La maladie de la démocratie. Réflexions sur le Brexit edit

July 18, 2016

Le Brexit amène au grand jour une inquiétude sourde qu’on retrouve un peu partout en Europe, inquiétude mêlée de mauvaise conscience, selon une formule qui pourrait être résumée ainsi : et si les peuples, au lieu d’écouter la raison, écoutaient leurs passions ? Et si leurs passions, dans leur aveuglement même, accusaient l’illégitimité d’un monde qu’ils n’ont, précisément, plus de raison d’accepter ?

Il est aujourd’hui moins facile de mépriser les populistes. L’irritation croissante des gouvernés est une question posée aux gouvernants – au sens large de ceux qui participent le plus activement aux prises de décision. Elle interroge à la fois leur légitimité et la part qu’ils doivent faire aux souhaits exprimés par leurs électeurs, y compris et surtout quand ces souhaits leur semblent déraisonnables et insuffisamment informés.

Cette question, on ne peut plus l’ignorer. Elle traverse aujourd’hui la notion même de démocratie, travaillée par deux tentations diamétralement opposées : une forme de spontanéisme, d’un côté, qui a vu une partie de la gauche, y compris parmi les étatistes attachés au régalien et à la verticalité, éprouver une vive attirance pour les différents mouvements « citoyens » qui se sont donné carrière en Europe ces dernières années ; et d’un autre côté le rêve d’une politique surplombante, capable d’arbitrer en toute raison et légitimée par son autorité ou sa compétence – un rêve qui s’incarne dans les deux figures concurrentes de l’homme d’État et du technocrate. Cette deuxième tentation se retrouve plutôt à droite mais gagne une partie de la gauche modérée.

Dans un monde de questions complexes et techniques et de citoyens qui se défient de leurs gouvernants, faut-il désespérer de la démocratie ? Plutôt que de fermer les yeux et de prier pour que tout continue comme avant, il me semble nécessaire de comprendre de quoi elle est malade. Et de s’inquiéter, dans le même mouvement, des moyens de la ressourcer.

Une reconfiguration de l’espace public
J’écarterai volontairement, ici, la part de l’accident, j’entends les séquelles de la crise de 2008, la crise migratoire, ou encore le terrorisme. De la même façon, on ne saurait rabattre la crise démocratique sur une énième transformation du capitalisme. Ces différents facteurs contribuent sans aucun doute à la nervosité ambiante, mais il serait trop facile de se dire qu’une fois ces problèmes résorbés, les démocraties libérales retrouveront leur régime normal.

Car sous ces accidents de parcours se cachent au moins deux phénomènes structurels : la technicisation et la complexité croissante des choix politiques, d’une part, et de l’autre la matrice numérique et l’irruption de sphères de discussions qu’on pourrait dire infra-politiques, et qui informent en profondeur les opinions et les représentations. De la même façon que l’École, lieu de transmission des savoirs institués, est dépassée par l’abondance des savoirs concurrents y compris dans leurs formes les plus extrêmes, de la même façon la fabrique de l’opinion se distribue-t-elle aujourd’hui dans des lieux multiples, au sein de circuits et de communautés cognitives d’une étonnante diversité. Le complotisme est la pointe avancée d’un phénomène de diffraction généralisée, qui voit cohabiter des représentations complètement divergentes, cultivant grâce aux outils numériques une légitimité et une visibilité qu’elles auraient eu beaucoup de mal à obtenir il y a encore quinze ans.

Le bon côté de la matrice numérique, c’est qu’elle ouvre sur une légitimité nouvelle de la parole individuelle, sur une aspiration à avoir davantage de poids dans la délibération, et sur une plus grande autonomie face aux institutions du savoir. Une culture citoyenne, en somme ? Dans la version optimiste de l’histoire, celle par exemple des animateurs de la Nuit debout, oui. Dans la version pessimiste, deux lignes de critique viennent nuancer cette belle histoire. La première est que cette nouvelle culture se traduit surtout, à l’heure qu’il est, par de la défiance. La seconde est que les travaux pratiques ne donnent pas des résultats éblouissants : où sont les propositions ? Où sont les institutions qui pourraient permettre d’élaborer, puis de rendre acceptables des compromis ? Une tension structurelle apparaît ainsi entre cette « nouvelle » culture, qui trouve son bon niveau de fonctionnement à l’échelle d’une ville et semble par certains aspects renouer avec l’idéal antique de la Cité, et une démocratie moderne réunissant des dizaines de millions de citoyens.

