Chine: chronique d’un basculement edit

Jan. 24, 2023

En 2018 je me suis installé à Beijing. J’ai tout de suite été emporté par le rythme effréné qui anime les mégapoles du pays. C’était l’occasion d’expérimenter cette contradiction apparente qui veut qu’en Chine tout est très compliqué quand en même temps tout est possible. Et surtout d’être gagné par l’énergie et l’agilité des professionnels qui vous démontrent, chaque jour, que tout ici se fait beaucoup plus vite qu’ailleurs. De plus, pour moi qui me passionne pour les processus d’innovation et les progrès de l’économie numérique, il y a matière à être étonné par l’avance des géants chinois de la Tech qui ont fait massivement basculer les usages dans le paiement sur mobile omniprésent, l’e-commerce généralisé (une part de plus de 60% en Chine contre moins de 20% en France), ou le live streaming comme interface de communication.

Quatre ans plus tard, dont deux sans sortir du pays sous contrainte de la politique zéro-Covid, je quitte Beijing par un climat bien différent. Dans une ambiance quasi-orwellienne, je découvre que notre avion est le seul annoncé sur un écran désespérément vide. Après une fouille de valises compulsive, et une vérification sanitaire unique au monde, il reste encore à monter dans un bus pour rejoindre un avion stationné sur un tarmac isolé, le plus éloigné possible des halls d’embarquement. Comme une métaphore de la Chine voulue par Xi Jinping, pour qui ce qui vient de l’Occident doit être désormais maintenu à distance de la population.

Que s’est-il donc passé entre 2018 et 2022 ? Durant ces quatre années j’ai eu l’impression de vivre l’histoire en marche, d’être le témoin d’un basculement complet. Et dont les répercussions ne cessent, depuis, de se diffuser au reste du monde dans le sillage de la pandémie, sous les formes de plus en plus radicales de démondialisation ou de guerre en Ukraine.

Un basculement annoncé

On savait, dès le milieu des années 2000, que la croissance de l’économie de l’Empire du milieu, durablement abonnée, pendant la période des « trente glorieuses chinoises » entamée en 1980, à des taux de croissance de son PIB à deux chiffres, finirait bien par atteindre un point d’inflexion, pour entrer dans un nouveau cycle de son développement. Le passage en dessous des 10% de croissance s’est produit en 2012, pour ne plus repasser au-dessus depuis. La même année, l’arrivée au pouvoir du président Xi Jinping a aussi pour enjeu de préparer le pays à une croissance plus faible et contenir les potentielles revendications à venir.

Il deviendrait, en effet, de plus en plus difficile de garantir au peuple chinois la promesse du fameux discours de Deng Xiaoping, « Enrichissez-vous ! », prononcés en 1992, et de maintenir le pacte explicite sur lequel reposa pendant plus de trente ans la paix sociale qui a permis de satisfaire les aspirations économiques d’une classe moyenne de plus de 400 millions de personnes, la plus importante au monde, à condition qu’elle laisse la gestion politique entre les seules mains du Parti.

C’est bien ce dont j’ai été le témoin durant mes quatre années passées en Chine : la reprise en main par le politique, étape par étape, des quelques espaces de liberté qui avaient été autorisés par la croissance économique et l’ouverture au monde. Comme une application, grandeur réelle, de mes vieux cours qui décrivaient l’alternance de périodes où l’économie l’emportait sur le politique jusqu’à ce que cette dernière prenne sa revanche, de « l'édit du maximum » de Dioclétien (301 EC) à la planification soviétique, de la Révolution culturelle maoïste à la Chine d’aujourd’hui.

La convergences des crises

C’est le second mandat du président Xi, inauguré en 2017, qui a sonné la fin de la partie pour une société civile infiniment curieuse et créatrice, avec une montée de la surveillance individuelle et de la censure des contenus comme, par exemple, pour la première fois de leur histoire, le gel des autorisations de sorties de nouveaux jeux vidéo pendant plus de six mois en 2018.

J’ai assisté à cette accélération singulière de ces mesures, jusqu’à ce que le début de la pandémie et la politique « Zéro Covid » mise en place début 2020, finissent d’isoler le pays. Le redémarrage presqu’immédiat de l’économie du pays, mars 2020, spectaculaire au moment où le reste du monde mettait un genou à terre, est, depuis, entravé par une accumulation de crises qui sèment le doute.

Une partie de ces difficultés sont purement internes, car directement liées aux choix du gouvernement. La politique « zéro Covid » d’abord, qui en semblant se poursuivre indéfiniment jusqu’à sa levée subite en décembre 2023, a pesé de plus en plus lourd sur l’économie chinoise au rythme des confinements de centaines de millions de foyers et de coups d’arrêt à répétition de l’activité, des plus modestes entreprises aux grands centres industriels.

La fragilisation générale de l’économie a déclenché une crise immobilière de grande ampleur qui impacte directement plus du quart du PIB et affecte l’enrichissement d’une partie de la classe moyenne, qui a bénéficié de la bulle immobilière et dont l’accès à la propriété est devenu un marqueur social très important.

Le secteur numérique, enfin, puissant vecteur de transformation de l’économie et pourvoyeur d’emplois attractifs pour les jeunes, est entré en 2020 dans un spirale réglementaire systématique. Une avalanche de mesures visant à contrôler un secteur dont l’hyper-croissance, démarrée en 2010 seulement, a été telle que le pouvoir a mis un moment avant de se décider à agir. Il s’agissait selon les cas de mesures attendues (abus de positions dominantes, pratiques anticoncurrentielles, assainissement de pratiques financières mal contrôlées, protection des mineurs…) et, dans d’autres cas, de la traduction d’une volonté de mise au pas autoritaire (remplacement des fondateurs par des cadres affidés au régime, accès aux données privées…). Toutes ces mesures ont affaibli les géants du numérique (Alibaba, Baidu, Pinduoduo, Tencent...) alors même qu’au niveau mondial, les leaders de la Tech sont entrés dans une phase de rationalisation des coûts et des effectifs.

