Le débat sur les inégalités entre générations edit
La publication de plusieurs études mettant en parallèle les revenus ou le niveau de vie des jeunes (ou plus largement des actifs) et des retraités a relancé un vieux débat. Mais celui-ci est biaisé si on ne prend pas en compte l’effet de l’âge et le diagnostic est alors très incertain. Au-delà de l’aspect comptable du niveau de vie, un objectif politique légitime pourrait être de donner la priorité à la jeunesse et à l’éducation en considérant que l’avenir du pays en dépend.
Selon l’INSEE tout d’abord (sur les données de l’année 2024, la plus récente disponible), le niveau de vie médian des retraités est légèrement inférieur à celui des actifs (26830€ contre 29240€, soit 92% de celui des actifs). Rappelons que le niveau de vie correspond au revenu des ménages net des cotisations sociales et des impôts et en prenant en compte la composition du ménage.
De son côté, le Conseil d’orientation des retraites (COR dans la suite du papier), a publié dans son dernier rapport annuel une étude plus fouillée sur les différentes composantes du niveau de vie des retraités (le COR raisonne sur la moyenne et non plus le niveau de vie médian, mais cela ne change pas la structure des données).
Figure 1. Niveau de vie individuel relatif des retraités et des actifs en 2023 (100 % pour l’ensemble des ménages) (Source : COR)

La figure 1 confirme bien que les retraités ont un revenu inférieur à celui des actifs du fait de pensions de retraite en moyenne d’un niveau moins élevé que le revenu d’activité des personnes en emploi. D’après le COR, la pension individuelle totale (droit direct et réversion) brute est de 1692 euros en moyenne, ce qui représente 54,3% du revenu individuel brut moyen d’activité. Mais plusieurs éléments leur permettent de compenser ce handicap initial. Tout d’abord, les retraités vivent dans des ménages moins nombreux, du fait que la plupart du temps leurs enfants ont quitté le domicile familial. Leur revenu est donc divisé en moins de parts que celui d’actifs vivant avec un ou plusieurs enfants à charge. En second lieu, comme le rappelle le COR, considérés dans leur ensemble les retraités disposent d’un patrimoine plus important, ce qui leur procure un revenu complémentaire d’épargne que le COR évalue à 555€ mensuels (contre 383€ pour les actifs). Enfin, les retraités sont plus souvent propriétaires de leur logement alors que les actifs ont plus souvent un loyer à régler. La partie droite de l’histogramme de la figure 1 prend en compte cet avantage en nature en réhaussant le revenu des propriétaires de logement (plus souvent des retraités) du montant du loyer qu’ils toucheraient s’ils louaient leur propre logement.
Au bout du compte, l’ensemble de ces calculs ayant été effectués, les niveaux de vie des actifs et des retraités sont presque équivalents (partie droite de l’histogramme). Les données montrent également que le taux de pauvreté des retraités s’est réduit et est aujourd’hui équivalent à celui des actifs (10,4% en 2024 selon l’INSEE), alors que celui des jeunes a fortement augmenté pour atteindre 20%. La dégradation de la situation des jeunes est surtout liée à la mauvaise orientation des politiques publiques qui leur sont destinées et qui ont été insuffisamment orientées vers les publics les plus en difficulté (notamment via les aides à l’apprentissage), comme l’a montré récemment Pierre Cahuc dans une chronique des Echos[1].
Que conclure de cet ensemble de données ? Le diagnostic souvent avancé selon lequel les retraités sont indûment favorisés dans la distribution des revenus et dans le partage des efforts à accomplir pour redresser le pays est-il justifié ? Une lecture des données exposées jusqu’à présent pourrait conduire à répondre par la négative. Après tout, les retraités n’ont pas un niveau de vie supérieur à celui des actifs et on ne peut porter à leur débit le fait que leur taux de pauvreté ait diminué.
Cependant ce diagnostic est superficiel. En effet, en comparant de cette manière les retraités aux actifs (et aux jeunes) on semble raisonner comme s’il s’agissait de deux générations identiques. Il n’en est évidemment rien et dans la comparaison entre actifs et retraités il faut prendre en compte l’effet d’âge. Cet effet d’âge joue à la fois en faveur et en défaveur des retraités et il faudrait neutraliser ce double effet pour les comparer aux actifs. Il joue en leur faveur dans la mesure où les retraités ont atteint, dans leur ancienne activité professionnelle, le faîte de leur carrière, alors que les actifs plus jeunes ont encore une marge de progression. Mais il joue en leur défaveur du fait que leur revenu subit une décote au moment du passage à la retraite.
