017, les autorités ukrainiennes ayant interdit les exhumations. Il s’agit là d’un « passé qui ne passe pas » entre les deux nations. De plus, la figure de Stepan Bandera, résistant ukrainienne ayant attaqué juifs et Polonais constitue un repoussoir absolu pour la Pologne (ainsi qu’en Israël), alors même que l’Ukraine lui dédie des monuments.
Contrairement au couple franco-allemand, qui a institutionnalisé très tôt le travail de mémoire (manuels scolaires communs, commissions d’historiens), le couple polono-ukrainien n’a jamais construit cette architecture. La guerre de haute intensité n’a hélas pas permis d’avancer sur ce terrain bilatéral, et l’appel aux « valeurs communes » est mis à mal
Les Polonais face au nationalisme ukrainien
On aurait tort de penser qu’Orban délogé du pouvoir exécutif hongrois, l’ensemble de l’Europe centrale verrait une évolution positive des opinions publiques en faveur de l’Ukraine. Comme ailleurs, un sentiment de lassitude transparaît, voire davantage, si l’on regarde les chiffres de plus près.
Selon les chiffres du centre sociologique polonais CBOS, la sympathie des sondés envers les Ukrainiens est passée de 51% (2023) à 29% (2026), tandis que l’hostilité est montée à 43%. Plus qu’une simple lassitude, plusieurs facteurs peuvent expliquer cette dégradation : les réfugiés ukrainiens en Pologne sont près d’un million ; sur le plan économique, la concurrence perçue sur le marché du travail est évidemment un facteur, de même que le renchérissement de l’immobilier. Sur le terrain politique, on a assisté à la diffusion d’une rhétorique anti-migratoire inspirée de Trump dans la droite polonaise, visant particulièrement les Ukrainiens. L’élection à la présidence de Karol Nawrocki, courant derrière une extrême-droite plus radicale portée par Slawomir Mentzen, n’a fait que polariser le débat à ce sujet, le tout renforcé par la désinformation algorithmique.
Dans le même ordre d’idées, un rapport récent de l’Institut Krytyki Politycznej montre que la perception des migrants et réfugiés ukrainiens est largement négative, et qu’elle fait l’objet d’instrumentalisations politiques, notamment après les restrictions d’accès aux prestations sociales et sanitaires en mars 2026. Le retournement de l’opinion semble se confirmer : quasiment 60% des Polonais s’opposent aujourd’hui à l’adhésion de l’Ukraine à l’Union européenne. Pour tempérer, plusieurs médias ont lancé un appel aux autorités politiques des deux pays afin de résoudre ce différend symbolique, mémoriel et désormais politique.
Quel paradoxe pour le pays qui joue en Europe le rôle de porte-parole de l’Ukraine depuis plus d’une décennie !
Du risque de contagion régionale au questionnement de l’élargissement
Cette querelle a un bénéficiaire objectif, la Russie, qui a un intérêt direct à l’affaiblissement des relations entre Varsovie et Kiev. Des campagnes de désinformation ont d’ailleurs été lancées sur le sujet pour souffler sur les braises (en particulier via le réseau de bots Matryoshka, le 22 juin).
La Pologne, en tant que pivot du flanc Est avec la Roumanie, reste un soutien essentiel à l’Ukraine ; or, le précédent polonais pourrait essaimer plus largement, si l’on prend en compte les positions critiques vis-à-vis de l’Ukraine de Robert Fico ou la réaction du SPD tchèque.
Plus profondément, cette crise illustre une tension existante entre deux approches de l’élargissement. Kiev tend à concevoir l'adhésion comme une récompense du sacrifice militaire plutôt que comme l'aboutissement de réformes. Or le chancelier Merz a clairement rejeté la perspective d’une adhésion ukrainienne à l’échéance 2027-2028, la qualifiant d’irréaliste tant que le pays est en guerre. L’autorité des « professeurs » européens qui scrutent scrupuleusement les critères de Copenhague afin d’évaluer le processus d’élargissement passe mal lorsque les anciens combattants ukrainiens reviennent du front.
De fait, l’élargissement à l’Est n’est pas seulement un exercice technique de conditionnalité juridique, c’est également une opération de gestion de mémoires concurrentes, comme la question des Sudètes l’avait rappelé au début des années 2000, divisant descendants de réfugiés allemands et Tchèques à propos des décrets Benes lors de l’élargissement. Or l'UE n'a pas construit d'outillage diplomatique pour cela, à la différence de la réconciliation franco-allemande d’après-guerre. Par conséquent, chaque négociation d’adhésion future (Ukraine, mais aussi Balkans occidentaux) risque de réactiver des conflits mémoriels dormants. L’affaire des décorations nous renvoie donc à la fragilité fondamentale du processus d’élargissement, pourtant pierre angulaire de la politique étrangère des Européens à l’Est.
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