Hyper-démocratie: quand la démocratie épuise les ressources de sa propre survie edit
Le modèle démocratique européen depuis la seconde guerre mondiale comporte une promesse d’émancipation. Il protège les individus contre l’arbitraire, garantit l’égalité des droits, et a étendu les droits de tous en organisant une solidarité intermédiée par l’Etat, sans laquelle chacun serait livré aux seuls aléas de l’existence. Il a également développé des mécanismes de correction d’inégalités avec pour finalité de faciliter l’égalité des chances et d’assurer une meilleure cohésion au sein de la société. L’État-providence, associé à l’Etat de droit, en est l’une des expressions les plus abouties. Il a permis des progrès considérables et constitue, à juste titre, l’une des grandes conquêtes politiques et sociales de notre temps. Pendant des décennies, le développement économique s’est ainsi harmonieusement marié au social.
Mais, peu à peu, sans prendre garde aux effets délétères que cela pouvait provoquer, l’équilibre permettant la réussite de ce modèle s’est rompu, suivant deux axes.
En premier lieu, la poursuite sans limite de l’extension des droits, sans développer en parallèle les devoirs, et, en second lieu, la volonté d’égalité toujours poussée plus loin, jusqu’à demander toujours davantage l’égalité des situations et des résultats, et non des chances. Ces deux axes distincts et complémentaires ont progressivement induit une dérive endogène de la démocratie, une entropie de notre modèle. J’utilise ici le mot entropie, plus au sens des sciences sociales que de la science physique, pour désigner la dynamique endogène d’un système lorsqu’elle engendre une réduction progressive et cumulative de son efficacité, qu’elle dégrade ainsi ses capacités de reproduction, conduisant à terme à la possibilité de son effondrement. C’est donc ici la dynamique enclenchée sur les deux axes pré-cités qui finira, si l’on n’y apporte pas une attention déterminée, par épuiser les ressources mêmes de la survie de notre modèle de société.
C’est cette situation que j’appelle « hyper-démocratie ». Une démocratie qui ne sait pas reconnaître et gérer ses limites, ses contraintes, celles-là même pourtant qui la rendent viable. La recherche de l’extension des droits et de l’égalité participe de principes en soi nobles. Mais, dès lors qu’ils sont aveugles aux mécanismes réels de la société et de son économie (au sens premier de son mode de fonctionnement et de régulation), et au-delà de certains seuils, ils conduisent à affaiblir les fondements du système, donc à mettre en danger sa propre survie. C’est, autrement dit, la dynamique d’une intention progressiste sans conscience que son extension sans limite peut amener paradoxalement mais sûrement à son contraire, soit à la régression.
Les effets de l’extension sans limite des droits
À mesure que nos démocraties ont étendu sans cesse les droits, les protections et les mécanismes de correction des inégalités, sans contreparties, elles ont aussi accru les attentes adressées à la puissance publique. L’État est devenu le recours naturel face à un nombre croissant de difficultés ou de ressentis individuels et collectifs. Pour y répondre, il a multiplié les dispositifs administratifs, les normes et les procédures.
Ce mouvement n’est pas le simple produit d’une volonté de puissance du pouvoir administratif. Il résulte d’une accumulation de demandes démocratiquement légitimes, prises séparément, chacune parfaitement compréhensible. Mais leur addition, sans vision ni réflexion d’ensemble, peut produire une dynamique qui échappe peu à peu à la maîtrise collective.
L’extension continue de l’intervention publique réduit ainsi progressivement l’autonomie de la société, en accroissant parallèlement la demande d’Etat. Et la dynamique s’auto-entretient. L’État et l’administration s’étendent parce que la société leur demande de résoudre un nombre croissant de problèmes. Mais une fois créé, un dispositif acquiert sa propre logique. L’administration développe ses compétences, ses procédures, ses besoins de fonctionnement, sa légitimité propre. Et son besoin de croître. Les règles qu’elle produit génèrent de nouvelles situations à encadrer. Ainsi se met-il en place une dynamique d’expansion largement autonome.
