Le mythe Napoléon a la vie dure. Et pourtant! edit

May 3, 2021

La commémoration du bicentenaire de la mort de Napoléon cette année devrait avoir un retentissement particulier. On célèbrera le génie du grand capitaine et le bâtisseur de l’État moderne. On rappellera que le code civil a été pendant près de deux siècles le socle juridique qui a permis d’unifier les Français et d’organiser le fonctionnement de la société française. On observera que la légende napoléonienne a traversé les siècles et qu’aujourd’hui encore, aux yeux des Français, l’Empereur continue d’incarner la grandeur et la gloire. Car deux siècles après la mort de Napoléon, la flamme du souvenir est encore vive. Les Français, qui paraissent aujourd’hui étreints par l’angoisse d’un possible  déclin du pays et nostalgiques du temps où la  France  était « la grande nation », vont se pencher à nouveau sur son passé glorieux, se rappeler l’époque où le pays produisait des « grands hommes » capables de rassembler le peuple autour d’eux, de rétablir la paix civile et d’étonner le monde. Rien de surprenant à cela. Rappelons-nous que la monarchie de Juillet, dans un temps où l’on se plaisait à opposer la « médiocrité bourgeoise » du régime aux temps glorieux de l’Empire, avait organisé en grande pompe, le 15 décembre 1840, le retour des cendres de l’Empereur. Il est naturel que le président de la République rende hommage aujourd’hui à un personnage qui a marqué aussi profondément notre histoire, qui a laissé une trace aussi lumineuse et dont personne ne conteste le génie.

Pour autant, une telle commémoration ne devrait pas gommer la face sombre de ce génie sauf à remettre en cause les évolutions qui nous ont amenés, nous Français, à rompre avec la conception et l’exercice du pouvoir napoléonien.

L’État moderne d’abord. Napoléon a fait de cet État l’outil d’une dictature. Il le reconnaissait lui-même à Sainte-Hélène : « Je me trouvais dictateur.[…] Le réseau gouvernant dont je couvris le sol requérait une furieuse tension, une prodigieuse force d’élasticité, si l’on voulait faire rebondir au loin les terribles coups dont on nous ajustait sans cesse. Aussi la plupart de ces ressorts n’étaient-ils dans ma pensée que des institutions de dictature, des armes de guerre[1]. » Adversaire acharné du libéralisme politique et donc des contre-pouvoirs et du parlementarisme, Napoléon a bâti  un État centralisé  et policier qui devait d’abord l’aider à accomplir son destin personnel et lui permettre d’assouvir sa pulsion de domination. Après sa chute, les partisans des libertés s’attachèrent à enserrer cet État dans un système institutionnel garantissant qu’il ne serait plus l’instrument d’un régime dictatorial. On ne devrait donc admirer cet État napoléonien qu’une fois débarrassé de ce qui, aux yeux de son créateur, était l’une de ses fonctions essentielles.

Le  grand capitaine. « Un premier Consul, disait Napoléon, n’est pas l’égal de ces rois par la grâce de Dieu qui considèrent leurs états comme leur héritage : il lui faut des actions éclatantes, ce qui signifie la guerre. » En réalité, s’il ne cessa jamais de faire la guerre, c’est parce qu’il était par nature un conquérant. Benjamin Constant a théorisé cette tendance dans son ouvrage De l’Esprit de conquête et de l’usurpation. Napoléon le reconnaissait d’ailleurs lui-même : « Il n’y a point de conquête que je ne puisse entreprendre ; car à l’aide de mes soldats et des auditeurs, je prendrai et je régirai le monde, » disait-il à Madame de Rémusat. Sa pulsion de domination, nourrie par son extraordinaire imagination et par la vision qu’il avait de son propre destin, s’est transformée avec ses prodigieuses victoires en véritable hybris. Son ambition augmenta toujours en raison de ce qu’elle était satisfaite. Comme l’écrit Georges Lefebvre : « L’ambition de Bonaparte n’est pas du tout une ambition comme celle que nous pouvons tous éprouver, atteindre un certain but dont nous nous contentons ; c’est une ambition qui n’a pas de but final. » Talleyrand a qualifié justement la diplomatie de Napoléon de « diplomatie de l’épée », ce qui signifie qu’en réalité qu’il n’y eut jamais de diplomatie napoléonienne. Ayant comme objectif principal de disputer à l’Angleterre la suprématie, l’instauration du Blocus continental, qui nécessitait pour réussir un contrôle efficace de toutes les côtes de l’Europe continentale, a ligué contre lui tous les États européens et donné la victoire finale aux Anglais. François Crouzet explique ainsi la capacité de résistance de l’économie britannique : « Cette attitude, qui est celle d’un capitalisme éminemment dynamique et sûr de lui, fut une des causes principales de l’échec du Blocus. Essayer de ruiner le commerce d’exportation d’un pays dont les négociants et industriels étaient animés de cette mentalité, rappelait trop le mythe de Sisyphe. » Le libéralisme économique et politique anglais l’emporta finalement sur la dictature protectionniste de Bonaparte, avec toutes les conséquences de cette victoire pour l’avenir.

Le total chamboulement de l’Europe provoqué par Napoléon et son incapacité à organiser de manière viable son « grand empire » ont conduit à sa chute finale, laissant la  France plus réduite géographiquement qu’elle ne l’était à son avènement, exsangue après les boucheries de campagnes  de plus en plus meurtrières, et mise en tutelle par les puissances européennes. Ce chamboulement a produit l’éveil du nationalisme dans de nombreux pays occupés par les armées napoléoniennes. L’historien Istvan Bibo date ainsi de la défaite d’Iéna en 1806 le début de « l’hystérie prussienne ». Alors que sa légende attribue à Napoléon, du fait de ses victoires éclatantes, le mérite d’avoir rétabli la grandeur des armes françaises après  la défaite de la guerre de sept ans et le désastreux traité de Paris de 1763, Waterloo a signé au contraire la fin de cette grandeur française. Jamais plus la  France ne dominera l’Europe après cette catastrophe. Chacun pourra regretter ou se réjouir que la  France ait cessé après 1815 d’être une nation conquérante. Deux siècles plus tard, en tout cas, elle a choisi une autre voie pour organiser notre continent et y trouver sa place. Une voie pacifique.

Napoléon, dans son Discours sur le bonheur de 1791, écrivait que « les hommes de génie sont des météores destinés à brûler pour éclairer leur siècle ». Si nous commémorons la mort de Napoléon, c’est d’abord parce que deux siècles plus tard ce météore n’a pas cessé de brûler. C’est le général de Gaulle qui a le mieux traduit, dans une page admirable de son ouvrage La France et son armée, l’ambivalence du jugement porté par les Français sur le legs napoléonien : « Napoléon a épuisé la bonne volonté des Français, fait abus de leurs sacrifices, couvert l’Europe de tombes, de cendres et de larmes ; pourtant, ceux-là mêmes qu’il fit tant souffrir, les soldats, lui furent les plus fidèles, et de nos jours encore, malgré le temps écoulé, les sentiments différents, les deuils nouveaux, des foules, venues de tous les points du monde, rendent hommage à son souvenir et s’abandonnent, près de son tombeau, au frisson de la grandeur. Tragique revanche de la mesure, juste courroux de la raison ; mais prestige surhumain du génie et merveilleuse vertu des armes ! »

 

[1]. Les citations sont tirées de mon ouvrage : Napoléon Bonaparte. Le noir génie, CNRS éditions, 2015.