Le retour de l’illusion lyrique edit

2 November 2026

Les manifestations du 17 octobre ont révélé une crise profonde de l’autorité et de la représentation politique. Mais faut-il voir dans la convergence des colères, des émeutes et des pillages l’émergence d’un nouveau peuple souverain ? Ce serait confondre l’intensité d’une révolte avec sa signification politique. Dans un texte publié sur Mediapart le 19 octobre, intitulé « 17 octobre 2026 : rouvrir l’époque contemporaine », le politiste Samuel Hayat propose ainsi de lire dans les événements l’irruption d’un sujet politique générationnel, susceptible de réactiver la promesse des révolutions modernes. Il suggère qu’en se soulevant, cette jeunesse pourrait avoir accompli un acte de souveraineté populaire.

Il est à craindre que le syndrome de l’« illusion lyrique », si bien décrit par André Malraux dans L’Espoir, ne gagne certains de nos intellectuels qui, dans l’exaltation suscitée par les manifestations et l’atmosphère de révolte, sont prêts à communier avec la naissance d’un nouveau peuple. L’ampleur des manifestations du 17 octobre, l’effervescence suscitée par la mobilisation de la jeunesse, la diversité des colères qui s’y sont exprimées semblent avoir réveillé chez quelques observateurs la vieille espérance révolutionnaire : celle de voir surgir, dans l’emballement de la rue, un peuple nouveau, capable de renverser un ordre ancien devenu insupportable.
Comme beaucoup d’intellectuels de gauche, eux aussi le cœur gonflé d’émotion et d’espoir, je crains qu’ils se précipitent sur une hypothèse qui manque de fondement.

L’émotion collective ne suffit pas à faire durablement un peuple. Et la contestation de l’ordre établi par une coalition de colères ne constitue pas, à elle seule, un projet d’émancipation. Du reste, les manifestations du 24 octobre viennent déjà contredire cet espoir d’une fusion générationnelle.

Une mobilisation considérable, portée notamment par les lycéens et les étudiants, et à laquelle se sont joints des gilets jaunes, des salariés, des militants syndicaux et d’autres catégories de citoyens exprime certes des inquiétudes profondes et il serait absurde d’en minimiser la portée,  même si des casseurs, des pilleurs, des antifas et quelques black-blocs ont tenté de la manipuler. Mais cette mobilisation n’est pas l’expression d’une génération tout entière. La jeunesse n’est pas un bloc homogène. Elle est traversée par des divisions sociales, culturelles, territoriales et politiques considérables. Les manifestants en expriment une partie, non la totalité.

Surtout, que signifie cette étrange convergence qui a vu coexister, parfois se mêler, des manifestants pacifiques, des militants révolutionnaires organisés, des groupes affrontant délibérément les forces de l’ordre et des individus profitant du désordre pour piller des commerces ?

Samuel Hayat récuse le caractère étanche des distinctions entre manifestants, casseurs et pillards car les frontières sociologiques ne sont jamais parfaitement dessinées et ces différentes conduites peuvent participer d’un même contexte de rejet de l’autorité. Mais d’une part c’est prendre une grande responsabilité de ne pas faire cette différence, d’autre part, la porosité des frontières ne signifie pas la similitude des motivations. Revendiquer de meilleures conditions d’études, attaquer un commissariat, incendier une mairie ou dévaliser un magasin ne sont pas des actes politiquement équivalents. Les pilleurs et souvent les casseurs parce qu’ils désignent par leurs pillages un monde d’abondance rêvé, auquel ils n’ont pas droit, les casseurs et leur haine des institutions, les idéologues qui rêvent de la revanche à prendre sur la France coloniale n’ont pas grand-chose à voir avec Parcoursup ou le prix du diesel. Une juxtaposition de colères, des aspirations souvent légitimes, mais aussi des radicalités hétérogènes et parfois incompatibles se rejoindraient au nom d’une commune contestation de l’ordre. Or le ressentiment contre les élites, la protestation sociale, la révolte contre les violences policières, les idéologies insurrectionnelles et les comportements de prédation ne forment pas spontanément une volonté générale.

Confondre ces aspirations disparates serait commettre une erreur symétrique de celle des commentateurs qui réduisent toute manifestation à ses violences. Ce qui a vacillé le 17 octobre dépasse la seule capacité matérielle des forces de l’ordre à contrôler l’espace public. D’ailleurs la gestion de l’ordre public les 24 et 31 octobre a été globalement performante.

La crise qui spectacularise la dissolution des valeurs démocratiques est bien plus ancienne et plus profonde que ne le suggère la seule lecture générationnelle. Depuis plusieurs décennies, nous assistons à un affaiblissement progressif des autorités traditionnelles : la famille, l’école, les institutions politiques, la justice, la science elle-même, et la culture. Non que ces institutions doivent échapper à la critique, mais leur légitimité ne va plus de soi. Leur parole est systématiquement contestée, leur capacité à produire une norme commune, et la hiérarchie des normes, de plus en plus incertaine. La confiance s’affaisse d’année en année, comme le constate le baromètre du CEVIPOF : les promesses non tenues, l’impuissance publique, les pratiques politiques verticales, le mépris parfois affiché envers les mouvements sociaux ont nourri la défiance. Le contrat par lequel une société reconnaît des institutions, accepte des règles et construit un monde commun n’est pas tenu.

