Penser les générations plutôt que de les opposer edit
Penser les générations, plutôt que de les opposer, tel est le message de l’économiste Hippolyte d’Albis, dans un ouvrage qui invite à comparer les générations entre elles par le prisme de paramètres économiques — données démographiques, revenus, avantages, transferts privés et collectifs, etc. Le livre s’emploie à combattre nombre de truismes sur l’économie des âges et, par une plongée dans les comptes publics, analyse l’efficacité de notre État redistributif en fonction des âges de la vie.
Dès les premières pages, l’auteur attaque la polémique la plus violente dressée dans le débat public : celle des dettes climatiques et des dettes financières qui s’imposent en étendards des injustices intergénérationnelles – « les ritournelles autour des générations futures que l’on a ruinées sont souvent reprises, à grands renforts d’épouvantails ». Il balaie cette vision tragique et accusatrice par un argument de temporalité. Retraçant la période avant 2020, il rappelle que l’impact de la dette sur le PIB (qui a doublé depuis 1996) pour les générations futures a d’abord été considéré comme « objectivement faible » en raison de la solidarité des États au sein de l’Union européenne, et des taux d’intérêts assez bas jusqu’à cette période, ce qui a permis de refinancer la dette favorablement. Toutefois il reconnait une charge du coût de la dette après le COVID, mais ce sont toutes les générations présentes qui subissent les conséquences du soutien public apporté pendant la pandémie.
La dette comme engagement à rembourser
Il aborde la dette climatique d’une façon inattendue. Dans le langage courant, cette formule est utilisée pour parler du coût au sens très large (sanitaire, moral et psychologique, économique) des émissions de CO2 laissées dans l’atmosphère par l’urbanisation et l’industrialisation débutées il y a au moins deux siècles et qui impactent les sociétés d’aujourd’hui et à venir. Par nature, elle est difficilement évaluable en termes financiers en raison de ses multiples dimensions et de son caractère aléatoire. Dans le livre, elle prend un sens tout autre : l’idée de dette se confond avec celle d’engagement à rembourser. Évoquant l’accord de Paris, la dette climatique à une date intermédiaire est alors conçue comme la somme des écarts entre les émissions effectives et celles que l’on s’était engagé à réaliser, ce qui permet de la traduire en chiffres. Muni de cette définition, l’auteur relève qu’elle est aujourd’hui relativement faible, car elle ne porte que sur un petit nombre d’années, et surtout les dérèglements climatiques sont subis et financés par toutes les générations présentes – et non pas laissées à celles du futur. Autrement dit, cette dette léguée est une vue de l’esprit « une forme avancée de myopie que l’on n’hésitera pas à qualifier de déni »[1]. Plus loin, Hippolyte d’Albis suggère pourtant la possibilité qu’à l’avenir l’introduction de l’environnement dans l’analyse du bien-être générationnel modifie le niveau de cet indicateur[2] – une remarque qui introduit un certain flottement dans la démonstration ; et il ne dit rien sur la force de l’image de la crise climatique sur la psyché des nouvelles générations, et de ses conséquences sur leurs comportements – nous y reviendrons.
L’argument court tout au long de l’ouvrage : les décisions économiques des générations (sur l’éducation, la santé, l’environnement, etc.) s’effectuent d’abord au profit du bien-être pour l’avenir, elles expriment l’attention portée aux plus faibles et le souci d’amélioration collective. Celles des familles relèvent de l’affection et de l’amour et visent la protection des êtres chers. « L’accusation d’égoïsme à l’endroit des générations futures relève alors de la pure calomnie ». Ainsi les classes d’âge sont d’abord reliées par des liens tissés au sein des familles et dans l’orientation politique générale des sociétés contemporaines. Les investissements et legs économiques doivent être considérés à l’aune des valeurs positives qui les sous-tendent, bien davantage qu’à l’aune de prétendus égoïsmes.
Le décompte des « retours sur investissement » est impressionnant. Les actions conjuguées des générations vieillissantes ont permis que s’accroissent de façon continue les niveaux de vie à chaque âge de la vie (le niveau de vie moyen en 2019 est 3,5 supérieur à celui de
l’année 1960) et, grâce aux dépenses de santé, le niveau de l’espérance de vie s’est prodigieusement élevé pour chaque génération. Et ainsi de suite. Aucune génération n’a été lésée par rapport à ses parents ou grands-parents, le progrès a été continu grâce à la dynamique économique et au système de valeurs qui relie entre elles les générations et innerve les politiques publiques. En termes économiques, l’idée de génération sacrifiée n’a aucune consistance.
L’argumentaire est utilement enrichi par les données chiffrées sur les transferts économiques selon les âges de la vie – cette analyse originale couvre la période des quarante dernières années, 1979-2019, et s’appuie sur les données de la comptabilité nationale (pages 136 et suivantes)[3]. Séparant les individus en trois périodes de la vie , et en tenant compte des évolutions démographiques – la jeunesse dite du premier déficit (où l’on consomme plus que l’on ne produit), la période du surplus (on produit plus que l’on ne consomme ), la vieillesse dite du second déficit (on consomme plus que l’on ne produit) – l’auteur met à jour les mécanismes de financement de chacun de ces âges par trois sources : l’État, la famille, le marché (comptabilisé comme une institution qui agit via l’épargne). Plusieurs aspects sont explorés.
