La République française à l’heure de la tripolarisation edit

26 September 2026

Deux pôles ou trois ? Le débat politique français est surplombé par une question qui relève, en apparence au moins, davantage de l’analyse sociologique que de la confrontation des forces et des idées : notre système politique a-t-il vocation à retrouver le chemin d’un partage dual des forces politiques ou a-t-il depuis 2017 basculé structurellement dans un ordre tripolarisé ?

Doit-on considérer qu’en France, depuis la Révolution de 1789 qui vit « les amis de la reine » s’installer à la droite du président de l’Assemblée nationale et rejeter à gauche par là même tous les autres, la règle de droit commun qui préside à nos jeux politiques est et doit être celle du partage de la Nation en deux blocs figés dans un antagonisme structurel ? Peut-on penser à l’inverse que ce manichéisme issu des fureurs de la Révolution et nourri par un système électoral, parlementaire d’abord puis présidentiel depuis 1962, strictement majoritaire n’est qu’une modalité parmi d’autres de l’organisation des confrontations démocratiques ? Est-il illégitime de considérer que le dualisme majoritaire, dans lequel François Goguel voyait une donnée permanente de notre histoire politique, n’est en phase avec les attentes d’un corps social travaillé par la diversité de ses sensibilités que sous certaines conditions bien précises qui ont justement cessé d’être réunies dans la France d’aujourd’hui ?

La question posée – un système bi ou tri polaire – s’est curieusement révélée rien moins qu’académique ces dernières années. Elle est de toutes les polémiques et forme depuis 2017 la base du procès en irresponsabilité politique intenté à Emmanuel Macron. L’acte d’accusation porté sur le sujet contre l’actuel chef de l’État tient en trois points.

Tout d’abord, Emmanuel Macron aurait arbitrairement et par opportunisme cassé les jeux politiques auxquels les Français sont traditionnellement attachés en substituant une formule parlementaire et gouvernementale de « concentration républicaine » à la confrontation traditionnelle de la droite et la gauche. À cause de lui, les Français auraient perdu leur droit à l’alternance et cette modification de la règle du jeu symbolisée par la formule fétiche du nouveau prince – « en même temps » – aurait puissamment contribué à une désorientation générale des esprits, entraînant la fixation à la droite de la droite et à la gauche de la gauche d’une multitude d’électeurs déboussolés et incertains. La crise morale et politique que traverse le pays serait donc largement l’œuvre du Président.

Deuxième point : fonctionnellement, le système Macron présenterait le défaut inhérent à toute formule de concentration des modérés en rendant impossible toute forme d’alternance et en interdisant de ce fait à la fois le renouvellement régulier du personnel politique et l’expression électorale, donc ritualisée et pacifiée, du mécontentement. La priorité devrait donc être de « libérer les citoyens » en rétablissant une vie politique rythmée par la régularité des affrontements majoritaires droite gauche, en lieu et place des scrutins de reconduction centriste inévitables dans un système tripolarisé. Il n’y aurait pas de vie politique démocratique sans alternance ni d’alternance sans bipolarisation.

Troisième point : idéologiquement, le centre n’existerait pas et le Président Macron serait le défenseur d’un concept imaginaire. Partagé entre la droite et la gauche, oscillant de l’une à l’autre au gré de ses hésitations et de ses trahisons, le centre ne serait ni une famille autonome ni un parti à part entière. Ce serait une simple plateforme qui pencherait à droite ou à gauche en fonction des calculs d’intérêt de ses membres. Comme on le voit aujourd’hui, il serait Impossible de rien bâtir de solide sur une réalité aussi évanescente.

Tentons d’éclairer les fondements de cette triple mise en cause et d’en apprécier les justifications.