Cette tension en recoupe une autre : l’écart croissant et de plus en plus problématique entre la simplicité des formules offertes aux citoyens et la technicisation et la complexité croissante des choix politiques. À petite échelle, c’est le cas exemplaire de la loi El Khomri, dont la plupart des articles sont tout simplement inaccessibles aux profanes, quand bien même ils se donneraient la peine de les lire. À grande échelle, c’est évidemment le Brexit, dont les enjeux semblent avoir dépassé non seulement les électeurs, mais bien leurs représentants. Qu’une question aussi fondamentale que la sécession possible de l’Écosse ne soit pas apparue pendant la campagne est tout simplement stupéfiant. Ces tensions interdisent de réduire la crise actuelle de la démocratie à une simple bouffée de populisme. Elles invitent également à ne pas suivre à la légère les invitations à retrouver « le sens du peuple » (1). La mise en cause des élites, à laquelle peuvent souscrire certains intellectuels attentifs aux effets oligarchiques de la démocratie moderne et soucieux de ne pas laisser mépriser la voix des peuples, n’est qu’un miroir déformant d’une configuration nouvelle de la démocratie dans son rapport au savoir, à l’information et à la compétence. Les termes en sont connus : des citoyens plus éduqués, mieux informés, et plus compétents, face à des gouvernants dont la valeur ajoutée par rapport à leurs mandants n’est pas toujours évidente ; et, en ligne de fond, des problèmes toujours plus complexes, dont les enjeux et les implications échappent d’autant plus aux citoyens qu’ils croient les comprendre et se sentent autorisés à en juger. Des problèmes dont une bonne partie des enjeux et implications échappe aussi, par malheur, au personnel politique, aux intellectuels, et aux experts !

Cette configuration nouvelle voit, dans un espace public pris dans une interaction inédite avec les paroles émanant de la sphère privée, une circulation incontrôlée de la compétence et de l’incompétence. On est loin du contrôle des compétents par les non-compétents qu’imaginait Alain dans ses Propos. L’incompétence des électeurs, tout éduqués qu’ils soient, frappe plus que jamais. Mais la prétention des élites savantes et gouvernantes est tout aussi insupportable, tant sont évidentes la myopie des experts et la faible expertise technique des intellectuels et des politiques.

Cette configuration a tout d’un piège. Elle recèle pourtant un élément sur lequel on peut bâtir quelque chose : sur le plan cognitif, la distance entre gouvernants et gouvernés n’est pas si grande. L’information disponible est la même pour tous, ou peu s’en faut. Le temps disponible pour s’approprier cette information est certes différent, mais là encore le fossé n’est pas infranchissable. Ne faudrait-il pas alors changer d’optique ?

L’échelle des choix
Revenons à la question du Brexit, en la considérant au miroir de sa partie immergée : la construction européenne. D’un côté, on a un choix radical et quelque peu désespéré, le type même de la mauvaise décision : mal informée, construite au terme d’une campagne pleine de mensonges, prise à une faible majorité. Une parodie de choix politique, donnant lieu au lendemain du scrutin à une ahurissante partie de patate chaude entre les leaders du Brexit incapables de tracer un chemin entre la simplicité de leurs formules de campagne et la complexité du monde réel. Un choix tronqué, de surcroît, puisque comme le note Jérôme Sgard l’alternative simpliste proposée aux électeurs masque l’épais tissu juridique, aussi difficile à déchirer qu’à récrire, que recouvre l’appartenance à l’UE :

« Sortir de l’Europe, pour quelque pays que ce soit, c’est rompre littéralement des milliers de règles de droit, de conventions, de procédures acceptées et de normes partagées par lesquelles, concrètement, chaque pays s’intègre à l’espace européen et au-delà à l’espace globalisé. C’est littéralement le tissu par lequel communiquent les personnes, les sociétés et les économies hyper-complexes d’aujourd’hui. Réécrire ce nombre infini de règles du jeu, souvent très techniques et sans portée politique évidente, serait une tâche immense et infiniment coûteuse. »

Le Brexit, dit autrement, serait à la fois un choix réducteur, un mauvais choix, et l’illusion d’un choix. Confrontés à une alternative simpliste, les électeurs britanniques ont fait un choix dont ils ne mesurent en rien les conséquences, et de surcroît derrière ce choix se cachent des dizaines de milliers de normes et de règles dont la plupart seront probablement conservées, tant et si bien que la taille des sachets de thé britanniques continuera d’être décidée à Bruxelles.

