«Méloniser» Marine Le Pen? edit
Il est plausible, voire probable pour certains, que Marine Le Pen soit élue en mai prochain à la présidence de la République française. Pour des raisons faciles à comprendre, ce sujet passionne non seulement les Français, mais aussi les amis de la France au-delà des frontières, et en particulier en Europe. Il est en effet normal que la perspective de l’élection d’une personnalité ouvertement eurosceptique à la tête du deuxième pays membre de l’UE en termes de poids économique inquiète les partenaires européens. En réalité, ce ne serait pas la première fois. Si l’on fait abstraction du phénomène Orbán, que l’on peut à juste titre considérer comme une anomalie, la pensée se tourne inévitablement vers Giorgia Meloni, qui occupe depuis quatre ans le poste de Première ministre de la République italienne. C’est là qu’intervient une tentation spontanée d’exorcisme. Au-delà des frontières de la péninsule, l’expérience de Meloni n’est en effet pas considérée comme négative pour le fonctionnement des institutions européennes. D’où la tentation de penser qu’il serait peut-être possible de « méloniser Le Pen ». La question mérite une analyse attentive, notamment au vu de la conviction largement répandue selon laquelle les Italiens ont parfois le talent, pour le meilleur et pour le pire, de promouvoir des formules politiques innovantes.
Je n’ai pas l’intention d’analyser ici l’action générale du gouvernement Meloni, que je juge globalement négative. Afin de pouvoir établir un éventuel parallèle avec Le Pen, je me limiterai à la politique européenne. Observer Giorgia Meloni rappelle facilement la célèbre phrase de Mario Cuomo selon laquelle « on fait campagne en poésie, mais on gouverne en prose ». Ce qui est vrai pour tous les dirigeants est, dans ce cas précis, certainement poussé à l’extrême.
Meloni a en effet été élue sur la base d’un discours extrêmement critique à l’égard de la construction européenne, de ses règles et de ses institutions. Il faut toutefois noter que cette position, que l’on peut qualifier d’« idéologique », n’était pas accompagnée de l’annonce de mesures concrètes, si ce n’est la promesse que « désormais, les intérêts italiens seront mieux défendus à Bruxelles qu’ils ne l’ont été par le passé ». Elle a hérité d’une situation économique marquée par la dette publique la plus élevée de la zone euro et, surtout, par les graves problèmes structurels traditionnels de l’Italie. Mais elle a également hérité de son prédécesseur, Mario Draghi – qui était à la tête d’un gouvernement d’union nationale dont Meloni était pratiquement la seule opposante –, une situation dans laquelle les comptes publics étaient globalement sous contrôle. À la surprise de beaucoup, sa première décision a été non pas de proclamer qu’elle ferait « le contraire de Draghi », mais de nommer au poste de ministre de l’Économie une personnalité compétente comme Giancarlo Giorgetti, chargée de maintenir la politique d’austérité budgétaire. Cela lui a permis d’éviter le terrain d’affrontement le plus dangereux avec Bruxelles. Dans le même temps, elle a noué une relation personnelle frôlant l’amitié avec Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission. Le vent conservateur qui souffle à Bruxelles et dans les capitales lui a sans aucun doute facilité la tâche sur deux questions importantes à ses yeux : l’immigration et la révision du Green Deal, assez impopulaire auprès de son électorat. Cela lui a permis de participer sans heurts, sur ces thèmes majeurs, à l’élaboration de la ligne politique majoritaire en Europe.
La question la plus délicate était toutefois celle de la politique étrangère, et en particulier de l’Ukraine. À la surprise générale, Meloni a choisi de prendre parti pour la nation agressée. Ce choix lui a été facilité par le fait que Biden, alors président des États-Unis et avec lequel Meloni avait noué de bonnes relations personnelles, prônait la même attitude. Dans la tradition italienne, l’atlantisme et l’européisme sont les deux faces d’une même médaille, et l’atlantisme, en tant qu’expression de l’unité de l’Occident, est particulièrement cher à la droite italienne.
