Emmanuel Macron dans les mâchoires du Net edit

10 décembre 2018

Difficile d’analyser le mouvements des Gilets jaunes sans une exploration de l’effervescence du Net. Voici donc une contribution à la réflexion (à aborder par différentes facettes) sur cette révolte qui partie d’un élan revendicatif sur le prix des carburants s’est transformée en quelques jours en un emportement populaire presqu’impossible à canaliser.

D’innombrables groupes Facebook La France en colère, La France énervée, Les gilets-jaunes, s’expriment et s’organisent pour manifester. Dans cette mouvance, on repère des personnes qui tout en refusant l’appellation de leaders font toutefois figurent de référence, et sont abondamment suivies et encouragées à prendre la tête du mouvement. Priscillia Ludosky, 32 ans, qui a lancé une pétition le 15 octobre sur change.org contre la hausse du prix des carburants, est une bonne illustration des « jeunes » engagés dans la protestation. Habitante de Savigny-le-Temple, elle a fondé son auto entreprise de vente de produits cosmétiques, après avoir travaillé dans la banque. Eric Drouet, chauffeur routier salarié, 33 ans, a lancé fin octobre un appel à bloquer les routes pour protester lui aussi contre les hausses de prix du carburant. Sur Facebook, il crée le 25 novembre une nouvelle page, la France énervée, pour relayer ses messages. Aux deux initiateursse joint Maxime Nicolle (dit Fly Rider) : il se présente comme un intérimaire dans le transport et comme mécanicien – d’après le Checknews de Libération. Ces trois personnes ont formé un groupe Facebook intitulé Gilets jaunes officiel. Ils revendiquent une paternité sur le mouvement et dénient volontiers à d’autres personnes le droit de se proclamer porte-parole. D’autres Gilets jaunes comme Jacline Mouraud, Benjamin Cauchy, Christophe Chalençon, Jean-François Barnaba, Ingrid Levavasseur ont été invités dans les médias, et leurs positions ne s’alignent pas nécessairement sur les mots d’ordre de ce site dit « officiel », qui, lui, est le plus radical dans ses déclarations ; mais ils reflètent le même état d’esprit. Le 3 décembre dans son blog Eric Drouet annonce la révolution pour samedi 10 décembre : « Samedi prochain, c’est fini. Samedi prochain, ce sera l'aboutissement final. Samedi c'est nous qui aurons la mainmise sur tout ça, c'est nous qui allons décider de ce qui se passera ». Une menace qu’il réitérera sur le plateau de BFM TV le 5 décembre.

Renverser le pouvoir, créer des assemblées citoyennes, telle est la verve politique qui domine dans ces échanges sur le site « officiel ». On observe par dessus tout une haine assumée envers Emmanuel Macron, figure emblématique de ce que ces internautes rejettent : le monde de la finance, une élite hautaine et déconnectée du pays réel, une administration et des politiques qui ponctionnent les petites gens, une aristocratie du savoir qui monopolise les places du pouvoir et captent les richesses. « Voilà ceux qui ruinent la France, écrit l’un d’entre eux. Intouchables. Salaire à vie. Lobbyistes au service de leurs portefeuilles. Ils rentrent et sortent à volonté de leur poste de la fonction publique pour se vendre à la Finance. Ils ne respectent rien et sont inattaquables. Ce sont eux qui faut limoger avant tout ».

Certes, les fils d’actualités sont nourris de revendications sur le pouvoir d’achat et sur la baisse de la fiscalité, mais bien davantage se dresse une indignation vengeresse contre le mépris dont ces internautes pensent être l’objet. Emmanuel Macron, dans son projet, a voulu promouvoir une société où l’éducation est la mère de toutes les batailles, cette vision est perçue comme discriminante par ceux qui n’appartiennent pas à ces 20-25 % de hauts diplômés. Pour ceux qui n’ont pas fréquenté l’Université ou qui occupent des métiers manuels, pour ceux qui ne participent pas aux félicités de la start up nation, l’hymne aux premiers de cordée semble être reçu comme une gifle, si l’on se réfèrent aux ricanements qu’il suscite chez les sites des gilets jaunes. On peut penser évidemment que ceci est injuste, car l’élévation par la méritocratie scolaire est un souhait de presque tous les parents pour leurs enfants, et les sociétés développées ont besoin de talents pour leurs entreprises et leurs institutions. Mais en France, plus encore que dans d’autres pays européens, l’accès aux bonnes filières de l’enseignement supérieur est implacablement filtré par le milieu social – ce que montrent statistiques après statistiques les comparaisons internationales. La violence symbolique qu’engendre l’image d’un monde social relativement fermé qui cumule diplômes, culture, revenus, bons emplacements résidentiels (situés à proximité des écoles et des établissements de santé d’excellence), un monde où vos enfants ont une possibilité très faible d’accéder, se mue en pulsions de violence réelle sous la plume des internautes de « La France énervée ».