Mais dans le même temps, on ne saurait soutenir que les milliers de normes en question aient reçu l’assentiment des électeurs. La construction européenne, choix majeur s’il en est, se tisse ainsi de micro-arbitrages réalisés pour l’essentiel par des technocrates, certes après consultation de parties prenantes variées, mais dans une logique de consensus qui n’a pas grand-chose à voir avec la démocratie telle que nous l’entendons.

Plus qu’une tension entre les élites et le peuple, la crise qui vient de nous exploser à la figure toucherait ainsi à l’idée même de choix, une idée centrale dans l’imaginaire démocratique, mais qui en pratique se réduit le plus souvent à des arbitrages techniques passant en quelque sorte sous le radar de la délibération publique.

Pour autant ces arbitrages façonnent un monde et s’articulent en choix de société, en politiques économiques. On ne peut pas imaginer une seconde de laisser ces choix de société et de politiques économiques surgir spontanément des réunions d’experts et, s’agissant de l’Union européenne, de la consultation des lobbyistes.

La question des choix apparaît bien comme un des nœuds de la crise démocratique, qui peut ici être formulée en termes d’échelle : tant les grands choix radicaux que les petits choix prétendument insignifiants sont infidèles à l’idée même d’un choix démocratique – un choix raisonné, procédant d’une délibération, impliquant les citoyens et qu’ils puissent ainsi s’approprier ou simplement accepter quand bien même ils ne l’auraient pas soutenu.

Une première ressource de la démocratie est ainsi de mieux régler l’échelle des choix. D’apprendre à se méfier des grands choix comme des petits. De développer une culture du choix raisonné, à bonne échelle. Il n’y a là rien d’impossible.

Cela n’interdit pas, au demeurant, des choix « radicaux », confiés directement au peuple : mais à l’instar des modifications de la Constitution en France, de tels choix demandent a minima de voter à la majorité qualifiée, comme le pointe avec vigueur Kenneth Rogoff. Inversement, cela ne conduit pas à placer la moindre microdécision sous le contrôle direct des citoyens, mais de donner un cadrage démocratique plus ferme à ces microdécisions, en délibérant du cadre et des orientations dans lesquels elles doivent s’inscrire. En conférant, tout simplement, un mandat démocratique et non administratif aux dépositaires de la puissance publique qui en ont la charge.

Compétence et citoyenneté
Le référendum britannique a été critiqué pour le choix simplificateur qu’il proposait aux électeurs, mais aussi pour le recours hasardeux à la démocratie directe, sur des questions où les représentants étaient à tout le moins un peu plus avertis que leurs électeurs. Plus des deux tiers des membres du Parlement étaient favorables au Remain. Mais cet écart de perception avait son revers : il pouvait traduire des biais socio-économiques (les parlementaires appartiennent aux catégories sociales protégées, par opposition à des électeurs plongés dans le bain froid de la mondialisation) ou cognitifs (le confort des habitudes contre l’inconnu du grand large). Pour le dire rapidement, l’écart de perception pouvait aussi bien accuser l’ignorance du peuple que l’illégitimité de ses représentants à décider en son nom.

Cette différence se retrouve sur bien des sujets et on aurait tort d’y voir une nouveauté. Plutôt que d’accuser l’illégitimité des uns ou des autres, la question pertinente est de réduire les écarts de perception.

Du côté des élus, un enjeu majeur est la base de recrutement toujours plus étroite du personnel politique. La question est connue depuis longtemps, mais les partis pourraient se l’approprier sérieusement et adopter les méthodes qui s’imposent pour diversifier leur recrutement. L’argument de la technicité est à cet égard insuffisant : une politique active de formation permettrait de mettre à niveau un personnel politique beaucoup plus varié qu’aujourd’hui. Sur le plan institutionnel, on se contentera d’observer que le scrutin de liste est plus accueillant à la diversité sociologique que le scrutin uninominal, et qu’une attention portée à la reconversion des élus permet elle aussi d’intégrer des profils plus variés que les collaborateurs d’élus rêvant de succéder au patron. Bref, il est possible de sortir la politique des cercles où elle se cantonne aujourd’hui, et ce faisant de varier, au sein de ces cercles, le jeu des idées et des représentations.

