La justice mondiale de Thomas Piketty et la question démocratique edit

11 June 2026

Le Rapport sur la justice mondiale[1] publié par Thomas Piketty et son équipe du World Inequality Lab a reçu un plutôt bon accueil de la part de ses collègues économistes[2]. Ils en saluent l’ambition tout en pointant l’irréalisme des propositions. Hippolyte d’Albis qui n’est pas réputé proche des idées de Piketty affirme même que ce rapport « constitue moins une utopie irréaliste qu’une invitation à réfléchir à une contradiction devenue centrale dans nos démocraties », qui affichent des objectifs très ambitieux avec des moyens très limités pour les atteindre[3].

Néanmoins aucun de ces commentateurs ne met le doigt sur le point critique qui me semble central et qui n’est jamais évoqué. Ce point n’est pas celui de sa faisabilité, ni celui de sa solidité économique, ni même celui de la véracité des assertions avancées pour le justifier, mais celui des implications démocratiques de sa mise en œuvre.

Rappelons d’abord que le rapport propose de réduire drastiquement les inégalités mondiales en faisant converger l’ensemble des revenus nationaux mensuels par habitant à 5000 euros à l’horizon 2100. Selon les auteurs du rapport, cette égalisation des revenus, combinée à une stratégie de sobriété, est également la condition pour limiter le réchauffement climatique. Mais comment parvient-on à cette égalisation radicale des revenus mondiaux ? Les auteurs proposent de créer un « Fonds mondial pour la justice » (Global Justice Fund) qui sera en charge de faire converger les revenus mondiaux. Pour « prévenir les déséquilibres persistants » il faudra prévoir que « des sanctions symétriques et systémiques s’appliquent une fois que les soldes dépassent un seuil défini ». Quels seront les pays visés par ces sanctions ? Les pays riches évidemment, car comme l’écrivent les auteurs du rapport « l’opposition politique à la plateforme mondiale de justice (Global Justice Platform) est susceptible d’être particulièrement forte parmi les riches mondiaux qui sont les perdants monétaires clairs du GJP ».

Les pays riches n’ont donc aucun intérêt à adhérer à cette plateforme. S’ils le font c’est qu’ils y seront contraints d’une manière ou d’une autre. Le rapport ne s’étend pas sur ce point, se contentant de dire que « rien ne peut être réalisé sans un puissant mouvement citoyen et un réseau d’organisations larges (y compris des syndicats et des partis politiques) qui sont suffisamment bien organisés et efficaces pour promouvoir la Plateforme de justice mondiale. » « Alors que les processus politiques et électoraux directs sont centraux », poursuit le rapport, « le succès du GJP dépendra en fin de compte d’une bataille culturelle et intellectuelle plus large ».

Aux yeux des auteurs, ces pays riches doivent être les principaux contributeurs au nom d’une « justice réparatrice » fondée sur deux raisons : leur développement et leur richesse accumulée ont été permis par l’exploitation et la colonisation des pays pauvres et d’autre part ce développement économique des pays riches a contribué au fil des siècles à la détérioration du climat et de l’environnement. Les pays riches doivent donc payer pour « répondre aux responsabilités historiques liées aux dommages coloniaux et climatiques » qui sont les leurs. Ils sont clairement mis en position d’accusés et on voit mal comment, tels les bourgeois de Calais, ils pourraient se présenter la corde au cou devant la Plateforme mondiale pour la justice, sauf, encore une fois, s’ils y sont contraints, mais rien ne nous est dit à ce sujet.

Notons, en passant, que le rapport propose de passer à un système économique de grande sobriété avec une baisse de la production industrielle et des transports et un bouleversement des habitudes alimentaires. Tout cela ne peut déboucher dans les pays développés que sur un tarissement de la croissance et une réduction des revenus (c’est d’ailleurs l’objectif affiché). Mais les pays riches ne sont pas peuplés que de gens riches. Les pauvres des pays riches seront, à l’évidence, les premières victimes de ce tarissement de la croissance (à travers la hausse du chômage notamment). Ce point n’est pas évoqué dans le rapport.

