Les justifications victimaires de la violence edit

29 October 2026

Que ce soit pour justifier des violences physiques ou symboliques, relationnelles, sociales ou guerrières, des arguments victimaires sont régulièrement invoqués par des acteurs de la société civile comme par des intellectuels ou des représentants politiques. Dans ces montages rhétoriques, l’agression est présentée comme une légitime défense et l’auteur est exempté de la responsabilité de ses actes. Ces arguments sont devenus particulièrement efficaces et transmissibles dans nos sociétés, avec la primauté accordée aux émotions, aux images et aux réseaux sociaux.

Les humains ont toujours cherché à justifier leurs comportements violents envers leurs semblables, qu’ils soient collectifs ou individuels. Chaque période comme chaque contexte favorise des arguments différents : l’ordre divin, la supériorité de caste ou de genre, la préservation de la morale ou de l’honneur, l’expansion impériale, la lutte contre la barbarie, la pureté ethnique ou culturelle, la protection de l’intégrité collective ou individuelle, le patriotisme, la révolte contre l’oppression, la désobéissance civile, etc.

À notre époque, un type particulier de justification est mobilisé de façon récurrente : l’invocation d’un statut de victime. Cette tendance peut être analysée comme le revers de l’évolution progressiste et salutaire de nos sociétés vers une meilleure prise en compte de toutes les formes de préjudice. La situation de victime n’est plus considérée comme une honte ou un signe de faiblesse, mais comme une catégorie culturelle particulièrement signifiante pour faire valoir sa souffrance et appeler à la reconnaissance[1]. Comme tous les progrès culturels, la légitimation du statut de victime ouvre à des détournements pernicieux[2]. Certains acteurs légitiment leur violence en invoquant le statut de victime, qu’ils aient ou non réellement subi un préjudice.

Ce dévoiement est d’autant plus susceptible de se produire aujourd’hui, quand le statut de victime n’est plus seulement défini de façon juridique – par un préjudice caractérisé – ou morale, mais par une expérience subjective et psychologique : se sentir victime. On retrouve ici la tendance solipsiste de notre époque, celle qui nous amène à sacraliser le ressenti individuel. Humaniste et bienveillante de prime abord, cette manière de créditer a priori les préjudices ressentis peut mener à l’accusation a priori de « coupables » supposés.

Psychologiquement, ces mécanismes ne sont pas nouveaux. De tout temps, des êtres humains ont pu arguer – sincèrement ou non – qu’ils ne faisaient que se défendre en agressant d’autres humains. Dans les domaines des conflits interpersonnels et des crimes et délits, la rhétorique de l’inversion accusatoire est bien connue : le coupable retourne la culpabilité et se présente comme victime de la personne agressée ou des redresseurs de tort (les figures d’autorité, la police, le juge, etc.).

Ce qui est marquant aujourd’hui, c’est la façon dont ces justifications victimaires de la violence peuvent être validées a priori par l’environnement social ou partagées collectivement. Elles peuvent être invoquées aussi bien rétroactivement, pour expliquer un acte commis, que par anticipation, pour autoriser une violence à venir.

Il est vertigineux de constater à quel point ce type de rhétorique peut se retrouver dans des domaines extrêmement divers et hétérogènes : harcèlement scolaire, agressions au travail, émeutes, pillages, diffamation publique, terrorisme, propagande de guerre… Ces différents domaines relèvent bien sûr de mécanismes et de variables radicalement différents. Il est néanmoins utile d’identifier des chaînes rhétoriques communes, qui peuvent nous informer à la fois sur l’esprit du temps et sur les modalités propres aux médias contemporains.

Il est d’abord intéressant de constater qu’en quelques décennies, les justifications offensives de la violence, autrefois monnaie courante, sont de moins en moins assumées par les acteurs et tolérées par l’opinion (racisme, sexisme, prétention de supériorité, volonté de puissance et d’expansion, idéal révolutionnaire, lutte des classes…).

Ainsi, des émeutiers qui vandalisent le bien d’autrui ou qui pillent des magasins peuvent se présenter comme agissant en réponse contre la « violence sociale et policière » ou du « néo-libéralisme » ; des personnes mues par l’antisémitisme affirment être avant tout des défenseurs « antisionistes » des Palestiniens opprimés ; d’autres qui stigmatisent les musulmans se présentent comme des défenseurs des juifs, etc.

Mutatis mutandis, même des acteurs particulièrement meurtriers n’assument plus leur violence offensive dans leur communication, mais plaident plutôt la légitime défense ou la protection des opprimés. Dans ses déclarations publiques, Vladimir Poutine affirme ainsi qu’il a été acculé à l’invasion de l’Ukraine pour se défendre des « néo-nazis » et de l’OTAN, et nie nombre de ses actions guerrières. Des djihadistes terroristes se présentent comme des « martyrs » de la lutte contre les « mécréants » (c’est-à-dire comme étant à la fois victimes et héros).