Du côté des citoyens, la question se pose en termes différents. Observons d’emblée qu’elle n’a rien de neuf, et que la poser sérieusement n’engage pas forcément vers une mise sous tutelle du peuple incompétent. L’histoire politique française en fournit même un cas d’école, le détournement du suffrage universel institué sous la Deuxième République au profit d’une logique plébiscitaire qui fit tomber les écailles des yeux des Républicains de l’époque. Les intuitions d’un Jean Macé sont toujours d’actualité : la République a besoin de citoyens éduqués, capables de s’informer, de participer aussi activement que possible à la délibération politique, et d’exercer en toute raison leur pouvoir qui leur est reconnu. Ceux qui, à sa suite, formèrent à la fin des années 1860 la Ligue de l’enseignement assumaient une vision dynamique de la citoyenneté, entendue non plus seulement comme un droit imprescriptible, mais comme un processus jamais achevé. En d’autres termes : il ne suffit pas de l’inscrire dans la Constitution, il faut la construire.

Une telle conception a beau avoir un siècle et demi, elle reste étrangement en marge des pratiques démocratiques contemporaines. On se contente d’informer les citoyens, quand les former est tout aussi nécessaire. Il ne s’agit pas de les envoyer en camp de rééducation ! Mais d’assumer qu’en ces temps de surabondance de l’information, un travail de pédagogie est indispensable. C’est le travail des partis, en particulier, et il y a là un espace de redéploiement pour cette forme aujourd’hui si discréditée. La formation, au demeurant, n’est que la version « descendante » de cette fabrique du citoyen. La version ascendante, c’est évidemment la démocratie locale, qui peut ressourcer la démocratie d’échelle nationale, celle de la représentation, de la délégation, et des problèmes complexes, en se faisant démocratie d’implication. L’enjeu est ici d’armer les citoyens, de les équiper par la pratique, de leur donner l’expérience qui leur manque en termes de décision collective.

Il est courant aujourd’hui de dénoncer l’ultra-libéralisme économique, qui en érodant les institutions isolerait les travailleurs en prétendant qu’ils sont à même de faire tous les choix qui leur sont proposés, de saisir toutes les opportunités, d’en maîtriser toutes les données. Cette critique est fondée. Mais s’il y a un domaine dans lequel les individus sont laissés à eux-mêmes, c’est bien l’exercice de la citoyenneté. On ne se prendra certes pas à regretter l’encadrement idéologique de l’Église catholique ou du PCF des grandes années. Mais la solitude du citoyen devant des choix qu’il est bien en peine de maîtriser est une question aussi cruciale dans le domaine politique que sur le marché du travail, et c’est faire preuve d’un aveuglement désinvolte, sinon méprisant, que de ne pas le voir. Respecter les citoyens, ce n’est pas faire mine de croire qu’ils sont capables de voter. C’est leur donner les moyens d’exercer ce vote en toute raison. Cet empowerment – on pourrait tout aussi bien parler d’éducation populaire – passe par un travail de pédagogie politique, et par un essor programmé des pratiques participatives dans le cadre qui s’y prête le mieux, l’échelle locale. Les pratiques participatives relèvent d’un effort des institutions, mais aussi de l’engagement des élus. La pédagogie politique est de la responsabilité des partis et de la société civile.

Retour aux fondamentaux : la délibération
Cette question de la pédagogie politique amène à un point sensible dans l’épisode du Brexit, et qui touche à la définition même de la démocratie.

On peut en effet aborder cette dernière de deux façons : en insistant sur la souveraineté du peuple, ou sur la prise en charge de la conflictualité sociale à travers l’exercice de la délibération. Cette deuxième approche n’est en rien exclusive de la première. Elle ouvre sur des considérations pratiques qui n’ont rien d’accessoire : l’importance de la liberté de la presse, les pratiques parlementaires, la publicité de la parole politique. Elle permet aussi une visée comparative, en appréciant la valeur d’un régime non pas simplement à l’aune de la participation aux élections, mais à celle de la qualité de la délibération.