L’État possède ici un avantage décisif : il peut transformer ses interventions en normes obligatoires et mobiliser des ressources considérables pour les faire appliquer. Il devient alors progressivement le principal organisateur de la société. Sans vision globale et sans contrôle, c’est cette dynamique qui engendre la sur-administration, la complexité et la perte d’efficacité. Cela ne se mesure pas seulement au nombre de fonctionnaires, mais à l’extension de la logique administrative à des domaines toujours plus nombreux de la vie sociale, la machine s’autoalimentant. L’administration n’est alors plus seulement l’instrument du politique : elle échappe à sa volonté politique et devient l’environnement dans lequel la société doit évoluer.
Mais si cette évolution compromet de façon problématique l’efficacité administrative, elle engendre un cercle vicieux plus pernicieux encore : celle du rapport entre protection et responsabilité.
Une société moderne doit protéger ses membres. La maladie, le handicap, le chômage, la vieillesse ou les accidents de la vie justifient des mécanismes de solidarité. Renoncer à ces protections serait une régression de notre modèle de société. Mais la protection sans cesse étendue n’est pas sans effet sur les comportements. Lorsque la collectivité prend en charge une part toujours croissante des risques individuels, le sens de la responsabilité de chacun tend à se dissiper. Cette évolution n’est généralement pas volontaire. Plus l’État providence intervient et se développe, plus les individus comptent sur lui. Plus la solidarité familiale et locale se perd, moins ils maintiennent leurs capacités d’anticipation, d’auto-organisation et de prise en charge d’eux-mêmes. Et plus les solidarités de proximité s’affaiblissent, plus la demande d’État augmente. La boucle se referme.
L’individu n’est alors plus un citoyen qui dispose de droits et assume des devoirs. Il devient progressivement dépendant et développe un besoin grandissant de protection. Jusqu’à perdre son autonomie en laissant s'affaiblir ses capacités de faire face par lui-même aux difficultés qu’il rencontre. Et cette sur-protection devenue besoin accroît son inquiétude, donc son besoin d’Etat. Cette situation de dépendance devient alors la nouvelle norme, un nouveau droit et transforme l’individu en un ayant-droit, un bénéficiaire de dispositifs publics, un créancier vis-à-vis de l’Etat. C’est à dire vis-à-vis de la société dans son ensemble, donc de tous, ce qu’il ne perçoit pas distinctement.
Le problème n’est donc pas la protection en elle-même. Le problème apparaît lorsque la protection étatique cesse d’être un moyen d’émancipation pour devenir une substitution durable à la capacité de s’auto-protéger et d’agir. L’Etat-providence peut alors produire un effet de « désémancipation ».
Cette tension avait été pressentie par Tocqueville (1). Dans une société d’individus de plus en plus égaux et de plus en plus séparés, le risque existe qu’ils se tournent toujours davantage vers un pouvoir administratif chargé de répondre à leurs besoins, en perdant beaucoup d’autonomie et de responsabilité. Cette dialectique pernicieuse est à prendre au sérieux. Elle n’est ni bonne pour les individus ni pour la société dans son ensemble.
Une société sans autonomie est un social vide
La question des corps intermédiaires devient ici centrale. Une démocratie ne repose pas seulement sur deux pôles, l’individu et l’État. Elle a besoin d’un espace intermédiaire fait d’associations, d’entreprises, de syndicats, de mutuelles, de collectivités locales, de familles et de communautés professionnelles. Ces institutions, permettant plus facilement la proximité, organisent la coopération, créent de la confiance, rendent le compromis possible et donnent aux individus la possibilité d’agir ensemble.
Lorsque l’État intermédie la plupart des interactions entre les différents éléments qui composent la société, ces espaces perdent de leur autonomie. La solidarité horizontale cède la place à une unique solidarité verticale organisée par l’État. Le social tend à devenir vide. Le résultat est préoccupant : une société dont les membres ne savent plus s’organiser entre eux dépend nécessairement davantage de l’État.
La réflexion de Hannah Arendt éclaire ce point sous un autre angle. La liberté politique ne se réduit pas à la possession de droits individuels. Elle suppose un espace où les citoyens peuvent agir ensemble, délibérer et construire un monde commun. Lorsque la vie collective est progressivement transférée vers des dispositifs administratifs, le risque n’est pas seulement bureaucratique. Il est politique. Les citoyens peuvent perdre une partie des espaces où ils exercent concrètement leur liberté et leur capacité d’action.