I. La tripolarisation n’est pas une invention macronienne

La gestion politique du Président de la République est suffisamment sujette à caution pour qu’on ne soit pas tenté de lui imputer des fautes imaginaires. Emmanuel Macron n’est pas l’inventeur mais bien le produit de la tripartition actuelle de notre vie publique. Le phénomène a précédé de longue date son irruption dans la politique française. La radicalisation de la droite et de la gauche et le déclin des forces modérées qui contrôlaient naguère chacun des deux camps sont l’effet d’une tendance lourde qui s’inscrit dans la longue durée et affecte également la plupart des grandes démocraties occidentales. La conquête d’une position hégémonique par une droite et une gauche extrémisées est l’aboutissement de processus engagés de plus ou moins longue date — quarante ans pour la première et quinze ans pour la seconde — mais dans les deux cas également puissants, voire irrésistibles. Des sociétés politiques aussi diverses, par exemple, que l’italienne, la britannique, l’allemande et par-dessus tout l’américaine connaissent, mutatis mutandis, des évolutions trop comparables à la nôtre pour qu’on puisse attribuer la responsabilité de celle-ci à l’arbitrage ou au caprice d’un homme.

Ne renversons pas l’ordre des causes. Emmanuel Macron n’a pas inventé la radicalisation de la droite et de la gauche, il s’est contenté de lui apporter la seule réponse qu’il estimait compatible avec la sauvegarde des valeurs, des principes et des priorités d’un humanisme en péril : l’association à un même attelage des modérés marginalisés dans leur camp respectif, La concentration étant pour eux la seule alternative à la marginalisation, voire à la disparition.

La lancinante dénonciation du « en même temps » présidentiel sonne à cet égard étrangement à nos oreilles tant il est constant, de Bonaparte à de Gaulle en passant par les Républicains radicaux, que les dirigeants du pays se donnent pour règle première de refuser l’enfermement dans leur propre parti. Le refus du « en même temps » est une promesse de politique hémiplégique. Le succès d’une telle prise à partie est au mieux le signe du malaise engendré par les oscillations de la politique macronienne, sur la Russie ou sur l’énergie nucléaire par exemple. Elle repose alors sur une confusion entre les risques imaginaires du « en même temps » et les effets pervers bien réels du « successivement ». On ne peut exclure toutefois et de façon plus inquiétante que ce succès ne soit aussi la manifestation d’un détachement croissant de nos concitoyens à l’égard des valeurs communes aux amis de la liberté.

II. La radicalisation et l’alternance sont incompatibles

Un postulat contraignant

Fonctionnellement, le postulat de départ est simple et clair. Si l’union de la gauche se nourrit bien du souvenir transfiguré des combats fondateurs de la Révolution française, elle ne prend cependant figure majoritaire et gouvernementale que si la coalition effective se traduit par une domination incontestée de son aile libérale et modérée. Il en va de même au sein d’une droite qui n’a pu sortir du ghetto politique où l’avait enfermé un siècle durant une Église obscurantiste qu’après avoir cessé de s’identifier à un combat sans merci contre les acquis de la Révolution. La radicalisation et l’alternance ne peuvent faire bon ménage. La première suppose une rupture fondatrice qui exclut l’idée même du retour vers un ordre antérieur qu’implique la seconde.

L’alternance bipolarisée n’est pas notre régime de droit commun

Depuis 1877, date de la véritable entrée de la France en république, la bipolarisation du jeu politique ne s’est accompagnée d’une pratique régulière de l’alternance que sur une période relativement courte de notre histoire : les sept alternances droite gauche, législatives ou présidentielles, qui sont intervenues entre 1981 et 2012. En 1981, la République n’avait pratiquement alors plus d’ennemis à droite et les coups de Jarnac de François Mitterrand avaient libéré la gauche d’une emprise communiste longtemps écrasante. La bipolarisation avec alternance, portée sur les fonts baptismaux par François Mitterrand et enterrée par François Hollande, a donc duré une trentaine d’années mais n’a prospéré, sous des formes au demeurant variables, qu’à la faveur d’une éclipse de longue durée de l’extrême gauche inscrite dans l’intervalle séparant l’effondrement du Parti communiste en 1981 et la montée en puissance de Mélenchon depuis 2012. Le génie de François Mitterrand aura été de prendre appui sur le présidentialisme gaulliste pour marginaliser le PCF, électoralement en 1981 et idéologiquement en 1983, et d’installer ainsi pour trois décennies dans le paysage la force tranquille d’une gauche modérée attachée pour l’essentiel à mettre en œuvre des politiques compatibles avec les fondamentaux d’une République libérale.