En choisissant de défendre l’Ukraine contre l’agression russe, Meloni pouvait faire passer pour un choix « occidental » une position qui était également pro-européenne. L’arrivée de Trump a compliqué les choses. Au début, Meloni a tenté de se positionner comme un pont entre l’Europe et les États-Unis. Une stratégie de moins en moins crédible, qui l’a récemment conduite à s’aligner davantage sur les positions européennes, par exemple sur la question du Groenland. Son ambiguïté vis-à-vis de Trump a d’ailleurs été facilitée par le fait qu’aucun gouvernement européen ne souhaite rompre complètement avec lui. Il convient également de souligner qu’aucune ambiguïté n’est apparue quant au jugement porté sur Poutine et à la menace qu’il représente pour l’Europe. Tout cela a permis à Meloni d’être considérée comme faisant partie des pays dits « volontaires », c’est-à-dire particulièrement actifs dans le soutien à l’Ukraine. Le soutien effectif de l’Italie à l’Ukraine est toutefois toujours resté modeste.
Si telle a été la « prose » de la politique européenne de Meloni, que reste-t-il de la « poésie » ? On en trouve des traces visibles dans la rhétorique de certains discours ; il faut dire qu’ils sont de moins en moins fréquents, mais néanmoins significatifs. Changer de politique ne serait toutefois pas facile. Tout d’abord, en ce qui concerne l’Ukraine, compte tenu de la force de son engagement, mais aussi, plus généralement, en raison des faiblesses structurelles de l’Italie. Car il faut toujours garder à l’esprit une composante essentielle de la relation des Italiens avec l’Europe : la conviction largement répandue que l’Italie « a besoin » de l’Europe. L’équilibre politique de Meloni se manifeste également vis-à-vis des autres forces populistes en Europe. Par exemple, elle a exprimé à plusieurs reprises sa sympathie politique pour Orbán, mais elle a également participé à l’effort collectif visant à l’isoler et à l’empêcher de bloquer certaines initiatives de soutien à l’Ukraine. Cela prouve, s’il en fallait encore la preuve, à quel point il est difficile d’envisager une unité d’intentions parmi les souverainistes populistes en Europe.
Il convient également de rappeler la situation politique intérieure. Meloni est à la tête du gouvernement de coalition d’une république parlementaire. Au-dessus d’elle se trouve une figure modératrice représentée par le président de la République, dépourvu de pouvoirs exécutifs, mais doté d’une influence considérable. De plus, outre Fratelli d’Italia, qui en est le principal membre et dont Meloni est la dirigeante, la coalition est également composée de Forza Italia, un parti centriste membre du PPE, et enfin de la Ligue de Salvini : une personnalité qui a adopté une position pro-russe et des accents eurosceptiques bien plus marqués que ceux de Meloni. Ces contradictions limitent l’action du gouvernement sur le plan opérationnel, mais fournissent un alibi à Meloni pour certaines de ses ambiguïtés et lui permettent en même temps de se présenter comme une dirigeante responsable. Ce rôle est facilité par le fait que, sur les questions européennes et en particulier sur l’Ukraine, l’opposition est encore plus divisée que la majorité.
Si tel est le cadre permettant d’évaluer la politique européenne de Giorgia Meloni, quelles conséquences peut-on en tirer pour la perspective d’une « melonisation » de Marine Le Pen ? La première considération évidente est que, si jamais elle était élue à l’Élysée, la maxime de Mario Cuomo s’appliquerait également à elle. Pour l’instant, cependant, nous ne pouvons que raisonner sur le plan de la poésie ; la prose relève de l’hypothèse. Nous pouvons toutefois identifier dans ce poème et dans les facteurs structurels qui l’accompagnent les éléments susceptibles de le rendre plus ou moins flexible. En premier lieu, la rhétorique anti-européenne de Marine Le Pen est plus virulente et hostile que tout ce que Giorgia Meloni a pu dire par le passé.
Deuxièmement, Le Pen et son parti, qui est d’ailleurs allié à Salvini au Parlement européen, ont une solide tradition de liens, y compris financiers, avec la Russie ; des liens que Le Pen a récemment relativisés, mais dont elle aura du mal à se défaire complètement. On s’attend généralement à ce que la politique de la France à l’égard de l’Ukraine change de manière notable. De plus, contrairement à l’Italie, le culte de l’Occident et de l’atlantisme ne fait pas partie intégrante de la culture de la droite française, qui dispose déjà de son propre « souverainisme respectable » dans la tradition gaulliste à laquelle Le Pen tente actuellement de se rattacher de manière un peu acrobatique. Un gaullisme auquel Meloni se réfère d’ailleurs également, mais dans une version plus « atlantiste ».