C’est ici que la notion d’autonomie prend son sens plein : une société autonome n’est pas une société sans État, mais une société dans laquelle l’État n’a pas besoin de tout organiser parce que les individus et les groupes disposent eux-mêmes d’une capacité suffisante d’organisation.
L’entropie institutionnelle, économique et civique
L’hyperdémocratie n’est pas seulement une hypertrophie de l’État. C’est un processus d’entropie institutionnelle, économique et civique. Un processus d’accumulation progressive de règles, de procédures, d’organisations administrées, et de droits sans contrepartie, qui accroît la complexité du système tout en réduisant sa capacité à produire efficacement les résultats recherchés et qui compromet tôt ou tard les conditions mêmes de sa reproduction.
Cette entropie est difficile à percevoir, car elle se construit par additions successives. Chaque règle nouvelle paraît raisonnable. Chaque procédure supplémentaire semble justifiée. Chaque dispositif affiche répondre à un besoin. Mais leur somme finit par rendre le système peu lisible, insuffisamment réactif et de moins en moins efficace.
La société consacre alors une part croissante de son énergie à gérer sa propre complexité. En produisant davantage de normes et de contrôles, en passant de plus en plus de temps à les gérer, elle produit moins de richesse, de confiance et de cohésion.
L’entropie est également financière. En raison de l’extension des droits et des protections sans contrepartie en termes de devoirs, et de la régression induite des solidarités de proximité -familiales, géographiques, professionnelles, etc.-, l’hyper-démocratie conduit à la progression non contenue des dépenses et de la dette.
L’entropie est économique, lorsque les prélèvements, la complexité et les contraintes dues à la sur-réglementation et à la sur-administration pèsent sur le travail, l’investissement, la compétitivité, l’initiative et l’attractivité du travail.
Elle est civique, lorsque les citoyens cessent progressivement de se sentir responsables de ce qui relève des autres, du collectif, parce qu’ils ont pris l’habitude d’en déléguer la charge à la puissance publique qui les a désintermédiés les uns vis-à-vis des autres.
Elle est encore civique lorsque ces mêmes citoyens, constatant la perte d’efficacité des services publics malgré des taux de dépenses publiques et de prélèvements obligatoires très élevés et une dette sans cesse en hausse, perdent peu à peu confiance dans les politiques, les institutions, comme entre eux-mêmes, voire en eux-mêmes. Malaise déjà bien répandu dans la société française.
Au total, l’hyperdémocratie conduit-elle à un nœud de contradictions majeur. L’Etat providence de plus en plus maternant, en étant amené à promettre une protection toujours plus étendue des individus, ne peut que décevoir de plus en plus, de par la baisse induite de son efficacité et de par l’impossibilité de trouver les ressources nécessaires. Il entraîne une insatisfaction permanente et une inquiétude due à la déresponsabilisation ainsi créée par la perte d’autonomie. Il isole les uns des autres, en les désintermédiant. Enfin, pour ce faire, il exige d’augmenter sans cesse les dépenses publiques comme les prélèvements obligatoires, ce qui produit tout à la fois un frein à la dynamique économique nécessaire à la soutenabilité du modèle et à une dette publique par rapport au PIB en croissance incontrôlée.
Les effets d’une recherche d’égalité jamais rassasiée
Si l’extension à l’infini des droits sans contrepartie en termes de devoirs est constitutive de l’entropie de l’hyperdémocratie, il en va de même de l’égalité lorsqu’elle cesse de porter sur l’égalité des droits et l’égalité des chances pour prétendre corriger indéfiniment l’inégalité des situations et des résultats.
L’égalité des droits et l’égalité des chances sont des principes fondamentaux qui ont produit des progrès civilisationnels décisifs. Elles libèrent les individus des privilèges de naissance et tendent à leur permettre de construire leur propre trajectoire. Une correction des trop fortes inégalités de richesse y contribue également, de même qu’elle participe à la nécessaire cohésion sociale. Au total, c’est un développement plus harmonieux de la société qui est ainsi recherché.
