L’échec annoncé de la Présidence française du G20 edit

Nov. 19, 2010

La réforme des retraites engrangée et le nouveau gouvernement en place, Nicolas Sarkozy va pouvoir élargir son horizon et déployer son énergie proverbiale à réformer le monde. Ce ne sont pas les ambitions qui lui manquent. Il a l’intention de reconstruire le système financier mondial, de réaliser un monde multipolaire, et de remettre à leur place les spéculateurs, sans compter les incendies qu’il devra éteindre, en partenariat ou concurrence avec DSK, si la crise économique et financière qui couve se déclare à nouveau. Et pourtant, il va droit à l’échec, parce qu’il n’a pas pris le soin de comprendre comment fonctionne le système monétaire international ni même à quoi sert la finance.

En annonçant au soir de l’effondrement de la banque Lehman Brothers la « fin du capitalisme financier » anglo-saxon, Nicolas Sarkozy a fait plaisir à son opinion publique, mais il a implicitement posé le mauvais diagnostic. Épousant étrangement la vision marxiste de la dernière convulsion d’un système pétri de contradictions internes, il a sous-estimé l’extraordinaire capacité d’adaptation des marchés financiers et de ses acteurs. Il a pris un accident de parcours pour une « crise finale ». Surtout, il ne s’est pas rendu compte que la vraie cause de la crise est une mauvaise régulation par les États, mal conçue et mal mise en œuvre. Ce ne sont pas seulement les marchés qui ont failli, mais les responsables politiques. Que les marchés financiers soient fondamentalement instables (parce que finance = prise de risque et qu’à force de prendre des risques un accident finit toujours par arriver) est connu depuis que la finance existe. Qu’il faille les réguler est une évidence que nul ne remet en cause. À partir de là tout se complique car la régulation est constamment contournée, comme toute contrainte imposée à n’importe quelle activité. L’État doit se montrer à la hauteur de la tâche, et en général il échoue. Réduire les risques de crise financière n’est pas, quoi qu’en pense Nicolas Sarkozy, une question de volonté politique, mais de compétence et de précision, à la fois dans la définition de la règlementation et dans sa mise en œuvre par les agences de supervision. Il est facile de tout rejeter en bloc, mais ce ne peut pas être la bonne solution, car la finance est utile et un système financier performant est un puissant outil de croissance économique. La preuve en est donnée par la faiblesse de la reprise en cours dans tous les pays développés où les banques sont convalescentes et ne fonctionnent pas encore normalement.

Le programme annoncé de la Présidence française est de la même veine. Son premier objectif est mettre fin au « privilège exorbitant » du dollar. Ça fait très plaisir aux Chinois et à d’autres pays émergents, mais évidemment pas aux États-Unis, ni à bien d’autres gouvernements qui savent que c’est une illusion. Un privilège est un droit qui est protégé et ne doit pas être remis en cause. Le rôle international du dollar peut être spontanément remis en cause à tout moment, et le sera sans doute un jour par le yuan chinois. Cette position, acquise il y a un siècle, perdure simplement par absence de concurrent. Il faut un grand pays, dynamique, dont la monnaie est stable et qui possède le meilleur système financier du monde. Certains ont espéré que la zone euro allait être un concurrent mais, depuis qu’il existe, l’euro n’a pas augmenté la part de marché détenue auparavant par le mark allemand. Ce n’est pas une question de taille, ni de stabilité monétaire, mais de marché financier. Le seul marché qui rivalise, et encore, avec New York, c’est Londres, qui n’est pas dans la zone euro. Ce ne sont pas les déclarations de Nicolas Sarkozy et d’Angela Merkel qui vont attirer à Paris et Francfort la fleur de la finance mondiale. En attendant, le yuan chinois n’est même pas convertible et les banques chinoises sont aux mains du Parti. Un jour, peut-être, Shanghai détrônera New York et le yuan remplacera le dollar, mais ça ne se produira pas sous la prochaine Présidence française. Les droits de tirage spéciaux (DTS) émis par le FMI ne sont pas de la monnaie. Une monnaie passe de main en main entre des millions de gens. Les DTS, eux, ne sont utilisés que par les 187 gouverneurs de banques centrales. Quant à l’idée d’une monnaie mondiale, pour qu’elle existe il faut une banque centrale qui l’émette et en assure la qualité. Quand on voit les difficultés que l’Europe a rencontrées pour adopter et faire vivre la monnaie commune, on mesure le chemin qui reste à faire pour arriver à un accord sur une autorité mondiale dotée d’un pouvoir considérable.