L’Etat redistribue tout au long de la vie et les évolutions récentes montrent une réduction relative du bénéfice net (la différence entre ce qui est reçu et versé ) pour les générations du baby-boom aujourd’hui retraités. En 1979 les retraités représentaient 50% des transferts publics nets moyens en part du PIB par habitant contre 45% en 2019 ; pendant cette même période la part consacrée à la jeunesse est passée de 26% à 27%. Comme le résume l’auteur : « à rebours des clichés, les chiffres sont clairs : les boomers ne se sont pas appropriés les transferts publics aux dépens de leurs enfants. En revanche, leur nombre fait peser une contrainte considérable sur la protection sociale. »
La famille finance les besoins des plus jeunes. Cette charge financière passe de 10% du PIB par habitant à l’âge de 6 ans et à près du tiers du PIB par habitant à l’âge de 15-18 ans, puis diminue après. En trente ans, le profil de ces transferts familiaux est resté stable.
Le marché représente une troisième source de financement, et est considéré comme un transfert entre les âges. Sans entrer dans le mode de calcul assez complexe à saisir pour un néophyte des arcanes de la comptabilité publique (dans l’analyse, l’épargne publique est affectée aux individus), le marché, qui a une dimension privée (rémunération nette du patrimoine diminuée de l’épargne) et publique, représente l’essentiel du financement des plus âgés. De surcroit, pour ces derniers, les revenus du patrimoine et la désépargne complètent de plus en plus les transferts publics.
On peut mesurer l’évolution des transferts : la jeunesse bénéficie d’une forte protection publique conformément à la pensée sociale-démocrate tandis que les aînés s’appuient davantage sur les produits du patrimoine conformément à la pensée libérale.
Le tableau général éclaire la grande roue de la redistribution par la puissance publique qui organise la solidarité intergénérationnelle en s’appuyant sur une conception sociale-démocrate. Celle-ci attribue à l’État le rôle de premier pourvoyeur des personnes en situation de dépendance économique alors que d’autres pays font des choix différents : par comparaison, la famille est placée en première ligne dans les pays méditerranéens ou l’investissement privé dans les pays anglo-saxons. Ce parti pris conceptuel est une chance pour la France plaide l’auteur, ardent à défendre le modèle hexagonal.
L’économie au filtre des identités générationnelles
Au fil du livre Hippolyte d’Albis s’interroge sur une société « qui n’aime pas les vieux » – une charge qui n’a rien de personnel pour un auteur qui a lui-même la cinquantaine[4]. Il regrette que les jeunes adultes ne mesurent pas à leur juste valeur les bénéfices tirés des choix politico-économiques établis au fil de l’histoire récente. Reconnaissons-le, la plupart d’entre eux sont très loin de cette vision, notamment en raison de la donne climatique qu’ils appréhendent à travers son caractère existentiel et pas du tout à travers sa dimension comptable. Mais ont-ils tort ? Ils ont l’impression de subir une malchance historique, fantasmant l’époque « idyllique » qu’auraient connue les boomers (paix, croissance et liberté) et s’inquiètent de la multiplicité d’obstacles qui se dressent objectivement devant eux : outre la menace écologique, les désordres géopolitiques, la peur du déclassement (pour les diplômés), un certain déclin économique. Au final, les redistributions matérielles dont ils bénéficient grâce à leurs aînés échappent largement à leur réflexion et à leur appréhension du monde. Les schémas économiques ne font pas tout et les opinions, représentations et états d’âme se sourcent souvent dans des motifs d’une autre nature (fantasmes, attentes déçues, idéologies, climat culturel, addictions, vie affective…), en particulier la situation sociale de chacun et les identités générationnelles, comme l’a démontré Karl Mannheim.
C’est un des charmes de la sociologie des âges, les regards croisés sont souvent chargés de malentendus et aux différents paramètres qui les construisent il faudrait aussi ajouter celui des états d’âme et du stress psychologique lié au contexte historique.
Le livre d’Hippolyte d’Albis se présente comme un antidote, lesté de preuves économiques, contre le sentiment de malheur et de nostalgie des nouvelles générations. Il démontre que les classes d’âge sont bien davantage soudées par des solidarités réciproques que par des intérêts antagonistes, et que le modèle français est doué d’une vertu, celle d’organiser institutionnellement des liens forts entre les générations.
Hippolyte d’Albis, Économie des âges de la vie. En finir avec la guerre des générations, Odile jacob, 2026
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[1] « A l’instar de la charge d’intérêt de la dette publique, le coût du changement climatique incombe à toutes les générations présentes et n’est pas réservée aux générations futures. »
[2] « Même si elles supportent une partie du coût des émissions de dettes et de gaz à effet de serre dont elles sont responsables, les générations passées en transmettent aussi une part aux générations suivantes qui n’ont pas bénéficié des fruits de ces émissions. »
[3] Le projet dit des « Comptes de transferts nationaux « propose une décomposition par âge des différentes variables de la comptabilité nationale. Initialement conçu afin de mesurer les effets macroéconomiques des changements démographiques, il est aujourd’hui utilisé pour comprendre les liens entre les générations. Il est le socle de l’économie des âges, fondée sur une distribution par âge du revenu national, de la consommation nationale et de l’épargne nationale (voir pages 126 et suivantes)
[4] Rappelons que la stigmatisation sur l’âge concerne aussi les jeunes.