Mais aucune exigence démocratique ne peut commander d’égaliser sans limite les situations et les résultats entre les uns et les autres sans risquer d’affaiblir profondément le modèle économique et social et finalement le modèle démocratique lui-même. Car une société dynamique est nécessairement une société de différences. Les individus diffèrent par leurs talents, leurs goûts, leurs efforts, leurs choix, leur propension à prendre des risques et leurs ambitions. Ces différences ne sont pas des réalités qu’il faudrait corriger. Elles sont d’ailleurs également l’une des sources de la prospérité et du progrès. Vouloir réduire systématiquement tout écart de situation transforme progressivement toute différence en inégalité suspecte et toute inégalité en problème appelant une intervention publique.
À mesure, en effet, que s’efface la distinction entre inégalité et différence, toute asymétrie devient suspecte. Une réussite peut être moins interprétée comme le produit d’un mérite, d’un travail, d’une responsabilité ou d’un choix que comme le résultat d’un privilège ou d’un comportement peu moral. La hiérarchie devient domination. L’autorité fait soupçonner une violence potentielle. La sélection est accusée d’exclusion. L’hyperdémocratie ne cherche alors plus seulement à corriger les injustices : elle tend à vouloir corriger les différences elles-mêmes.
C’est ce que l’on pourrait appeler une dynamique d’indifférenciation, qui amène de facto à une indifférenciation post-démocratique. Une société qui ne tolère plus que des individus, des groupes ou des institutions occupent des places différentes sans que cette différence soit immédiatement suspectée d’injustice devient progressivement incapable de reconnaître la légitimité de l’autorité. Et il en va de même pour l’excellence, le mérite, comme la sélection. La recherche légitime des discriminations et des abus se transforme alors en une grille d’interprétation unique et systématique des rapports sociaux, dans laquelle toute différence appelle la recherche d’une domination cachée ou d’une inégalité systémique à corriger.
Cette dynamique n’est pas sans danger politique. L’histoire montre que les idéologies qui ont prétendu refonder la société en faisant table rase du passé et en créant un « homme nouveau » ont dû, pour imposer leur modèle à une réalité humaine qui lui résistait, recourir à une contrainte de plus en plus totale. La volonté d’égalité et de justice devient en effet dangereuse lorsqu’elle cesse d’accepter que la condition humaine comporte des limites qu’aucune organisation politique ne saurait abolir. Cette recherche d’égalité « totale » est, comme le soulignait déjà Tocqueville (2), un danger pour la liberté et attise les passions tristes et dangereuses telles que la jalousie. Mais, pour venir à un phénomène contemporain, cette volonté d’égalisation sans limite risque de conduire à des sociétés à tendance totalitaire
L’indifférenciation: risque de retour de la violence mimétique et risque pour la prospérité et la démocratie
En outre, comme l’a montré René Girard, lorsque les différences qui structurent les relations sociales s’effacent, la concurrence mimétique pour les mêmes biens, les mêmes statuts et la même reconnaissance peut s’exacerber jusqu’à provoquer un emballement de la violence mimétique et nourrir la recherche de boucs émissaires. L’indifférenciation, loin d’apaiser, produit ainsi de nouvelles formes de violence et d’intolérance et désigner de nouvelles victimes émissaires.
Une démocratie vivante ne peut évidemment accepter les privilèges de naissance ni les discriminations. Mais elle ne peut davantage sans risque majeur considérer que toute différence constitue une injustice à réparer. Elle doit accepter que l’égalité des droits et des chances puisse produire des différences de situations, de parcours et de résultats. C’est même l’une des conditions de la liberté, d’une démocratie durable et du dynamisme d’une société.
Mais c’est ici aussi que la question de l’égalité rejoint directement celle de la croissance. Une économie progresse parce que certains, suffisamment nombreux, prennent des risques, entreprennent, innovent, investissent, créent de nouveaux produits et de nouvelles entreprises. Certains réussissent, d’autres échouent. Certains secteurs disparaissent tandis que d’autres émergent. Cette différenciation permanente n’est pas une imperfection du modèle économique et social, elle en est l’un des moteurs.
C’est précisément ce qu’explique la théorie schumpétérienne de la croissance. Le progrès ne résulte pas d’une répartition toujours plus parfaite d’un stock de richesses donné. Il procède de l’innovation et de la « destruction créatrice ». Il faut donc que certains aient intérêt à prendre des risques, à expérimenter et à réussir. Une société qui récompense la réussite donne une raison de prendre des risques. Une société qui accepte l’échec permet d’expérimenter. À l’inverse, lorsque les écarts de réussite sont systématiquement neutralisés, le rendement attendu de l’effort, de l’investissement, de la prise de risque ou de l’innovation diminue jusqu’à disparaître. Ce n’est pas seulement une question d’incitation financière : le goût de l’entrepreneuriat, de la réussite, du dépassement de soi et de la reconnaissance sociale participe lui aussi de la dynamique économique. L’innovation crée par nature des écarts temporaires de situation, avant que la concurrence et de nouvelles innovations ne viennent les réduire.