Antérieurement, l’alternance n’a jamais été le régulateur efficace et reconnu du système républicain. Avant 1914, la France est figée dans une bipolarisation de reconduction, caractérisée par une domination sans partage du parti républicain sur des formations de droite enfermées dans un ghetto anti libéral suicidaire. À l’issue du premier conflit mondial, l’alternance droite gauche a bien été la règle mais chacune de ces expériences a tourné court sous l’effet d’une opposition persistante entre des radicaux prudemment attachés au droit de propriété et un mouvement ouvrier très incomplètement dégagé des principes politiques et économiques d’une ambition révolutionnaire. À trois reprises, en 1926, 1934 et 1938, le Palais Bourbon a donc été le théâtre d’un escamotage de fortune de majorités de gauche devenues ingouvernables, par un centrisme de rattrapage bricolé à chaud dans le cadre de crises parfois violentes comme le 6 février 1934.

Sous la quatrième République, c’est un ordre franchement tripolaire qui s’est imposé à la faveur d’une domination électorale indiscutée du Parti communiste sur l’ensemble de la gauche. Léon Blum, avant Pierre Mendes France et Guy mollet, avait alors clairement assumé le refus d’une union de la gauche déséquilibrée et la recherche d’une majorité dite de « Troisième Force » avec les libéraux aux multiples visages ainsi qu’avec des catholiques enfin sérieusement ralliés à la République. Il faut toutefois relever ce moment particulièrement scabreux de l’histoire de la République que fut le 13 mai 1958. On vit alors, à la faveur de la crise algérienne et de la disqualification presque complète des partis et des hommes de la Troisième Force, se mettre en place une configuration de partis qui n’est pas sans analogie avec celle que nous connaissons aujourd’hui, configuration caractérisée par un affrontement bipolarisée entre deux forces extrémistes : une armée putschiste et le Parti communiste. Sans la ruse du général de Gaulle et la « prudence courageuse » de ceux qui lui remirent le pouvoir qu’ils avaient perdu, cette bipolarisation extrémisée aurait pu tourner à la guerre civile.

Sous la houlette de Jean-Luc Mélenchon, les gauches ont ces dernières années clairement fait le chemin inverse de celui de François Mitterrand à partir de 1981. Le libéralisme de gauche est désormais marginalisé par la gauche révolutionnaire. Une victoire de l’union de la gauche, qui serait assurée par le ralliement de toute la gauche au leader de LFI, ouvrirait une séquence totalement inédite de l’histoire politique française. Ne parlons pas ici de retour à un ordre bipolarisé antérieur. Il est exclu. Le mythe de l’union de la gauche est vieux de plus de deux siècles mais sa déclinaison radicalisée dans la France d’aujourd’hui lui donnerait une traduction politique entièrement nouvelle et inévitablement révolutionnaire. Le triomphe de la bipolarisation emporterait alors un risque de renvoi sine die de toute perspective d’alternance.

