Quoi qu’il en coûte: le retour edit
C’est une vieille habitude. Quand des problèmes politiques ou sociaux apparaissent, le gouvernement dépense, en général en versant des subventions aux gens qui sont fâchés. Durant l’épidémie de COVID, la dette publique est passée de 97% à 112% du PIB. Et maintenant, cela repart pour répondre à la crise de l’énergie dans la foulée de la fermeture du détroit d’Ormuz.
La logique politique est imparable. Faute de résoudre le problème, qui échappe à son contrôle, le gouvernement tente d’en atténuer les effets économiques. Mais la logique économique est douteuse. L’explication habituelle est qu’il s’agit d’éviter une récession et la montée du chômage. Autrement dit, le gouvernement offre une assurance à ses citoyens en les protégeant d’aléas imprévisibles. La justification est convaincante, mais il faut la pousser jusqu’au bout.
D’abord, toute assurance fait l’objet d’un contrat précis entre l’assureur et son client. Chacun a des droits et des obligations. Dans le cas présent, rien de tel, tout est laissé à la discrétion du gouvernement et aux pressions que peuvent exercer les citoyens à travers les groupes de pression auxquels ils appartiennent. Ainsi, l’assureur et ses clients entrent dans un jeu compliqué et non balisé à l’avance. L’issue va dépendre de la situation politique et sociale, y compris l’impact sur les prochaines élections. Ce n’est donc pas un vrai contrat d’assurance.
Ensuite, pour être assurés, les clients doivent verser une prime explicite. Certes, dans ce cas, les clients versent des impôts, mais il n’existe aucun lien entre les impôts et les versements d’assurance. Ce n’est pas anodin. Encore une fois, les versements vont dépendre de considérations purement politiques. Ainsi, au début de la guerre en Iran, le gouvernement a commencé par indiquer qu’il allait falloir se serrer la ceinture. Puis, au fil du temps, il a commencé à promettre des aides ponctuelles et la liste des bénéficiaires est en train de s’étendre en fonction des protestations, des blocages de routes ou des déclarations des partis politiques. De toute façon, les impôts n’ont pas suivi et ne suivront probablement pas. Le gouvernement recourt à l’emprunt, d’où l’augmentation de la dette publique. En pratique, ce sont les générations futures qui vont devoir payer les primes implicites. Elles ont le tort de ne pas voter.
Par ailleurs, une assurance rembourse des frais prévus à l’avance. Les paiements sont donc ciblés et temporaires. Ce fut officiellement l’objectif durant la crise du COVID, mais pas dans les faits. Parmi les principales mesures, on peut citer les aides destinées à financer le chômage partiel durant la période de confinement, mais elles n’ont fini par disparaître qu’à la fin de 2022. Il y aussi eu les prêts bancaires à bas taux d’intérêt et garantis pas l’État. Ces prêts n’étaient pas vraiment ciblés, ils étaient accessibles jusqu’en juin 2022, avec un remboursement étalé sur six ans. Le ministre des Finances avait prématurément annoncé la fin du quoi qu’il en coûte.
Fondamentalement, le principe des assurances est qu’assureurs et assurés doivent prendre en compte, chacun de leur côté, le risque d’accidents de parcours. Les compagnies d’assurance sont tenues de disposer de réserves financières commensurables avec les risques assurés. Le gouvernement n’a pas de réserves, bien au contraire il est endetté. Étant donné la totale imprédictibilité de ce type d’événements, il est impossible d’accumuler des réserves, mais des évènements d’un type ou d’un autre sont sûrs de se produire de temps en temps. La seule solution possible est de maintenir la dette publique suffisamment basse pour pouvoir emprunter en cas de besoin, et de rembourser les emprunts une fois passé l’événement. Ce n’est pas du tout le cas en France.