Ces rhétoriques reposent souvent sur une forme de triangulation. Une personne ou un groupe s’identifie à une personne ou à un groupe victime – objectivement ou subjectivement –, pour légitimer sa propre violence envers un agresseur désigné. Cet enchaînement logique est d’autant plus insidieux que sa première étape semble anodine et courante. En effet, face à la souffrance d’une victime, l’identification est un mouvement spontané. On pourrait parler ici d’une « collectivisation du préjudice », que l’on retrouve dans des slogans tels que « Je suis Charlie », « Nous sommes tous ukrainiens » ou « Nous sommes toutes Gisèle Pelicot ».

Cette identification est en soi une source pacifiante de solidarité et de cohésion du groupe. Mais elle peut mener à d’autres raisonnements problématiques. Le premier est la justification de la violence d’un tiers – non concerné – envers l’agresseur supposé. En effet, si un tiers considère qu’il partage le préjudice, alors il peut se vivre comme étant lui-même victime de l’agresseur supposé et en droit de l’attaquer pour se défendre (cf. les diffamations publiques, les expéditions punitives, les violences d’honneur, etc.).

Le second raisonnement délétère est la recherche d’un bouc émissaire. En effet, le pendant symétrique à la collectivisation du préjudice est la collectivisation de la culpabilité : toutes les personnes liées d’une manière ou d’une autre à l’agresseur présumé peuvent être considérées comme coupables par association[3]. Par exemple : « Tous les musulmans sont des terroristes en puissance », « Tous les juifs de la diaspora sont responsables des actes engagés par le gouvernement israélien », « Tous les Français sont coupables des crimes commis pendant la colonisation de l’Algérie »… Ces mécanismes d’amalgame, lorsqu’ils sont diffusés à grande échelle et entretenus dans des bulles de convaincus, peuvent aboutir à la perte d’empathie pour des adversaires, et ainsi à la levée des inhibitions qui freinent la violence.

Ces justifications victimaires de la violence peuvent ainsi mener des acteurs à rompre avec des principes structurants de la justice moderne et de l’État de droit (l’individualisation de la culpabilité, l’interdiction de faire justice soi-même, le monopole de la violence légitime conféré à l’État, etc.) et à renouer avec des modalités traditionnelles de justice[4], telles que la vengeance, la loi du talion, la vendetta, la transmission héréditaire du préjudice ou de la culpabilité, la punition collective, etc.

Aucun domaine ni aucune cause n’est immunisé contre ces glissements rhétoriques. Même un mouvement aussi émancipateur et progressiste que #MeToo a pu connaître de telles dérives, bien que minoritaires : vengeances publiques via la diffamation dans des médias, instrumentalisation d’une accusation pour écarter un concurrent ou encore expéditions punitives contournant la Justice[5]. C’est parfois un point aveugle de nombre d’acteurs qui luttent contre les discriminations, le sexisme, le racisme, etc. : le risque de stigmatiser à leur tour des innocents (« raciste » et « sexiste » sont aussi des stigmates, des insultes).

En psychologie de la morale, on nomme « légitimité destructrice » (destructive entitlement) le processus par lequel une personne ayant subi une injustice en vient à se considérer comme autorisée à obtenir réparation aux dépens d’autrui, y compris de personnes innocentes[6]. Sa demande de réparation est légitime, mais la manière dont elle la met en acte est destructrice (compenser une injustice par une autre injustice). Ces logiques sont particulièrement à l’œuvre chez les émeutiers qui cassent, vandalisent ou pillent, tout en ayant le sentiment que leurs actes sont moralement justes.

Ces mécanismes sont d’autant plus susceptibles de se produire que certains idiomes de détresse utilisés aujourd’hui pour exprimer l’expérience de victime ont une définition vague ou extensive : se sentir « discriminé(e) », « méprisé(e) », « offensé(e) », « micro-agressé(e) », « non reconnu(e) », etc.[7] En effet, de telles allégations imprécises peuvent être difficiles à contester lorsqu’elles ne renvoient à aucun fait précis susceptible d’être discuté. Les agresseurs supposés se trouvent alors dans l’impossibilité de prouver leur innocence. S’il peut déjà s’avérer difficile pour un(e) accusé(e) de prouver qu’il ou elle n’a pas fait quelque chose, il l’est encore davantage de prouver qu’il ou elle n’a pas pensé quelque chose. Et dans certains cas, ses tentatives pour prouver sa bonne foi seront interprétées comme des dénégations, voire comme des preuves de mauvaises intentions cachées.