Une autre partie des difficultés actuelles sont liées au contexte international. L’Empire du milieu est entré dans une phase de confrontation avec les États-Unis et avec l’Europe, qui se traduit, dans le domaine économique et technologique, par un découplage dont on a encore du mal à définir les contours. La Chine, dès 2015, avec son plan « Made in China 2025 » visant à accélérer l’autonomie technologique du pays, a mobilisé les Etats-Unis, à la fin du deuxième mandat d’Obama puis sous la présidence de Donald Trump qui a répliqué en identifiant des secteurs stratégiques à protéger et des entreprises chinoises sensibles à « blacklister ». Ce découplage, souhaité par les deux parties et amplifié par la pandémie, pointe les projecteurs sur des secteurs sensibles et fragilisent des chaines logistiques sous tension.

La confrontation s’est encore exacerbée avec la guerre entre la Russie et l’Ukraine qui prend la direction du PCC à contrepied, ajoutant à la crise diplomatique une crise de l’énergie qui tombe on ne peut plus mal. Les exportations, dont dépend toujours autant l’économie chinoise, ont enregistré début 2022 leur premier recul (-0,7%) depuis 2020 par rapport au mois d'octobre 2021, alors qu'elles avaient rebondi en septembre 2021 (+5,7%), tandis que la demande intérieure, atone, n’a pas pris le relais attendu par les autorités. Avec leurs salaires en baisse dans les administrations ou impayés dans le privé, les Chinois se mettent en mode survie, achètent et sortent moins.

Au total, l’objectif de croissance du PIB de 5,5% fixé pour 2022, jugé prudent en mars 2022, a été révisé à 3% (contre 4% pour la moyenne des pays asiatiques). Un séisme suivi, comme une réplique fatale, par une taux de chômage officiel des jeunes diplômés de 20% (sans doute en deçà de la réalité), contraignant cette jeunesse à des emplois en dessous de leurs compétences et sous-payés. Cette jeunesse que l’on sait sous pression l’a exprimé de manière spectaculaire pour la première fois depuis trente ans, avec une page blanche tenue à bout de bras dans les grandes villes du pays. 

Garder la Chine sur nos radars

Au moment où la Chine sort de l’orthodoxie « zéro-Covid », dans une improvisation confondante, il est très difficile de dire quel sera le nouveau modèle qui se mettra en place. Beaucoup parient sur une réouverture progressive et contrôlée sans revenir toutefois à la situation d’avant la pandémie.

Quelle sera alors la viabilité d’un modèle dissociant deux Chines de plus en plus divergentes, une Chine de l’intérieur, vieillissante et durablement refermée sur elle-même pour des raisons politiques, et celle de l’extérieur devant, pour des raisons économiques, faire tourner la machine à devises et projeter l’influence chinoise sur tous les continents ?

Le régime pourra-t-il tenir sa promesse de ravir la place de première puissance technologique mondiale, entre 2030 et 2040, s’il continue à remettre en cause l’ouverture sur le monde qui a fait sa prospérité depuis les années 1980 ?

Et la Chine aura-t-elle encore les moyens de financer durablement tous les programmes très ambitieux qu’elle développe en même temps : rattraper son retard dans l’industrie des semi-conducteurs et de l’aviation civile, investir dans les technologies du futur comme l’informatique quantique ou l’Intelligence artificielle, maintenir ces investissements massifs dans les projets BRI (Belt and road initiative), dans les infrastructures énergétiques (nucléaire et durable), dans son armée et dans son ambitieux programme spatial, tout en numérisant de nombreux domaines stratégiques comme l’agriculture, la santé ou l’industrie ?

Malgré l’accumulation de ces incertitudes, il faut se garder de détourner le regard. La Chine fragilisée n’est pas sortie du jeu. Plus que jamais il faut continuer à l’étudier et adapter nos politiques françaises et européennes aux ambitions chinoises.

D’abord parce que la Chine continue à innover à grande échelle. Par exemple, son avance dans le domaine des véhicules électriques commence à se voir en Europe avec la commercialisation des voitures moyen et haut de gamme de Nio et BYD. Il faut surtout comprendre et apprendre des domaines moins visibles mais sur lesquels la Chine progresse rapidement : Smart city, Smart logistics, Green factory ou finance du futur.

La Chine reste également l’un des plus grands marchés au monde, qui demeurera attractif pour les entreprises occidentales qui disposent d’une offre en adéquation avec l’état de la concurrence et les attentes des consommateurs. Si ces dernières années des acteurs comme Amazon ou PSA ont réduit leur présence sur le marché chinois, de grands groupes européens comme Airbus, BASF, Renault ou VW viennent récemment de renforcer leurs liens et leurs investissements avec la Chine.

Plus surprenant, c’est également le cas de startups françaises qui sont entrées récemment sur le marché chinois, en dépit de la quasi-impossibilité de venir en personne dans le pays. Des entreprises avec lesquelles j’ai eu l’occasion de collaborer en tant que président de La French Tech Beijing, comme TrustInSoft, spécialiste haut de gamme de la garantie de la sécurité et la sûreté des logiciels, MWM, premier éditeur mondial d'applications créatives, Eatwith, l’une des première communauté du monde pour des expériences culinaires authentiques avec des locaux, ou Gamifly, outil de gestion de l'expérience interactive des fans dans les domaines du jeu vidéo et du divertissement.