Un nouvel opium des intellectuels edit

28 February 2026

Si le sujet n’était pas aussi grave, si la situation du monde n’était pas aussi inquiétante, la lecture de Penser comme Poutine serait un vrai bonheur. Il est rare que se conjuguent profondeur de la pensée, rigueur de la démonstration, ampleur de la documentation, talent du polémiste et qualité d’une langue oubliée des Français qui ne sont pas venus d’ailleurs.

La démonstration de Wiktor Stoczkowski est fondée sur quelques idées fortes. Les combats se mènent par les idées et pas seulement par les armes. Le désarmement intellectuel conduit au désarmement économique et politique. Poutine est un dictateur, dont le pouvoir se fonde sur la violence et le mensonge, conformément à la définition d’Orwell (« la paix, c’est la guerre, l’agresseur est l’agressé » etc.). Or les démocrates ne comprennent pas la distinction radicale qui sépare un homme politique démocrate et un dictateur. Comment combattre un ennemi qui vous est aussi étranger ?

De fait, ils reprennent la propagande poutinienne selon laquelle « l’Occident » est responsable de la situation actuelle. Selon l’argumentaire dominant, Poutine était un patriote qui été transformé par l’hostilité et l’intransigeance de l’Occident, les menaces de l’Otan, le complot des Occidentaux pour séparer une Ukraine « naturellement » russe de sa mère-patrie. L’hybris occidental, en particulier américain, régulièrement dénoncé, porte la responsabilité de la guerre.

L’auteur ne manque de rappeler les interventions directes, organisées par le dictateur, destinées à déstabiliser et diviser les démocraties, des interventions dans la vie intérieure des démocraties jusqu’au déferlement organisé de vagues de migrants jusqu’aux assassinats. Mais c’est la corruption intellectuelle qui est au cœur de son propos. Quelle que soit l’efficacité des actions menées par le pouvoir russe – et elles ne sont pas minces, qu’il s’agisse de la corruption des responsables politiques devenus membres des conseils d’administration dans les entreprises russes ou des ingérences dans les élections de Macron ou de Hillary Clinton pour susciter les désordres et les divisions de l’Europe –, le plus dramatique est que, sans être corrompus financièrement, des penseurs démocratiques pensent comme Poutine et relaient avec succès sa propagande.

Wiktor Stoczkowski prend l’exemple de Hubert Védrine, ancien secrétaire général de l’Élysée, ancien ministre des Affaires étrangères, expert écouté et respecté des relations internationales, dont les nombreux écrits connaissent une large audience. Il voit dans cette œuvre une « pensée-symptôme » qui exemplifie de manière significative le mode de pensée qui domine la vie intellectuelle et politique. Il l’analyse dans les termes de l’anthropologie dont il est actuellement l’un des représentant les plus originaux, et mobilise les méthodes de la vieille explication de texte dans laquelle les plus âgés d’entre nous ont été éduqués.

Si l’on suit sa démonstration, reste la question essentielle. Pourquoi cette compréhension bienveillante à l’égard de Poutine, pourquoi cette mansuétude généralisée à l’égard des interprétations du monde que l’auteur qualifie de poutino-compatibles ?  

Un premier élément est que les Français entretiennent le sentiment de leur grandeur perdue et la conscience d’un déclin national qui se trouve en congruence avec les ressentiments de Poutine à la suite de la décomposition de l’empire soviétique. Ils cultivent le rêve ou le mythe du Sauveur qui les rend indulgents à l’égard des hommes forts. La fascination des intellectuels pour la violence a été souvent observée. Faut-il rappeler le temps qui a été nécessaire pour que les intellectuels français admettent ce qu’était le stalinisme ?

L’interprétation dominante poutino-compatible est également nourrie par l’obsession antiaméricaine — le texte a été écrit avant le retour de Donald Trump, dont les effets font l’objet d’une sorte de post-scriptum. Si Hubert Védrine a bien condamné l’agression de l’Ukraine par la Russie, les États-Unis restent pour lui l’ennemi, non la Russie. Comme du temps de la guerre froide, affaiblir les États-Unis et renforcer la Russie serait conforme aux intérêts de la France. D’ailleurs, d’autres commentateurs plus cyniques, cités par Wiktor Stoczkowski, en viennent à mettre sur le même plan l’agresseur et l’agressé, à critiquer Zelensky et à « comprendre » Poutine.

Reste que le cœur de ce nouvel opium des intellectuels repose sur le refus de distinguer la démocratie, critiquée sans indulgence, et un régime autoritaire qu’il ne faudrait pas « humilier » et dont il faudrait « comprendre », c’est-à-dire admettre, les justes ambitions. Si les « Occidentaux » ne comprennent pas Poutine, c’est parce qu’ils le considèrent comme l’un d’entre eux, en négligeant la distinction entre un homme politique démocratique et un dictateur, essentielle, et ses conséquences. Au nom du « réalisme », Hubert Védrine condamne avec mépris le « droit-de-l’homisme ». Mais il exprime avec plus de talent et de succès la croyance répandue du relativisme absolu qui est au cœur du mouvement de pensée décoloniale – qui dénoncent justement les empires passés et négligent le colonialisme actuel, lui bien actif, de la Russie. Les militants-chercheurs des divers courants du wokisme ignorent la distinction entre les démocraties, avec leurs limites et leurs dévoiements qu’il ne s’agit pas de nier, et le principe, en tant que tel condamnable, des dictatures qui mène au mensonge, à a persécution et à la fin de la liberté politique.

Ils refusent de comprendre que la guerre contre l’Ukraine repose sur la volonté de Poutine d’empêcher les Ukrainiens de se tourner vers l’Europe et de créer une démocratie - projet au sens propre insupportable pour lui. Le combat politique, la guerre sont pour lui des moyens de détruire les démocraties et l’Europe démocratique. Ce serait à cette dernière de résister. Or l’Europe se soumet intellectuellement en adoptant la propagande de son ennemi.

Une sorte de post-scriptum traite de la nouvelle situation créée par le pouvoir de Trump et l’auteur dénonce avec la même vigueur les « demi-vérités » de J.D. Vance et des « contre-vérités » de Donald Trump qui, l’un et l’autre, reprennent la propagande poutinienne en mobilisant une politique également « réaliste ». Pour eux, l’ennemi des États-Unis n’est pas la Russie, mais l’Europe. Wiktor Stoczkowski rappelle les liens financiers qui ont permis à Trump de sauver Truth Social grâce à un financement des Russes.  Les ingérences de ces derniers dans processus électoral de 2020 sont documentées. La dépendance économique une fois de plus est liée à la dépendance politique. Le désarmement intellectuel auquel contribue le président par sa politique brutale et violente contre toutes les instances du contrepouvoir intellectuel et juridique est une illustration qui risque d’être particulièrement efficace pour nourrir la corruption intellectuelle et politique des démocraties et leur vassalisation.

L’aveuglement des démocraties que dénonce notre auteur dont l’expérience historique ne doit pas être négligée rappelle celui de la guerre froide, quand le communisme était vu avec indulgence par les intellectuels et quand les hommes politiques privilégiaient le combat contre l’Amérique. Il s’inscrit dans la lignée de 1984, du Zéro et l’infini, de l’Opium des intellectuels, dans l’héritage de Boris Souvarine et d’Alain Besançon. Cruelle confirmation de ses analyses, il a eu de la peine à publier son livre à Paris. Félicitions et remercions les Éditions du Cerf d’avoir eu le courage de le faire.

Wiktor Stoczkowski, Penser comme Poutine. Une menace pour nos démocraties, Les éditions du Cerf, 2026.