L’impossible retour au droite gauche

Pour les représentants de la droite classique, cette situation est insupportable. La véhémence anti-macronienne des dirigeants LR se nourrit en fait de la découverte douloureuse d’un impossible retour au paradis perdu d’un droite gauche qui ne serait pas soumis à la loi des extrêmes. Cette découverte débouche sur deux options alternatives respectivement symbolisées par Éric Ciotti et Bruno Retailleau : l’union des droites pour le premier et, pour le second, le refus simultané du RN et du centrisme macronien. La démarche d’Éric Ciotti n’est certes pas glorieuse puisqu’elle suppose la capitulation des héritiers du général de Gaulle entre les mains de ceux de Jean-Marie Le Pen, mais elle a le mérite d’être cohérente. Celle de Bruno Retailleau apparaît en revanche largement incompréhensible : comment imaginer la qualification pour le second tour d’un candidat qui prétend s’y préparer en organisant la division et le partage bipolarisé de son électorat potentiel ? Quand on a une réserve électorale si étroite, est-il sage de commencer par en récuser la moitié ? Introduire un principe de partage à l’intérieur de son propre camp est tout simplement déraisonnable. Installer une petite bipolarisation à l’intérieur de la grande, c’est la certitude de ne pas accéder au second tour de l’élection présidentielle.

Dans l’état présent du rapport de forces à l’intérieur de chacun des deux pôles extrêmes, la disparition ou la marginalisation du pôle central consacrerait à la faveur de cette bipolarisation croupion la totale domination du jeu politique par le RN et LFI. Si l’on souhaite maintenir le cap vers une France libre, modernisatrice et rassemblée, il faut se garder de fulminer en permanence contre la tripolarisation du système. Chacun le sait depuis Bossuet, Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes.

III. La tripolarisation idéologique est un incontournable

Sur le plan idéologique et non plus simplement fonctionnel, c’est une erreur de ne pas comprendre que, même séparés par le type d’alliance parlementaire qu’ils privilégient, le centre droit et le centre gauche n’en possèdent pas moins une très forte unité et sont beaucoup plus proches l’un de l’autre que ne le sont dans leur camp respectif les familles politiques constitutives de la gauche et de la droite. L’accusation d’incohérence habituellement lancée aux gens du centre feint d’ignorer que les tensions idéologiques sont sans commune mesure plus fortes à l’intérieur de la droite et de la gauche que dans les rangs centristes.

René Rémond avait fortement souligné l’hétérogénéité fondamentale des droites françaises, partagées entre trois fidélités dynastiques : légitimiste, orléaniste ou bonapartiste. C’est un fait que ce qu’on appelle la droite est un panier qui recueille des œufs engendrés par des oiseaux bien différents. Il faut faire effort pour imaginer que les notables légitimistes retour d’émigration, les grognards nostalgiques de l’épopée impériale et les hommes d’affaire issus de la monarchie de Juillet appartiennent de près ou de loin à une même famille. N’est-on pas fondé à penser en revanche que la trilogie rémondienne mérite d’être appliquée à l’ensemble du système politique, celui-ci étant idéologiquement dominé depuis deux siècles par la confrontation incessante non pas de deux mais de trois familles irréductibles les unes aux autres ? Les conservateurs, les libéraux et les jacobins sont en effet portés par des valeurs distinctes, voire contradictoires. Les premiers, respectueux des traditions et du principe d’autorité, descendent de Bossuet. Les seconds, attachés au partage des pouvoirs, à l’État contrôlé et au respect des corps intermédiaires sont les enfants de Montesquieu, tandis que les troisièmes trouvent chez Rousseau l’origine d’un culte de l’égalité politique et d’un État unitaire, omnipotent et trop souverainiste pour ne pas être en profondeur nationaliste.

Fidélité, liberté, égalité : trois principes, trois logiques et, entre eux, de multiples possibilités d’association-confrontation qui forment depuis plus de deux siècles la matière de la vie politique française. Les conservateurs ne siègent qu’à droite tandis que les libéraux se partagent entre les deux camps et que les jacobins installés depuis Robespierre au cœur de la gauche se risquent à faire, fût-ce au prix de deux métastases, le grand écart entre une extrême gauche blanquiste longtemps incarnée par le PCF et une droite autoritaire et nationaliste de type bonapartiste. Jules Ferry, qui haïssait également le jacobinisme et le bonapartisme, avait reconnu et dénoncé la funeste parenté des deux démarches : « La religion jacobine et la religion bonapartiste, écrit-il sous le Second Empire, naquirent côte à côte, comme un fruit amer de la défaite et de la colère. »

