Le coton, une fibre géopolitique edit

5 September 2026

Avec Géopolitique du coton (Le Cavalier Bleu, 2025), Michaël Levystone propose bien davantage qu’une simple étude sectorielle, sur une ressource décrite il y a une vingtaine d’années par Erik Orsenna (Voyage au pays du coton, 2006). Son ouvrage montre comment une fibre végétale, en apparence banale mais qui en réalité fait vivre près de 300 millions de personnes dans le monde, permet de saisir les grandes dynamiques de la mondialisation contemporaine, depuis les rapports de puissance entre États jusqu’aux enjeux environnementaux, industriels et commerciaux. Comme le rappelle justement Sébastien Abis dans sa préface, l’agriculture « produit également de quoi habiller, soigner et équiper les sociétés » (p. 9). À travers le coton, c’est donc toute la complexité des interdépendances mondiales qui apparaît.

Une ressource historique à la fois agricole et industrielle

L’un des principaux mérites de l’ouvrage est de restituer la profondeur historique incontestable du coton. « Sujet commercial, industriel, écologique et éthique majeur, le coton ne s’en présente pas moins comme un cas d'étude géopolitique à part entière » (p. 17). Cette ambition est pleinement tenue grâce à une démonstration particulièrement documentée.

L’auteur rappelle que l’histoire du coton est multimillénaire, comme le montrent les premières traces de domestication de la vallée de l’Indus, au Ve millénaire avant notre ère, tandis qu’on retrouve également des artefacts des civilisations méso-américaines et en Nubie, autour du Nil. Cette ancienneté permet de comprendre pourquoi le coton constitue une ressource qui traverse les époques autant que les espaces. Levystone revient utilement sur les espèces qui structurent aujourd'hui la production mondiale, dominée par le « cotonnier créole » et le « cotonnier mexicain », représentant plus de 90 % du coton cultivé, tandis que le « cotonnier en arbre » et le « cotonnier herbacé » jouent un rôle plus marginal, en Asie et très subsidiairement en Afrique.

La première partie, consacrée à « la fibre naturelle la plus structurante de l’histoire de l’humanité », met en lumière un paradoxe clé : le coton appartient à la fois au monde agricole et au monde industriel. Peu de matières premières disposent d’une telle capacité à relier les champs, les manufactures et les marchés mondiaux. En cela, on peut avancer que le coton se distingue du café, du cacao ou du blé : il ne constitue pas seulement un produit agricole d’exportation mais un véritable pont entre production primaire et transformation industrielle.

Cette singularité apparaît avec force dans le récit de la révolution industrielle. Entre 1760 et 1840, les innovations techniques dans le filage et le tissage redessinent les rapports sociaux et économiques, particulièrement de l’autre côté de la Manche. L’auteur montre comment la Grande-Bretagne devient le « premier empire cotonnier centripète de l’histoire », articulant puissance marchande, domination coloniale et supériorité industrielle. L’analyse des révoltes luddites (mouvement de protestation ouvrier de 1811 suivant Ned Ludd) rappelle également que les transformations technologiques ne sont jamais neutres socialement.

Dans ce panorama historique mondial, l’Europe occupe une place originale. Avant même l’industrialisation britannique, l’industrie cotonnière se structure autour de l’Italie du Nord dès la fin du XIIe siècle, s’appuyant notamment sur de puissances flottes permettant la maîtrise des voies méditerranéennes du négoce. Néanmoins, à cette époque, les Européens continuent encore largement de s’habiller avec des vêtements faits de laine et de lin. L’intérêt des Européens pour le coton suit largement le mouvement du capitalisme européen de la Méditerranée vers l’Atlantique au XVe siècle, faisant apparaître de nouveaux acteurs, reflétant leur puissance maritime (Espagne, puis Grande-Bretagne, Provinces-Unies et France). Après la révolution industrielle, les entreprises commerciales européennes deviennent des acteurs majeurs de la structuration du marché mondial. Le coton apparaît alors comme une clé de lecture privilégiée de la première mondialisation.

Flux et de reflux commerciaux: mondialisation, souveraineté et innovations

La deuxième grande force du livre consiste à montrer que la géopolitique du coton ne relève pas seulement d’une vision passéiste, mais qu’elle éclaire, directement, les débats contemporains sur la souveraineté économique, les chaînes d’approvisionnement et la transition écologique.