On ne peut donc vouloir simultanément une société qui égalise constamment les résultats et une économie qui produit de la croissance et une augmentation du niveau de vie. La recherche sans limite de l’égalité des situations s’attaque ainsi au moteur même de la croissance des revenus qu’elle entend ensuite redistribuer. Elle peut progressivement produire une société moins différenciée, moins entreprenante, moins disposée à prendre des risques, donc moins capable de créer les richesses nécessaires au financement de son modèle social.
Cela ne signifie évidemment pas que toute inégalité soit juste ou que toute redistribution soit nuisible. Une économie de marché a besoin d’un Etat de droit, d’une protection sociale et d’une redistribution permettant notamment de corriger pour partie les inégalités. La redistribution, bien pensée, est bonne pour la croissance comme pour la cohésion sociale. Mais il existe une différence essentielle entre corriger les inégalités qui entravent l’égalité des chances et qui répartissent les revenus de façon inefficace pour l’économie et vouloir supprimer les différences qui résultent des choix, des efforts et des trajectoires.
La première démarche émancipe, alors que la seconde peut finir par enfermer. Car, si chaque différence de résultat devient une inégalité qu’il faut corriger, la demande de correction ne peut jamais être satisfaite. Les individus n’ayant ni les mêmes préférences, ni les mêmes capacités, ni les mêmes comportements, ni les mêmes aspirations, l’égalisation des résultats est par nature un objectif sans limite.
La véritable égalité, comme valeur démocratique, doit dès lors être conçue autrement : garantie de l’égalité des droits, politique délibérée d’égalité des chances, avec la possibilité pour chacun de construire sa propre trajectoire. Elle doit accepter que la liberté produise nécessairement des différences de situations et de résultats. La justice sociale ne consiste pas à rendre les destins identiques, mais à empêcher autant que faire se peut que les destins soient prédéterminés et à permettre à chacun de pouvoir progresser.
Il s’agit donc là d’une seconde manifestation d’entropie engendrée par l’hyper-démocratie. Comme pour l’extension indéfinie des droits, elle finit par consommer les ressources et à abîmer les ressorts de sa propre reproduction. En voulant toujours davantage corriger les résultats de la dynamique économique, elle affaiblit peu à peu, voire tôt ou tard détruire, cette dynamique elle-même.
Le cas français
La France permet de mesurer la portée du phénomène analysé ci-dessus (3). Notre pays a construit un modèle social protecteur et ambitieux. Il a permis des progrès considérables et demeure un élément essentiel de notre cohésion. Il conserve d’ailleurs un niveau d’inégalité de revenus après redistribution globalement stable depuis vingt-cinq ans. Il est modéré par rapport à celui des pays développés, en étant très proche de la moyenne européenne et très inférieur à celui des États Unis, par exemple. Mais notre pays a cédé, sans s’auto-réguler, aux dérives endogènes du système, c’est à dire à l’hyper-démocratie. Le résultat est un système devenu extraordinairement complexe, coûteux et particulièrement difficile à réformer, qui compromet les ressources nécessaires à sa reproduction.
La France a consacré progressivement en effet une part exceptionnellement élevée de sa richesse à la dépense publique et aux prélèvements obligatoires. Pourtant, cette dépense ne se traduit pas par une performance économique et sociale à la hauteur des moyens mobilisés. La croissance potentielle est faible, la compétitivité des entreprises a décru en trente ans, le taux d’emploi demeure insuffisant, les services publics ont une efficacité en baisse tandis que le taux d’endettement s’est très fortement accru et les marges de manœuvre budgétaires se sont considérablement réduites.
Le problème n’est donc pas seulement celui d’un niveau trop élevé de dépenses. Il est celui d’un modèle dont la dynamique interne produit toujours plus de normes, de dépenses et d’administration sans générer assez de croissance, d’emploi et de productivité pour les justifier et les financer durablement.