Une société ressemble parfois à un grand navire : elle continue longtemps sur son erre après que ses moteurs ont cessé de fonctionner. Les habitudes et les institutions survivent à l’épuisement de la croyance qui les soutenait. Puis surviennent des moments de révélation. Les gilets jaunes, les émeutes de 2023, les conflits autour de la crise sanitaire, et désormais le 17 octobre, rendent visible ce qui travaillait depuis longtemps les profondeurs de la société.

L’histoire devrait pourtant nous inviter à la prudence. Malraux avait bien perçu cette puissance émotionnelle des moments révolutionnaires, où l’expérience de la fraternité semble abolir, dans l’enthousiasme collectif, les divisions du monde réel. Mais elle devient une illusion politique lorsqu’on prend ce sentiment provisoire d’unité pour la réalité durable d’un peuple.

Mai 1968 en offre un exemple frappant. L’immense effervescence sociale et culturelle n’empêcha pas, quelques semaines plus tard, la victoire écrasante des gaullistes aux élections législatives de juin. La France des barricades n’était pas toute la France. La « majorité silencieuse », improbable et quasi invisible la plupart du temps, s’était actualisée spectaculairement dans les urnes. L’intensité d’une mobilisation ne renseigne pas, à elle seule, sur la profondeur de son assentiment dans la société, encore moins sur sa capacité à instituer un ordre politique nouveau.

Une révolution n’est pas seulement la destitution d’une autorité. Elle se construit dans le temps, elle a besoin de l’équivalent des Lumières au XVIIIe siècle pour accoucher de 1789 ou du marxisme, au XXe, pour provoquer 1917. Elle suppose des structures intellectuelles, organisationnelles et des réseaux sociaux déterminés à formuler une légitimité nouvelle, un horizon collectif et de transformer des revendications contradictoires en projet politique. C’est la raison pour laquelle si les jeunes sont généralement un emblème des révolutions, s’ils tiennent les barricades, ce ne sont pas eux qui la font.

Depuis plusieurs décennies, les grandes organisations collectives ont perdu une partie de leur capacité à représenter, organiser et transformer les conflits sociaux. Partis politiques, syndicats, associations, mouvements d’éducation populaire : toutes ces médiations qui permettaient aux revendications de devenir des programmes, aux colères de s’inscrire dans une négociation et aux mobilisations de trouver une traduction institutionnelle se sont dramatiquement affaiblies.

La rue exprime une puissance de refus, mais peine à construire une puissance de proposition. Les réseaux sociaux accélèrent la mobilisation, diffusent les images, entretiennent les émotions et rendent possible une coordination spectaculaire. Mais ils ne remplacent ni la délibération, ni l’organisation, ni la responsabilité politique. Ils peuvent créer, en quelques heures, le sentiment d’une communauté sans lui donner les moyens de durer. Les explosions sociales se succèdent alors sans toujours parvenir à transformer durablement les institutions. Et chaque échec risque d’approfondir le sentiment d’impuissance, le rejet du politique et l’attraction pour les solutions autoritaires.

Le danger est qu’une société devenue incapable de traduire ses conflits en décisions collectives ne connaisse plus que l’alternance des accès de colère et des appels au rétablissement de l’ordre avec des épisodes de répression policière qui aggravent encore davantage la défiance.

S’il faut prendre au sérieux les revendications de la jeunesse et les comprendre, s’il faut refuser de réduire les événements à leur dimension sécuritaire, rien ne justifie d’accorder
une signification émancipatrice à l’ensemble des violences. La liberté de manifester est une conquête démocratique. Le saccage des mairies ou le pillage des commerces n’en sont pas le prolongement naturel. Au contraire, la banalisation de ces actes peut contribuer à délégitimer les revendications des manifestants et à renforcer les forces politiques qui prétendent résoudre la crise démocratique par la seule restauration de l’autorité, une autorité limitée à celle des forces de l’ordre.

Plutôt que de clamer que l’autorité est un mensonge ou un « chantage » comme le fait Tristan Garcia, (in L’autorité est un chantage, Flammarion, 2026) les élites intellectuelles devraient employer ce qui leur reste d’autorité pour mieux inventer des formes nouvelles de représentation, de construction de normes communes et des modèles efficients d’action publique. C’est à cette condition qu’elles seront capables de participer à transformer la colère en puissance démocratique. C’est cette construction, et non l’ivresse d’un soir d’émeute, qui pourrait réellement rouvrir l’avenir politique.