Les répertoires de l’action politique organisée par les réseaux sociaux

Dans des mouvements récents comme les Indignés, Occupy Wall Street, ou Nuit Debout, les codes habituels de l’action politique ont été balayés : pas de médiateurs ou de porte-parole désignés, refus d’un lien avec les partis politiques ou les syndicats (la participation aux élections est d’ailleurs en chute libre dans beaucoup de segments de la société), les réseaux sociaux comme agora des débats, des slogans larges révélant des exaltations émotionnelles en place d’un catalogue unifié de revendications. L’occupation d’un espace public sur le long terme permet de capter l’attention des grands médias, et de rameuter des curieux et des sympathisants. La mise en scène spectaculaire du mouvement opère selon des marquages stylisés (le masque des Anonymous d’Occupy Wall Street ou les gilets fluorescents des automobilistes pour les gilets jaunes ) et se rappelle par des images et des vidéos continument mis en ligne. Les défilés physiques d’un jour ont été remplacés par le fil continu d’un martelage sémantique.

Parallèlement, l’agencement de l’espace public s’est transformé sous l’égide des nouveaux médias. La puissance de l’Internet dans la production et l’acheminement de l’information, la démultiplication à l’infini des sources et la quasi inexistence d’instances de régulation, la réorganisation des voies de circulation à travers les filtrages des réseaux et la constitution de bulles d’opinions dans lesquelles des croisés se confortent mutuellement, les interactions constantes avec les chaines commerciales d’info en continu : tout ceci bâtit une nébuleuse qui en partie échappe à l’attention des responsables politiques issus de « l’ancien monde ». Il faut du temps en effet pour s’imprégner de ce foisonnement.

Déboucher en quelques jours d’un mouvement né de revendications catégorielles sur une énergie quasi insurrectionnelle tient aussi à une culture à l’oeuvre dans l’Internet. Ici, l’excitation qui consiste à se moquer et à trainer dans la boue des victimes repérées, en se parant de l’habit du justicier trouve dans le semi anonymat et la frénésie rapide des clics des ressources inépuisables. La voie a été ouverte par les 4 channers (les hackers du site américain 4 Chan, souvent des adolescents) au début des années 2000, elle est devenue aujourd’hui la culture des militants radicaux dans le numérique. Dans les échanges, ces internautes agissent comme des meutes : l’exaltation, l’invective, la dénonciation, les rumeurs alarmantes ou les plus folles (les fake news » à base d’images montées ou détournées), l’insinuation, le dénigrement, le ricanement méchant, l’affirmation péremptoire, le tout écrit au fil du clavier et repris par des subjectivités « en surchauffe », l’humeur Internet ressemble à un défouloir collectif. Plus que dans les médias traditionnels, les réseaux ont la capacité de transformer des actes de protestation en une force investie d’une morale de justice, et, dans une dynamique de no limite, à transformer des étincelles en un brasier. Clouer Emmanuel Macron au pilori de la colère populaire correspond bien à la tonalité de l’espace public d’aujourd’hui, à la dynamique du bashing. En 2011, après exploration des réseaux sociaux, j’écrivais : « Quant aux dirigeants politiques, il va falloir qu’ils s’habituent à être pris, presque naturellement et au moindre soupçon ou écart, dans les mâchoires affamées du Net. Un jour existeront des stages de préparation psychologique au harcèlement des internautes, des stages où s’enseignera la résilience par rapport au pilonnage cybernétique ». On y est.