C’est là que se joue la soutenabilité de l’État-providence. Un système social ne peut durablement protéger une société que si cette société produit suffisamment de richesse, d’emploi et de confiance pour financer ces protections. La dette permet de retarder le moment de vérité, mais non de l’annuler. Plus encore, en gagnant du temps, elle contribue à le rendre plus critique et à rendre ultérieurement la résolution du problème bien plus difficile. Ainsi, la dette reporte-t-elle la contrainte, mais en l’aggravant dangereusement.
Droits, devoirs, égalité
L’hyper-démocratie se lit donc dans notre rapport aux droits, aux devoirs et à l’égalité. Une démocratie moderne ne doit en aucun cas renoncer aux droits fondamentaux. Mais les droits ne peuvent être durablement dissociés des devoirs. Un droit crée de fait une obligation pour la collectivité. Donc un devoir pour tous. L’oublier fait preuve d’une forme d’hémiplégie. Parallèlement, une protection suppose un financement, une solidarité nécessite une contribution et un service public demande des ressources. Il ne s’agit donc pas de réduire les droits, mais de les inscrire dans un système de responsabilités réciproques et de lucidité partagée sur ce que ces droits impliquent.
Il ne s’agit pas davantage de tourner le dos à la valeur émancipatrice de l’égalité. Mais de ne pas confondre égalité des situations et des résultats avec l’égalité des droits et l’égalité des chances, qui sont le socle d’une société démocratique.
Enfin, sortir de l’hyper-démocratie ne signifie en aucune manière donner un blanc-seing au laisser-faire. La critique d’un État omniprésent ne conduit pas à un État minimal. Elle conduit à un État fort dans ses fonctions essentielles, protecteur dans ses responsabilités fondamentales, mais qui comprend les limites et les contraintes qu’il doit s’imposer pour laisser la société, c’est à dire l’ensemble des individus qui la compose pris seuls à seuls tout autant qu’en commun, être responsable et capable d’agir.
C’est, au fond, la logique d’une économie sociale de marché. L’Etat y garantit l’Etat de droit, protège les plus fragiles, finance les biens publics essentiels, investit dans l’éducation, la recherche et les infrastructures, corrige les défaillances du marché et assure une concurrence équitable. Mais il ne se substitue pas à la société. L’État doit se penser lui-même pour viser à rendre possible une société tout à la fois cohésive, responsable et autonome. Une économie sociale de marché, c’est simultanément une société qui développe également une vitalité et un dynamisme lui permettant d’assurer autant que faire se peut la prospérité et l’accroissement du niveau de vie de tous.
Il faut pour cela retrouver un principe de subsidiarité : ce qui peut être fait par l’individu ou un groupe social ou professionnel ne doit pas être fait par l’Etat. Ce qui peut être assuré par la société ne doit pas être réalisé par l’administration. Ce qui peut être décidé efficacement en proximité ne doit pas être imposé uniformément depuis l’Etat. La subsidiarité n’est pas une doctrine de retrait. C’est une doctrine de juste allocation des responsabilités. Cela suppose de laisser se reconstruire des corps intermédiaires autonomes : associations, syndicats, entreprises, collectivités, citoyens capables de s’organiser et d’agir. C’est même la condition de l’efficacité de l’Etat.
Une démocratie qui se pense et s’auto-régule
La question décisive est finalement celle-ci : la démocratie peut-elle corriger sa dynamique endogène et considérer avec lucidité ses propres limites et contraintes ? Peut-elle s’auto-réguler ?
La démocratie, c’est-à-dire ici sa représentation organisée institutionnellement, doit pouvoir évaluer toute politique publique, supprimer une norme, remettre en cause une dépense, réformer une protection qui produit des effets pervers. Elle doit donc se donner les moyens de mesurer les effets potentiels avant de légiférer ou de réglementer, expérimenter avant de généraliser, vérifier l’efficacité et l’améliorer si nécessaire après implémentation. Elle doit mesurer en outre, non seulement le bénéfice immédiat d’une règle, mais aussi le coût de complexité qu’elle ajoute au système.