Une autre différence importante réside dans les programmes. Contrairement à la rhétorique quelque peu abstraite de Meloni, Le Pen a nourri son anti-européisme de revendications précises. L’engagement de sortir de l’euro a été abandonné et remplacé par le projet, désormais commun à de nombreux populistes, de « changer l’Europe de l’intérieur ». Les propositions de Le Pen continuent toutefois de comporter certains écueils qui, s’ils se confirmaient, conduiraient la France et l’UE à une crise sans précédent. Je fais référence à l’engagement de réduire de moitié la contribution française au budget de l’UE et au projet de référendum qui consacrerait la primauté du droit français sur celui de l’UE. Leur gravité réside dans le fait qu’il ne s’agit pas de demandes visant à modifier des politiques spécifiques, mais qu’elles touchent au cœur même de l’UE en tant qu’entité fondée avant tout sur des règles. Les obstacles sur la voie d’une « prose » similaire à celle de Meloni sont donc considérables.
Il convient évidemment d’attendre que tout cela se traduise par un programme électoral ; beaucoup dépendra de la situation intérieure et internationale du moment, de l’ampleur de la victoire et des résultats des élections législatives qui suivront. Il n’est pas exclu que la volonté affichée par Le Pen de se présenter aux électeurs sous un jour plus modéré influence également ces aspects. Il y a toutefois deux autres facteurs à prendre en compte. Même dans la perspective d’un probable gouvernement de coalition avec des forces issues de la tradition gaulliste, la France reste une République où les pouvoirs du président sont nettement supérieurs à ceux d’un Premier ministre italien. Toutefois, contrairement à Meloni, Le Pen hériterait d’une situation financière totalement hors de contrôle. Consciente, comme on l’a vu lors de ses deux défaites face à Macron, que l’économie est l’un de ses points faibles les plus graves, elle a tenté de présenter un programme plus « moderne ». En réalité, il s’agit d’un amalgame de populisme et d’austérité largement jugé inapplicable par les observateurs. S’il était confirmé pendant la campagne électorale, cela provoquerait vraisemblablement une réaction préventive de la part des marchés qui aggraverait encore davantage la situation financière. Dans ces conditions, Le Pen pourrait adopter une politique plus modérée en invoquant une situation objective causée par d’autres. Cela la contraindrait toutefois à entamer sa présidence par un aveu de faiblesse. Dans tous les cas, il n’est pas dit qu’un changement d’orientation économique conduirait Le Pen à apaiser également le conflit institutionnel potentiel avec l’UE. Mais le contraire est possible. Car il existe une caractéristique qui différencie considérablement la France de l’Italie. Contrairement à leurs cousins transalpins, les Français sont en grande partie convaincus que « l’Europe a besoin de la France ».
La tentation de débuter son mandat par un conflit avec Bruxelles et, pourquoi pas, avec l’Allemagne serait donc très forte. Un conflit dans lequel Le Pen se retrouverait vraisemblablement sans alliés, même parmi les autres gouvernements populistes, y compris celui de Meloni ; comme on l’a d’ailleurs vu lors de la tentative infructueuse, en septembre, d’obtenir le soutien des groupes populistes au Parlement européen pour sa demande de réduction de la contribution au budget de l’UE. Tout dépendrait alors de la réaction des autres partenaires, et en particulier de l’Allemagne. Celle-ci devrait évaluer la situation à la lumière de l’effet déstabilisateur qu’aurait une crise européenne dans le contexte international que nous connaissons, mais aussi du risque que cela pourrait représenter pour la montée de l’extrémisme interne. En substance, Meloni a réussi à créer les conditions pour présenter sa politique européenne comme un succès et non comme un compromis. Pour Le Pen, se faire « meloniser » serait inévitablement un aveu de faiblesse ; ou pire, la conséquence d’une défaite. En conclusion, si une conclusion s’impose dans ce contexte d’incertitudes, la possible melonisation de Marine Le Pen risque d’être une opération très complexe, qui devrait peut-être passer d’abord par quelques crises très douloureuses.
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