Dans la plupart des cas, les assurés ne sont pas totalement remboursés. Les franchises sont destinées à décourager la prise de risque et à encourager les assurés à mettre eux aussi de l’argent de côté. De fait, le Français moyen épargne environ 20% de son revenu annuel après impôts, accumulant ainsi des réserves représentant environ 8,5 fois ce revenu. La France est d’ailleurs un pays où ces montants sont le plus élevés. Le Français moyen a donc les moyens de supporter des chocs beaucoup plus graves que ceux subis ces dernières années, mais… Mais le Français moyen est mythique. Les 10% les plus riches possèdent la moitié de la richesse accumulée par les Français alors que les 30% les plus pauvres n’ont pratiquement rien mis de côté. De plus, l’État offre déjà bien d’autres assurances, explicites celles-là, comme les assurances chômage, les minima sociaux et une très large couverture des dépenses de santé. En fin de compte, pour une importante partie de la population l’assurance implicite contre les événements graves n’est pas absolument nécessaire.
La bonne approche est de soigneusement cibler les plus pauvres, ce qui n’est pas le cas. Une part importante des aides sont dirigées vers les entreprises. L’idée est qu’il s’agit de protéger indirectement les ménages. Si les entreprises souffrent, et nombre d’entre elles risquent la faillite, de nombreux emplois seront perdus et les allocations chômage et autres aides sociales augmenteront automatiquement. L’assurance implicite permet donc de contenir les coûts subis par les assurances explicites. Ces coûts peuvent largement dépasser ceux du choc en évitant une casse destructrice, immédiatement et sur le long terme. De même, si les aides directes ne visent que les ménages les plus pauvres, les classes moyennes, qui ont les moyens de faire face à ces événements exceptionnels, ont placé une part importante de leurs avoirs dans l’immobilier, qui sont donc difficilement mobilisables. Ils pourraient vendre leurs biens immobiliers, mais le résultat serait une crise dans ce secteur, ce qui aggraverait sérieusement la situation. Quand le bâtiment ne va pas, rien ne va.
Tout est donc une affaire de dosage. En France, le dosage est traditionnellement éloigné d’un ciblage étroitement marqué vers les aides individuelles aux plus pauvres. Les entreprises et la classes moyennes sont particulièrement influentes. L’idée même que les aides doivent être universelles est solidement ancrée. Après tout, les plus riches et les classes moyennes considèrent qu’ils payent beaucoup d’impôts et donc qu’ils doivent être aidés quand la situation se détériore. Le gouvernement n’a pas oublié que les classes moyennes constituaient une bonne part des Gilets Jaunes. De plus, l’administration fiscale n’est, semble-t-il, pas capable de rapidement détecter qui sont les plus nécessiteux quand une grave crise se produit. Quant aux entreprises, aucun gouvernement ne peut se permettre de laisser exploser le nombre de faillites et de chômeurs.
On sort ainsi de la logique économique de l’assurance pour entrer dans celle du contrat républicain. Mais il existe une loi d’airain : il est toujours coûteux d’ignorer la logique économique. Une conséquence du contrat républicain, parmi d’autres, se mesure dans ce cas par la taille de la dette publique, et elle est devenue considérable. Le gouvernement marche aujourd’hui à reculons parce qu’il n’a plus les moyens d’ignorer la logique économique. Si le détroit d’Ormuz reste fermé pour plus longtemps, le gouvernement va devoir revoir le dosage de ses interventions, et l’approche des élections limite fortement ses marges de manœuvre. Deux suggestions, peut-être.
La première est de resserrer le ciblage des aides. Les réductions des prix de l’énergie, qui profitent à tout le monde, sont à proscrire. Le gouvernement a commencé à le faire en limitant aux bas revenus la prime carburants et le leasing de véhicules, mais il aide encore des professions entières (transports, ambulances, agriculteurs), sans ciblage. La deuxième suggestion est d’évaluer sérieusement les différentes options. Par exemple, depuis un an, d’après la norme internationale du BIT le chômage est passé de 7,4% à 8,1%. Les prévisionnistes estiment qu’il pourrait atteindre 8,5% dans les 12 mois qui viennent. C’est bien sûr très regrettable, mais le petit bout de la lorgnette. Le taux de chômage allemand est de 4%, le résultat de réformes qui remontent à une dizaine d’années. Dépenser beaucoup d’argent pour contenir une faible hausse est beaucoup moins utile que de s’inspirer de l’expérience outre-Rhin. De plus, le taux de chômage des moins de 25 ans est de 21%. Cibler cette population pour lui ouvrir les portes à l’emploi devrait être une autre priorité.
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