Imaginons cependant que ce système de justice mondiale parvienne à se mettre en place. Sur quoi pourrait-il déboucher sur le plan démocratique ? Les auteurs prévoient de créer un « Fonds mondial pour la justice » qui serait régi par un système à double majorité, selon lequel toutes les décisions budgétaires ordinaires devraient être approuvée par 55% des pays représentant 60% de la population mondiale. Remarquons que les pays les plus développés au sens de l’ONU (Europe, Amérique du Nord, Japon, Australie, Nouvelle-Zélande) regroupent 1,29 milliard d’habitants en 2025 sur une population mondiale de 8,23 milliards, soit 16%. Ils seraient donc très nettement en minorité et soumis à la loi du reste du monde, objectif sans doute sciemment recherché par les auteurs du rapport.

La fin de la démocratie libérale?

Les pays développés ne sont pas que des pays riches, ce sont aussi des pays démocratiques (même si la démocratie recule dans certains d’entre eux) et leur développement économique n’est pas sans lien avec ce modèle politique démocratique qu’ils ont adopté. La corruption inhérente aux régimes autoritaires et aux dictatures est une puissante entrave à l’efficacité et au développement économiques. Comme le montre la figure 1 issue du Varieties of Democracy Institute (V-Dem Institute), la démocratie est principalement présente dans les pays développés et dans une partie de l’Amérique du Sud.

Figure 1. État de la démocratie libérale en 2025

Source : V-DEM Institute, Democracy Report 2026

Mais elle est nettement minoritaire dans le monde que ce soit en nombre de pays ayant un régime démocratique (87 démocraties contre 92 autocraties) et surtout en part de la population mondiale vivant dans une démocratie : les trois-quarts de la population (6 milliards) vivaient en 2025 dans une autocratie contre 26% (2 milliards) vivant dans une démocratie (et 7% seulement dans une démocratie libérale, le régime démocratique le plus avancé). En outre, selon le V-Dem Institute, la démocratie recule dans le monde alors que l’autocratie progresse.

Avec le système imaginé par Thomas Piketty et ses collègues, les pays démocratiques (et riches) seraient sous le joug d’une majorité de pays autocratiques. Si ce projet était mené à son terme il signerait ainsi sans doute l’arrêt de mort de la démocratie libérale. D’autant que rien n’est dit sur le fonctionnement et le contrôle de l’instance exécutive qui serait en charge de mettre en œuvre ce programme. Celle-ci, en promouvant cette égalité absolue, serait inévitablement une « institution morale » comme le disait Hayek dès 1944 à propos des travers et des dangers du collectivisme, c’est-à-dire « une institution qui impose à ses membres ses opinions concernant toutes les questions d’ordre moral ». Cette question morale serait ici celle de la recherche de l’égalité absolue, érigée au rang de valeur suprême.

Ces choix auraient des conséquences qui dépassent de loin la seule sphère économique car « celui qui contrôle toute l’activité économique contrôle en même temps tous les moyens de réalisation destinés à toutes les fins imaginables ; c’est lui qui décidera, en dernière instance, lesquelles choisir ou écarter. C’est là le point crucial. Le contrôle économique n’est donc pas seulement un secteur isolé de la vie humaine, mais le contrôle des moyens susceptibles de servir à toutes les fins utiles. » [4] L’instance qui aurait le contrôle exclusif de ces orientations établirait une hiérarchie de valeurs qui déterminerait quelles croyances et quelles ambitions sont admissibles. C’est la voie ouverte au despotisme.

Laissons le dernier mot à un des seuls économistes réellement critiques du Rapport sur la justice mondiale, David Thesmar : « La compression proposée de l’échelle des revenus et des patrimoines n’est pas loin de celle proposée par l’Union soviétique. Or je crois que l’on connaît déjà les résultats de ce genre d’expérience ». 

[1] Consultable en ligne sur le site du projet. Voir aussi l’interview de Thomas Piketty dans Le Nouvel Obs du 4 juin 2026, « Si l’Afrique et l’Inde restent dix fois plus pauvres que nous, cela ne va pas bien se passer… »

[2] Voir les réactions de certains d’entre eux recensées par le Figaro, dont David Thesmar cité à la fin de ce texte.

[3] Les Échos, 4 juin 2026.

[4] Friedrich Hayek, La Route de la servitude, PUF, coll. « Quadrige », 1985, p. 99 (1ère édition anglaise 1944).