Trump vs Allemagne. Faire de nécessité vertu edit

June 12, 2017

Commerce, Défense, climat, rien ne va plus entre l’Europe et Donald Trump. Les initiatives se multiplient : facture pour services rendus en matière de Défense, dénonciation de l’Accord de Paris, mise en cause de l’Allemagne pour ses excédents commerciaux. Au cœur des controverses à répétition, il y a le procès que Trump fait à l’Allemagne, passager clandestin en matière de Défense, manipulateur de l’euro et mauvais génie de la construction européenne.

Pour Merkel, la politique américaine est devenu un facteur d’incertitude, alors que la protection américaine avait permis à l’Allemagne fédérale de croître et prospérer au cours des 70 dernières années. La grande puissance civile et commerciale pouvait d’autant plus se développer que les Etats-Unis fournissaient le bien public « Défense collective » pour presque rien. Trump aujourd’hui fait de l’excédent de balance courante allemande (8,6% PIB en 2016, proche des plus hauts niveaux atteints même par la Chine) un thème majeur de sa confrontation avec l’Europe. D’après le Spiegel, Donald Trump aurait déclaré récemment : « Germans are very very bad. Just look at the millions of cars they are selling in the US. Terrible. We will stop this. » Il aurait ajouté que si BMW implantait sa prochaine usine au Mexique et y fabriquait des voitures destinées au marché américain, elles subiraient une taxe de 35%.

Par une ironie de l’histoire, la mise en cause du mercantilisme allemand conduit l’Allemagne à se fondre dans l’ensemble européen en rappelant trois évidences : elle n’a plus de monnaie propre, elle n’a plus la maîtrise de sa politique commerciale et seul le solde commercial de l’Eurozone fait éventuellement sens. Ce faisant elle ouvre, à son corps défendant, des perspectives pour une action macro-économique consistante à l’échelle européenne. On ne peut en effet s’exonérer de toute responsabilité dans l’excédent de balance courante et en même temps empêcher l’UE de traiter le problème de déséquilibre global soulevé par les Etats-Unis. Le gouvernement économique européen dont l’Allemagne feint de ne pas comprendre le sens ou l’utilité se trouve ainsi incidemment justifié, au moins pour partie.

À quoi attribuer en effet cet excédent de balance courante allemand qui gonfle l’excédent de l’Eurozone ?

Faut-il incriminer le mercantilisme allemand ? L’Allemagne dans ce cas par fétichisme industriel et marchand ferait tout pour bénéficier d’une hyper-compétitivité en agissant à la fois sur ses coûts et ses aides à l’export voire en manipulant sa monnaie. Est-ce plutôt un déséquilibre global au sein de l’eurozone qui doit être traité, l’UE étant incapable de mettre l’économie de la région sur un sentier de croissance vertueux ? C’est paradoxalement la thèse allemande même si elle n’en tire pas toutes les conséquences. Il faut revenir à la définition même de la balance courante pour avancer en compréhension.

La balance des comptes courants d'un pays est le solde des flux monétaires d’échanges internationaux de biens et de services, des flux de revenus et de transferts courants ; elle est égale à l'épargne totale du pays diminuée du montant des investissements intérieurs. Selon Trump, le déficit des comptes courants (essentiellement le déficit commercial) des Etats-Unis n'est pas dû à une épargne insuffisante, mais à des manipulations commerciales auxquelles se livreraient l'Allemagne et la Chine – deux pays en excédent commercial par rapport aux Etats-Unis.

Il y a donc deux manières d’aborder la question, par le biais commercial ou par le biais du couple investissement/épargne

Les excédents allemands ne sont pas le résultat d’une manipulation des taux de change (dévaluation externe) ou d’un mercantilisme effréné (hypercompétitivité obtenue par baisse des coûts internes (dévaluation interne). Les données empiriques les plus solides permettent d’établir que malgré la modération salariale, malgré les réformes Hartz, les coûts salariaux dans le secteur manufacturier sont supérieurs à ceux de la France et les coûts salariaux unitaires tous secteurs confondus sont comparables. Pour ne prendre que l’exemple de l’automobile, l’Allemagne fabrique aux Etats-Unis plus de 800 000 véhicules et n’en importe pour servir le marché américain que près de 600 000. Elle équilibre donc assez bien fabrication en zone euro et en zone dollar et gère des chaînes de valeur très étendues régionalement et internationalement. Faut-il ajouter que cette activité est très profitable notamment du fait de la spécialisation haut de gamme des firmes allemandes et qu’elle n’est donc pas due à un quelconque dumping social ?

Les Allemands ne sont pas prêts à s’excuser pour leur excellence manufacturière ou même la qualité de leur insertion dans la mondialisation. Ils ajoutent dans une forme de défi dérisoire que ce n’est pas en demandant à une excellente équipe de football de moins bien jouer qu’on réglera le problème des équipes plus médiocres, moins constantes ou moins inspirées… Suivez mon regard !

Le coupable n’est donc pas à chercher dans le versant commercial du déséquilibre global. Les excédents sont dus plutôt à un excès d’épargne et à un vieillissement de la population. Si l’on admet qu’il y un excès d’épargne ou une insuffisance de l’investissement domestique alors la responsabilité des autorités allemandes est engagée.