Avant de créer un nouveau droit ou un nouveau dispositif, elle doit se poser quelques questions simples : Qui finance ? Qui administre ? Quelle efficacité attendue ? Quelles responsabilités sont déplacées ? Quels effets sur l’autonomie des individus et de la société dans son ensemble ? Quels effets pervers possibles ?
Cette capacité de retour critique de la démocratie sur ses propres institutions et modes de fonctionnement est une condition de la liberté et de la santé politiques. C’est évidemment une condition de la confiance qui lui est accordée par les citoyens. Donc une condition de sa capacité à se reformer. Une démocratie qui ne peut plus se réformer devient progressivement une démocratie qui se subit elle-même et finit par s’affaiblir jusqu’à se mettre en danger.
La sortie de l’hyper-démocratie ne consiste donc pas à renoncer à la garantie de l’égalité des droits, à l’égalité des chances, pas plus qu’à la protection sociale. Elle consiste à retrouver un équilibre entre protection et responsabilité, solidarité et autonomie, droits et devoirs, égalité et liberté, État et société. (3)
Une démocratie durable doit en effet protéger les individus contre les risques qu’ils ne peuvent assumer seuls. Mais elle doit aussi leur laisser l’espace nécessaire pour prendre en charge ceux qu’ils peuvent affronter. Elle doit garantir les droits en n’omettant pas les devoirs qui en sont la juste contrepartie. Elle doit assurer les solidarités essentielles sans remplacer les solidarités de proximité, ni la responsabilité individuelle. Elle doit produire les règles indispensables sans multiplier celles qui étouffent l’initiative. Elle ne doit promettre que ce qu’elle sait pouvoir tenir.
Car une démocratie qui ne connaît pas ses limites finit par provoquer déception et perte de confiance. Et une démocratie qui ne sait plus faire confiance à sa société finit par la rendre dépendante de l’Etat. Une démocratie qui ne sait plus accompagner les droits des devoirs nécessaires finit par fragiliser les droits. Et une société qui ne sait plus se réformer finit par créer l’entropie qui la fait s’affaiblir et décliner. Enfin, une société qui, au nom de l’égalité, devient intolérante à toutes les différences, y compris lorsqu’elles sont légitimes et nécessaires, finit par mettre en danger la démocratie elle-même.
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(1) « Je vois une foule innombrable d'hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme (…) Au-dessus de ceux-là s'élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d'assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l'âge viril; mais il ne cherche, au contraire, qu'à les fixer irrévocablement dans l'enfance; il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu'ils ne songent qu'à se réjouir. Il travaille volontiers à leur bonheur; mais il veut en être l'unique agent et le seul arbitre; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages; que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre ?
C'est ainsi que tous les jours il rend moins utile et plus rare l'emploi du libre arbitre; qu'il renferme l'action de la volonté dans un plus petit espace, et dérobe peu à peu chaque citoyen jusqu'à l'usage de lui-même. L'égalité a préparé les hommes à toutes ces choses: elle les a disposés à les souffrir et souvent même à les regarder comme un bienfait. Après avoir pris ainsi tour à tour dans ses puissantes mains chaque individu, et l'avoir pétri à sa guise, le souverain étend ses bras sur la société tout entière; il en couvre la surface d'un réseau de petites règles compliquées, minutieuses et uniformes, à travers lesquelles les esprits les plus originaux et les âmes les plus vigoureuses ne sauraient se faire jour pour dépasser la foule; il ne brise pas les volontés, mais il les amollit, les plie et les dirige; il force rarement d'agir, mais il s'oppose sans cesse à ce qu'on agisse; il ne détruit point, il empêche de naître; il ne tyrannise point, il gêne, il comprime, il énerve, il éteint, il hébète, et il réduit enfin chaque nation à n'être plus qu'un troupeau d'animaux timides et industrieux, dont le gouvernement est le berger. » Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique.
(2) « Je pense que les peuples démocratiques ont un goût naturel pour la liberté ; mais ils ont pour l’égalité une passion ardente, insatiable, éternelle, invincible ; ils veulent l’égalité dans la liberté, et, s’ils ne peuvent l’obtenir, ils la veulent encore dans l’esclavage. Ils supporteront la pauvreté, la servitude, la barbarie(…) » . Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique.
(3) Dette, réformes et démocratie. Comment sortir du cercle vicieux français. Olivier Klein, Décryptage Editions, mai 2026