La vraie question ne réside donc pas dans cette comparaison biaisée entre actifs et retraités. Elle consisterait à évaluer l’espérance de niveau de vie des actuels actifs lorsqu’ils seront eux-mêmes retraités. Cette espérance de niveau de vie sera-t-elle équivalente, inférieure ou supérieure à celle des retraités actuels ? Il est évidemment très difficile de répondre à cette question et cela l’est d’autant plus que la viabilité financière du système actuel de retraite par répartition est source de beaucoup d’incertitudes. Le scénario de référence du COR prévoit que le niveau de vie relatif des retraités devrait baisser à l’horizon 2070 pour s’établir à 89% de celui de l’ensemble de la population. Mais cette évolution dépend pour une très grande part des décisions politiques qui seront prises après l’élection présidentielle concernant le système de retraite, décisions qu’il est très difficile d’anticiper aujourd’hui.
Cela conduit au moins à considérer qu’assurer la solidité et la permanence de ce système de retraite, au besoin par de profondes réformes, est une condition centrale de l’équité intergénérationnelle. En effet, si ce système périclitait, les principales victimes en seraient les actuels jeunes actifs dont le niveau de vie à la retraite risquerait alors d’être bien inférieur à la prévision pourtant peu optimiste du COR. Pour assurer la pérennité de ce système la plupart des experts s’accordent sur le fait qu’il faudra prolonger la vie de travail, même si les modalités et l’étendue de cette prolongation peuvent prendre plusieurs formes et sont sujets à de multiples débats.
Le paradoxe est que les jeunes actifs rejettent eux-mêmes l’idée de cette prolongation comme l’a montré l’enquête de Bertrand Martinot sur le travail au XXIe siècle[2] conduite en 2022 auprès d’un échantillon représentatif d’actifs français en emploi.
Figure 2. Opinion sur l’âge de départ en retraite (enquête Martinot-Institut Montaigne 2022)

Les jeunes actifs de moins de 25 ans sont notamment 61% à juger trop élevé l’âge légal de départ en retraite qui était à l’époque fixé à 62 ans et seule une infime minorité acceptait alors l’idée d’une prolongation (figure 2). Manifestement les anticipations de ces jeunes actifs ne les conduisent pas à faire le lien entre la prolongation de la vie de travail et la pérennité du système de retraite qui devrait à terme leur être profitable. Ou peut-être considèrent-ils que cette pérennité est d’ores et déjà hors d’atteinte et qu’il est préférable dans ces conditions de continuer de bénéficier d’un départ relativement précoce à la retraite.
En tout cas, on voit qu’il est très difficile d’établir un diagnostic solide sur l’équité entre retraités et actifs si l’on se fonde sur le seul niveau de vie (actuel ou anticipé).
Néanmoins, d’autres paramètres peuvent être pris en compte pour faire ce bilan. La France se distingue notamment d’autres pays européens par un chômage des jeunes élevé. Les difficultés d’accès au logement des jeunes semblent également s’accroître. Le système éducatif français a beaucoup de mal à faire réussir l’ensemble d’une classe d’âge et à fournir à tous une qualification utile sur le marché du travail. Comparés à beaucoup de leurs homologues européens, les jeunes Français paraissent donc assez mal lotis. Or pour l’avenir du pays, il est évident qu’une jeunesse confiante et bien formée constitue un atout considérable. Ce n’est manifestement pas le cas de la jeunesse française aujourd’hui.
Mettre l’accent, dans les priorités politiques, sur l’avenir de la jeunesse peut donc apparaître comme un objectif légitime. Notons que dans son premier meeting de campagne, un candidat, Edouard Philippe, a déclaré vouloir faire de « l’intérêt de nos enfants la boussole du nouveau quinquennat », avec notamment des propositions assez fortes sur l’école en redonnant aux établissements une « liberté sur les méthodes » et sur le choix et l’évaluation des professeurs et plus récemment sur la revalorisation des enseignants, propositions qui vont dans le sens des recommandations que fait depuis longtemps l’OCDE. Il faudra voir la suite mais la refondation de l’école est un enjeu majeur pour l’avenir du pays.
Si l’accent est mis sur la jeunesse et sur l’éducation, cela aura évidemment des conséquences dans les choix budgétaires, et il ne paraîtrait pas anormal que les retraités (pour la partie d’entre eux qui en ont les moyens) soient mis à contribution.
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[1] Pierre Cahuc, « Chômage des jeunes : pourquoi la France s'est trompée de cible », les Echos, 25 août 2026.
[2] Voir https://www.institutmontaigne.org/publications/les-francais-au-travail-depasser-les-idees-recues.