L’argument standard allemand consiste à rappeler qu’il n’est pas anormal qu’une nation en déclin démographique maîtrise ses finances publiques, réduise la dette et se constitue des actifs à l’étranger. Les Allemands ajoutent que le choc des réfugiés les a obligés à dépenser plus que prévu, que la reprise salariale est à l’œuvre et qu’ils corrigent même avec l’institution d’un salaire minimum les excès de rigueur de l’ère Schroeder. Quant à la demande pressante de leurs partenaires européens de relancer chez eux pour tirer l’activité de l’Eurozone, les Allemands répondent qu’ils sont en quasi-surchauffe avec un chômage inférieur à 4%.

Le problème est que tous ces arguments tournent autour de la seule Allemagne sans considérer les effets des stratégies non coopératives passées sur l’ensemble de l’Eurozone.

Admettons donc la thèse allemande face à Trump, qui est que les unités pertinentes en matière commerciale sont l’UE et les USA.  Si l’excédent de l’Eurozone est de 3,4% du PIB il est largement le fait de l’Allemagne et des Pays-Bas dont les excédents sont entre 8 et 10% du PIB ! Le problème naît de l’asymétrie entre politiques restrictives nécessaires pour les pays qui doivent ajuster leur balance courante, maîtriser leurs dépenses publiques et restaurer leur compétitivité-coût, et l’absence de politiques expansionnistes des pays qui n’ont pas de besoin de consolidation budgétaire et fiscale, ni de problème de compétitivité.

Si l’on se donne comme problème à résoudre la correction des déséquilibres globaux USA-UE et la correction des déséquilibres globaux internes à l’UE alors il faut trouver une solution qui incite les pays excédentaires à aider les pays déficitaires pour consolider l’Eurozone. La métaphore footballistique ne saurait tenir lieu de politique.

Comment faire ?

Il y a trois voies à explorer. La première consiste à corriger les effets excessifs de maîtrise salariale pratiquée par l’Allemagne depuis 2003. Certes les salaires des personnels qualifiés du secteur manufacturier sont parmi les plus élevés ce qui est normal… et ils augmentent fortement compte tenu de la pénurie de ce type de personnels ; mais cela ne justifie pas la médiocrité des salaires dans la construction, les services et l’agroalimentaire. L’appel à une main-d’œuvre bon marché notamment venus de l’Est proche confère un avantage coût par rapport notamment à la France. Après tout si les pays du Sud ont été contraints à des dévaluations fiscales, pourquoi l’Allemagne ne procéderait elle pas à des réevaluations fiscales ? De plus l’Allemagne semble souffrir d’un délabrement marqué de nombre de ses infrastructures et il ne serait pas déraisonnable d’en programmer le renouveau. L’objection à cette stratégie a déjà été évoquée… Plein emploi – surchauffe. Mais justement l’Allemagne peut faire appel à des salariés venus du reste de l’Europe si elle bute sur ses capacités de production elle peut aussi davantage importer.

Deuxième solution, les Allemands pourraient investir ailleurs en France et en Europe du Sud. À défaut de relancer chez eux, ils pourraient le faire chez leurs voisins et réamorcer la pompe des flux de capitaux du Nord vers le Sud. Là aussi les contre-arguments fusent. Les investisseurs allemands peuvent déjà le faire et s’ils ne le font pas c’est dû à la faible attractivité de ces pays, à la panne des réformes et au risque de crise financière notamment en Italie. Mais on ne peut durablement accumuler des excédents de balance courante, violer la norme européenne des 6% d’excédent, appeler au respect des règles pour les pays du Sud et de contenter de rappeler que la mise en ordre domestique précède tout effort européen. Comment inciter à investir des acteurs privés allemands quand l’aversion au risque est élevée et que le Sud ne semble pas attractif ? La question peut être résolue par la mise en place de fonds de garantie dès lors que l’Allemagne reconnaît le problème et s’engage dans cette stratégie. Nul ne souhaite que l’Allemagne réédite sa stratégie d’investissements pré-crise et ne nourrisse une spéculation immobilière ou l’expansion de la dépense publique dans les pays du Sud.

Troisième solution : donner à l’UE une capacité d’agir. Nous n’allons pas évoquer ici le dimensionnement, l’objet, les modalités de mise en œuvre d’un budget eurozone, la littérature est déjà fort abondante sur la question : rainy day funds, assurance chômage… Alors que faire ? Le gouvernement français évoque régulièrement la création de fonds d’investissements communautaires amplifiant le plan Juncker, on pense notamment à ce qui pourrait se faire en matière énergétique dans les pays du Sud de l’Europe. Il évoque un fonds Défense dont la nécessité se fait plus évidente encore depuis le retrait américain.

Toutes les solutions envisageables supposent au préalable que nos partenaires allemands reconnaissent trois évidences.

Les déséquilibres globaux évoqués ici sont autant les problèmes des pays du Sud que des pays du Nord de l’Europe.

L’Allemagne a autant intérêt à la préservation de l’Eurozone que les autres pays membres. Or chacun s’accorde à reconnaître que laissée à elle-même l’Eurozone va au devant de problèmes graves.

Toute attitude qui exige dans le court terme le retour aux grands équilibres financiers quels qu’en soient les coûts politiques et sociaux et renvoie à plus tard l’exercice de la solidarité pour régler les problèmes de dette insoutenable ou pour parachever l’Union bancaire ou pour corriger des chocs asymétriques par des transferts ne fait que rendre inéluctable la prochaine crise.