Or sur ce point le Brexit offre l’exemple même d’une délibération dévoyée, réduite à un dialogue de sourds où tous les coups sont permis. On pense bien sûr aux mensonges proférés par les tenants du Leave et à la désinformation menée par certains médias. Pour mémoire, Nigel Farage, le leader du parti souverainiste UKIP, martelait dans la campagne que le Royaume-Uni versait chaque semaine 350 millions de livres à Bruxelles, et qu’en cas de victoire du Brexit, ils seraient reversés au National Health Service ; dès le lendemain du scrutin, il a admis publiquement que cette promesse était une erreur. Le Sun, un tabloid pro-brexit, s’est permis une Une affirmant que la reine était favorable au Brexit – et le démenti du Palais Royal n’a bien sûr pas effacé l’effet de ce scoop erroné.

La question n’est pas ici des mensonges d’un camp, mais de la faiblesse de la réponse à ces mensonges – réponse qui, à la fin de la campagne notamment, s’est largement cantonnée à une menace de catastrophe de la part des leaders du Remain. Quand le débat dérive à ce point, c’est aussi que la délibération ne fonctionne plus, que ce rouage essentiel de la mécanique démocratique tourne à vide. Que lui manque-t-il : des lieux, des institutions, des pratiques, une éthique ? Un peu de tout cela. Les lieux de la délibération, sur des questions comme le Brexit, ce sont traditionnellement le Parlement et la Presse. Le choix du référendum – qui court-circuite les Communes – et la désintermédiation numérique ont contribué à éparpiller le débat, façon puzzle, serait-on tenté de dire. Où est la part du conjoncturel, où est celle du structurel dans ce cas d’école ? La question est posée en tout cas de reconstituer des lieux de débat et d’échange qui permettent – c’est théoriquement la force de la démocratie libérale – de faire surgir les bonnes questions et de construire correctement leurs réponses. Et en ce qui concerne les institutions, il est temps de déconnecter la question de la participation citoyenne des formes les plus rudimentaires de la démocratie directe, qui en posant mal les questions ne produisent que de mauvaises réponses.

Les pratiques et l’éthique de la délibération sont également en cause. Le mensonge délibéré devrait avoir des conséquences, pourquoi pas sous la forme de sanctions financières portées par les partis, à qui serait ainsi déléguée la responsabilité de contrôler la parole de leurs représentants.

Mais il est dans la nature de la politique que de jouer avec la vérité, et c’est précisément un des avantages de la démocratie que de limiter, par l’exercice public de la contradiction et de la confrontation, les excès de ce jeu. Il faut alors revenir à la responsabilité des contradicteurs, et déplacer la question de la coupure entre le peuple et les élites. Le problème aujourd’hui est bien davantage la capacité des gouvernants – en tant que classe – à se contrôler mutuellement. Si le dialogue public est bien mené, les gouvernés peuvent s’y retrouver. Ce qui a fait le succès du Brexit, ce n’est pas la désinvolture de Nigel Farage ou de Boris Johnson. C’est celle de leurs opposants.

Il ne s’agit pas ici du jugement moral d’un citoyen européen en colère. Mais plutôt d’un constat qui appelle réflexion. La capacité à argumenter, à défendre une position, à assumer une position dans un débat contradictoire, s’est érodée. On peut y voir un effet de ce resserrement sociologique du personnel politique, qui induit une réduction de la diversité des représentations (laquelle peut fort bien coïncider avec une explosion de la diversité des opinions : le paradoxe n’est qu’apparent). On peut y voir un effet secondaire de la fin des idéologies, qui en amenant la convergence des vues sur certains sujets émousse les capacités argumentatives. On peut y voir aussi le principal enjeu de la démocratie française et européenne aujourd’hui : reconstituer des débats, des lignes de clivage permettant l’expression cohérente d’arguments qui se rencontrent. À l’évidence, le clivage gauche-droite a vécu, et faute de se renouveler il est aujourd’hui subverti par un clivage société ouverte-société fermée dont le Brexit nous a offert un avant-goût, et dont l’émergence d’un tripartisme en France est un autre signe. De deux choses l’une : soit nous admettons la pertinence de ce nouveau clivage et il est temps de se mettre en ordre de bataille, soit il convient de s’interroger sur une division plus pertinente du champ politique. Mais si les électeurs ne se voient pas offrir un vrai débat, et si dans ce débat des positions solides ne sont pas constituées, ils continueront à errer dans le brouillard.

1. On pense ici, bien sûr, au livre de Laurent Bouvet paru chez Gallimard en 2012, et qui est l’une des contributions majeures au présent débat (Le Sens du peuple. La gauche, la démocratie, le populisme, coll. « Le Débat », janvier 2012).