L’auto-victimisation de personnes qui se sentent méprisées peut sembler très éloignée des violences meurtrières mentionnées plus haut. Pourtant, de nombreux engagements radicaux allant jusqu’au passage à l’acte puisent leurs racines psychologiques dans de tels éprouvés, qui alimentent le ressentiment et l’aspiration à la vengeance, fût-ce contre des innocents[8]. De plus, des montages rhétoriques permettent de justifier le passage du préjudice symbolique à la violence physique. Par exemple, désigner les décisions ou les idées d’un acteur (personne ou institution) avec le vocabulaire de la violence : « matraquage », « castagne », « casse sociale », « forme de violence »… Il est alors plus aisé de présenter l’attaque physique de cet acteur comme des représailles symétriques et légitimes. Enfin, nous devons garder à l’esprit que la diffusion de discours haineux, si elle demeure symbolique, aboutit à placer une cible dans le dos de personnes réelles et à encourager des acteurs prompts à passer à l’acte.

Toutes ces « violences victimaires » ont pour point commun d’activer le levier de l’empathie. Même des groupes radicaux ou des États tyranniques utilisent désormais dans leur propagande des images individualisées – réelles ou fabriquées – qui visent à susciter la compassion interpersonnelle (témoignages d’enfants blessés ou de femmes violées, photos et vidéos de civils massacrés, récits sensibles sur l’enfance d’un « martyr », etc.).

On atteint ici les paradoxes de sociétés et de médias qui accordent une place centrale à la souffrance personnelle, aux émotions, à l’indignation et à l’empathie[9]. Si chacun est en droit de se présenter comme victime (« méprisé », « discriminé », etc.), alors cela signifie qu’il y a aussi de nombreux responsables désignés ou supposés, et que chacun peut potentiellement être considéré comme le bourreau d’un autre.

Dans cette concurrence pour le statut de victime, l’empathie peut être manipulée sur les réseaux sociaux et dans les divers médias : activée envers des victimes présumées, et désactivée envers des coupables désignés[10]. Ces phénomènes sont amplifiés par plusieurs tendances des discours contemporains : les raisonnements par groupes d’appartenance, la polarisation des opinions, la démonisation des adversaires et la définition des causes non pas en plein (« pour » un objectif, un idéal), mais en creux (« contre » une idéologie ou un groupe). Lorsqu’un acteur (une personne ou un groupe) définit son entreprise essentiellement par l’ennemi qu’il combat (les racistes, les fascistes, les capitalistes, les immigrés, les « wokistes »…), la seule présence de cet ennemi peut être vécue comme une forme d’agression, de provocation, qui légitime la contre-attaque.

[1] François Azouvi, Du héros à la victime, Gallimard, 2024.

[2] Bradley Campbell, Jason Manning, The Rise of Victimhood Culture: Microaggressions, Safe Spaces, and the New Culture Wars, Palgrave Macmillan, 2018 ; Pascal Bruckner, Je souffre donc je suis, Grasset, 2024.

[3] Yascha Mounk, Le Piège de l’identité. Comment une idée progressiste est devenue une idéologie, Éditions de l’Observatoire, 2023.

[4] Christophe Darmangeat, Casus belli. La guerre avant l’État, La Découverte, 2025.

[5] Caroline Fourest, Le Vertige MeToo. Trouver l'équilibre après la nouvelle révolution sexuelle, Grasset, 2024 ; Charlotte Bienaimé, « Les Femmes contre-attaquent », Un podcast à soi, épisode n° 34, Arte Radio, 2022.

[6] Ivan Boszormenyi-Nagy, Barbara R. Krasner, Between Give and Take: A Clinical Guide to Contextual Therapy, Brunner/Mazel, 1986.

[7] François Dubet, Ce qui nous unit. Discriminations, égalité et reconnaissance, Éditions du Seuil, 2016 ; Caroline Fourest, Génération offensée. De la police de la culture à la police de la pensée, Grasset, 2020 ; François Dubet, Le Mépris. Émotion collective, passion politique, Éditions du Seuil, 2025.

[8] Sébastien Dupont, Guillaume Corduan, « Favoriser la flexibilité cognitive pour prévenir la radicalisation violente », Le Journal des psychologues, 2021, n° 391, p. 73-78.

[9] Paul Bloom, Against Empathy: The Case for Rational Compassion, Vintage, 2018.

[10] Samah Karaki, L’empathie est politique. Comment les normes sociales façonnent la biologie des sentiments, JC Lattès, 2024 ; Anne-Cécile Robert, La stratégie de l’émotion, 2ème éd., Lux Éditeur, 2025.