Les gauches irréconciliables

Entre ces trois sensibilités les jeux sont donc trop complexes pour se satisfaire d’être enfermés dans le dualisme simplificateur du droite gauche qui s’est imposé à la faveur de la confrontation révolutionnaire de la fin du XVIIIe siècle comme l’axe fondateur de notre vie publique. Simone de Beauvoir ayant décrété que « la vérité est une et l’erreur multiple » en avait finement déduit que « ce n’est pas par hasard que la droite professe le pluralisme ». Typique d’une pensée néo-jacobine qui, comme l’observait François Furet, « ne laisse aucune place au désaccord » et appelle donc au parti unique, la formule prend l’exact contrepied des principes fondamentaux du libéralisme de gauche : pluralité des intérêts et des opinions légitimes, partage organisé des pouvoirs, respect des institutions et des procédures propres à les garantir l’une et l’autre. C’est pourtant sur la base de ces principes libéraux que la gauche de gouvernement a pu, après 1945, contribuer à reconstruire le pays par l’institution d’un gouvernement représentatif, l’encouragement à la négociation entre partenaires sociaux, l’organisation de la sécurité collective et l’édification de l’Union européenne. « Deux gauches irréconciliables », a dit Manuel Vals. L’origine du divorce est tout entière là : dans l’incompatibilité fondamentale du libéralisme de gauche et d’un jacobinisme extrémisé de tradition blanquiste.

Que sont dans la France d’aujourd’hui ces trois familles devenues ? À gauche tout est clair : Jean-Luc Mélenchon et LFI écrasent le jeu sur la base d’un blanquisme revisité par le wokisme. Oubliés les libertés, le contrôle de constitutionnalité, la sécurité collective, la paix par le droit et la laïcité. Place au simplisme conquérant d’Auguste Blanqui, ce « mauvais génie de la démocratie française » selon François Furet qui résumait ainsi sa doctrine : « Le blanquisme est le plus pur produit de la double croyance révolutionnaire que l’État peut tout et qu’il est facile de s’emparer de l’État. » Avec Jean-Luc Mélenchon, nous y sommes.

À droite, le libéralisme en moins, le populisme en plus

Les droites subissent aujourd’hui la même sorte de traitement de choc que les gauches. L’impressionnante montée en puissance du RN et de sa candidate à la Présidence de la République, symétrique de celle de Jean-Luc Mélenchon, est le signe d’une double remise en cause de la trilogie rémondienne : le libéralisme élargi, pourtant dominant tout au long de l’après-guerre, disparaît du paysage des droites et le populisme s’y installe en maître. Revenu aux affaires dans des conditions particulièrement scabreuses, le général de Gaulle avait eu le talent – et le machiavélisme – de purger sa majorité du bonapartisme autoritaire, nationaliste et intégriste qui avait joué un rôle majeur dans le coup de force du 13 mai et de faire, à sa manière, une place grandissante aux options libérales, humanistes et démocratiques dont, par réalisme et par conviction, il était en profondeur solidaire. Le maître à penser de la droite de gouvernement était alors Raymond Aron qui engageait Le Figaro sur une ligne radicalement étrangère aux tentations ultra qui avaient été celles de ce grand quotidien avant la guerre quand François Coty en était le propriétaire.

Analyser le projet populiste dans toutes ses dimensions dépasserait les limites de notre épure. On retiendra seulement que ce nouveau venu à la table des droites procède principalement de deux sources : le développement d’un individualisme révolutionnaire, destructeur de toutes les formes de solidarité religieuse, sociale et politique qui étayaient le pacte social issu de l’après-guerre, et le désespoir grandissant d’une société gagnée par la certitude d’un déclin multiforme et envahie par la menace, ô combien justifiée, d’un déclassement général de ses membres. Au lieu d’engendrer un effort rationnel d’analyse de nos maux et des options réformistes propres à les combattre, ces deux sources se sont rejointes pour donner naissance à une pulsion dégagiste tournée contre « tous ceux qui nous ont mis là où nous en sommes » et la formulation face au nouveau défi de solutions conjuratoires à la fois émotionnelles, agressives et régressives. Le populisme apparaît en fait comme l’instrument d’une expulsion du champ de la droite de deux de ses valeurs les plus fortes : l’intelligence des situations remplacée par la dictature des imprécations et la volonté d’y faire face remplacée par son double magique : l’illusion volontariste du « je veux donc je peux ».