Ainsi, la deuxième partie, consacrée aux « forces en présence », offre une cartographie particulièrement précise des équilibres mondiaux. L’analyse des trajectoires nationales montre que le quatuor de tête composé de la Chine, de l’Inde, des États-Unis et du Brésil, structure encore largement le secteur, les deux premiers représentant près de la moitié de la production mondiale. Derrière la Chine, premier producteur mondial, l’Inde demeure un acteur central, le coton représentant encore 2,3 % de son PIB et 13 % de sa production industrielle. En dressant le panorama par aires géographiques, Levystone souligne également la montée en puissance du Pakistan, sixième producteur mondial, et de la Turquie, septième, tandis que l’Afrique (Égypte, Éthiopie, Afrique de l’Ouest) poursuit sa difficile insertion dans les chaînes de valeur régionales et mondiales.

Cette approche met en évidence une réalité fondamentale : le coton est inséparable des flux internationaux. « De tout temps voyageur, le coton s’adosse à une chaîne de valeur qui transcende les frontières des États » (p. 168). Cultivé dans un pays, transformé dans un autre puis vendu sur un troisième continent, il illustre parfaitement les mécanismes de fragmentation productive qui caractérisent la mondialisation marchande, qui font face aujourd’hui à de nouvelles incertitudes.

Par ailleurs, il faut souligner que l’ouvrage ne se limite pas aux États : entreprises textiles, négociants internationaux, organisations non gouvernementales et consommateurs trouvent également leur place dans l’analyse. Cette diversité d’acteurs renforce la démonstration selon laquelle le coton constitue un remarquable révélateur des rapports de force contemporains.

La dernière partie s'intéresse aux limites du « tout coton », notant que les enjeux environnementaux y occupent une place centrale. « Le coton est dévorant » (p. 127), écrit l’auteur à propos de son impact sur les exploitations agricoles et les écosystèmes. Les chiffres avancés sont éloquents : « pour obtenir 1 kg de coton, il faudrait un volume d'eau avoisinant les 10 000 litres » tandis qu’un simple tee-shirt nécessiterait environ « 2 500 litres d’eau » (p. 129). L’évocation de la catastrophe de la mer d’Aral rappelle les conséquences géopolitiques, environnementales et sociales que peuvent produire des choix agricoles à grande échelle, notamment lorsque ceux-ci s’inscrivent dans des politiques de longue durée, comme le développement de la monoculture cotonnière en Asie centrale engagé par l’Empire russe au XIXe siècle puis amplifié à l’époque soviétique.

Le coton soulève également des questions stratégiques inattendues : Levystone évoque ainsi le linter qui entre dans la fabrication de nitrocellulose, et joue de ce fait « sur les champs de bataille un éminent rôle opérationnel » (p. 148), servant notamment dans l’élaboration de la poudre à canon. Cette observation contribue à démontrer que les matières premières agricoles participent elles aussi aux enjeux de puissance.

Enfin, l’auteur invite moins à envisager une sortie du « roi coton » qu’à réfléchir aux conditions de sa durabilité. Si les fibres synthétiques, dont la production est largement dominée par la Chine, constituent une alternative largement diffusée dans l’industrie textile, elles soulèvent elles-mêmes d’importantes préoccupations environnementales, notamment en raison des pollutions liées aux microplastiques. Dès lors, l’enjeu ne réside pas tant dans le remplacement du coton que dans l’innovation permettant d’en réduire les risques environnementaux, climatiques et géopolitiques. Comme le souligne l’ouvrage, le coton demeure la culture végétale la plus utilisée par l’industrie textile mondiale, ce qui invite moins à s’en détourner qu’à en repenser les modes de production et les chaînes d’approvisionnement.

Au terme de cette démonstration, la thèse de la centralité géopolitique du coton apparaît particulièrement convaincante. « Bien plus qu’une simple plante, le coton s’apparente à une authentique boîte à outils géopolitiques » (p. 185). Servi par un travail de documentation abondant, un solide travail de synthèse et une échelle d’analyse fine, l’ouvrage éclaire avec précision les interactions entre mondialisation, souveraineté économique et transition écologique. On pourra seulement regretter l’absence d’un appareil cartographique, qui aurait permis de mieux saisir les jeux d’échelles, les dynamiques spatiales et les rapports de force géopolitiques structurant la filière cotonnière mondiale. Un manque mineur au regard de la qualité d’ensemble d’un livre appelé à devenir une référence sur cette matière première singulière qu’est l’« or blanc ».

Michaël Levystone, Géopolitique du coton. Conquêtes d’une fibre à usages multiples, Paris, Le cavalier bleu, 2026