Le deuxième objectif annoncé est de stabiliser les taux de change en refondant le système monétaire international. Bien sûr, ce serait mieux si tout était plus stable et on ne peut qu’approuver l’intention. Mais, là encore, cela fait des décades que l’on y pense et qu’on n’a pas trouvé la pierre philosophale. En réalité, la plupart du temps, lorsqu’ils ne sont pas contrôlés, les taux de change réagissent en réponse à des déséquilibres, et leurs mouvements atténuent ces déséquilibres. Stabiliser globalement les taux de change c’est revenir vers le système de Bretton Woods, qui s’est effondré parce que les autorités n’avaient pas les moyens de le faire dès lors qu’elles avaient supprimé les contrôles de change. Sauf à rétablir de tels contrôles, « refonder Bretton Woods » restera un slogan sans application concrète. Cela n’empêche pas des arrangements régionaux, dont l’Europe est l’exemple le plus abouti, mais ce n’est pas un sujet pour le G20, dont aucun des membres n’est prêt à soumettre sa politique de taux de change à un contrôle externe, comme on vient de le revoir à Séoul.

Il en va de même pour le troisième objectif annoncé, celui de stabiliser les prix des matières premières. Comme les taux de change, les mouvements des prix des matières premières reflètent des tensions bien réelles. L’instinct de certains responsables politiques est de voir derrière l’instabilité occasionnelle de ces prix la main malfaisante des spéculateurs, encore eux. Mais les spéculateurs n’ont pas ce pouvoir, hormis pour de très brèves périodes (quelques jours), en général parce qu’ils sont dans la confusion. Les fonds de stabilisation imaginés à l’Elysée sont, encore une fois, une vielle idée mille fois étudiée et mille fois rejetée parce qu’il faudrait des montagnes de fer, de tungstène, de blé, et de centaines d’autre produits, pour espérer peser sur les cours, avec très peu de chance de succès. On voit bien les errements de la Politique agricole commune qui s’est essayé sans succès à cet exercice à la petite échelle européenne. En réalité, les meilleurs stabilisateurs sont… les spéculateurs qui essaient en permanence d’anticiper la tendance. Ils changent souvent d’avis et se trompent parfois, ce qui est une source de volatilité, mais les bureaucrates en charge des fonds de stabilisation n’auraient aucune raison d’être plus perspicaces. On ne peut empêcher ni la pluie, ni les fluctuations des cours des matières premières, hélas.

Du point de vue économique, il est surprenant que Nicolas Sarkozy ait ainsi défini les objectifs de la Présidence française du G20. Il a sûrement de bonnes raisons politiques de lancer ces débats mais, à l’arrivée, il n’obtiendra de ses pairs que de bonnes paroles et des refus polis. Pourtant, la planète ne manque pas de questions à résoudre. Les crises grecques et irlandaises nous rappellent que nous n’avons aucun mécanisme en place pour rendre gérables les faillites d’État. Un long débat avait échoué il y a une dizaine d’années, largement sous la pression des banques. Il ne demande qu’à être ré-ouvert et là l’énergie de Nicolas Sarkozy pourrait balayer les résistances.

Un autre sujet bloqué est celui de la régulation internationale des banques. Parce que les grandes banques, celles qui sont systématiquement importantes, opèrent à l’échelle globale, leur supervision ne peut être nationale. Ici ce sont les bureaucraties nationales qui défendent leurs prés carrés, renforcées par des considérations protectionnistes. Le résultat est un trou béant dans les tentatives en cours d’améliorer la régulation, probablement la source de la prochaine crise financière. C’est un sujet pour le G20, clairement énoncé lors de son premier sommet de Londres, mais tacitement remisé depuis lors. Qui osera bousculer les arrière-pensées à courte de vue ?