L’erreur, inconsciente pour les uns et consciente pour les autres, des partisans « de la réunification des droites », c’est de voir dans ce double phénomène d’amputation- substitution quelque chose qui ressemblerait à un effort de purification visant à faire de la future majorité la quintessence d’une droite imaginaire. La réalité de la situation actuelle des droites françaises – comme d’ailleurs de celle des gauches – est bien différente. Elle se caractérise par l’expulsion parallèle hors des deux pôles dominants du système traditionnel de ce qu’il y avait de meilleur en chacun d’eux : l’amour de la liberté.

Centre élargi, centre récusé, centre nécessaire

Au centre, le territoire des libéraux s’est en un siècle et demi élargi dans trois directions : du côté républicain au début de la Troisième République par l’acceptation sans réticence du suffrage universel, puis au XXe siècle du côté des chrétiens dès lors qu’ils ont cessé d’opposer stupidement la personne et le citoyen, et enfin du côté des masses ouvrières auxquelles un réformisme radical nimbé de keynésianisme et l’organisation d’un dialogue social équilibré entre partenaires sociaux ont apporté des réponses étrangères à la doxa marxiste traditionnelle. Ce libéralisme élargi, si nébuleuse qu’en soit l’expression partisane, est loin d’être une cotte mal taillée entre la droite et la gauche même s’il inspire depuis des décennies les modérés des deux camps. Il demeure à présent, mais de plus en plus difficilement, ce qu’il n’a cessé d’être depuis quatre-vingts ans : le centre générateur du seul consensus imaginable dans une société française qui aspirerait à se rassembler.

Pour une France qui ne renoncerait pas à rester unie sur l’essentiel, le seul avenir digne et raisonnable qu’on puisse imaginer demeure là où il est depuis trois quarts de siècle : au cœur d’un centrisme sans frontières. Face au double mouvement de rétraction populiste à droite et de mobilisation révolutionnaire à gauche, le devoir de fidélité aux valeurs fondatrices de l’Europe arrachée aux barbaries nazie et stalinienne passe aujourd’hui plus encore qu’en 2017 par un effort de concentration des démocrates-libéraux issus de la droite et de la gauche. L’exigence de cohérence intellectuelle et la volonté d’épargner au pays la pire des sorties de route sont à ce prix. Le combat de ce centrisme sans frontières se confond désormais avec celui d’un humanisme universaliste en péril.

La vraie critique qu’il faut adresser à Emmanuel Macron est de n’avoir rien fait en dix ans pour donner forme et stabilité au rassemblement central dont il avait pris l’initiative en 2017. Valery Giscard d’Estaing avait plutôt réussi, grâce à une UDF qui allait survivre une quinzaine d’années à la défaite de son fondateur, à concilier la diversité des familles et l’unité d’inspiration « libérale, sociale et européenne » de celles et ceux qui lui avaient apporté leur concours. Emmanuel Macron n’est pas parvenu – et l’a-t-il d’ailleurs seulement tenté ? – à faire des millions de citoyens qui le soutenaient autre chose qu’un rassemblement éphémère d’individus solitaires, arrimés à sa personne mais déjà incapables de vivre leur solidarité à quelques mois de son départ programmé.

Le spectacle offert ces derniers mois par les champions aphones et divisés de ce qu’on ose à peine qualifier de « bloc central » nous fait voir chaque jour un peu plus que l’indifférence du Président à la dimension collective de l’action politique se paye au prix fort. La succession est ouverte mais l’heure du salut est loin d’avoir sonné.