Pourquoi les Français sont les seuls à refuser le report de l’âge de départ en retraite edit

14 October 2026

Indéniablement le désir de retraite précoce est bien installé dans l’opinion. Même si elle est maintenant un peu ancienne, l’enquête réalisée par Bertrand Martinot en 2022[1], le montrait bien : 45% des actifs interrogés trouvaient l’âge de départ à la retraite (à l’époque fixé à 62 ans) « approprié », 48% le trouvaient même « trop élevé » et seulement 7% « pas assez élevé ». Il est très peu probable que les choses aient depuis beaucoup évolué.

Je voudrais écarter d’emblée une hypothèse pour expliquer ce refus de la prolongation de la vie active : celle qui l’associerait à un refus du travail ou à une très forte distanciation des Français avec le travail. Dans un livre publié aux Presses de Sciences Po[2] sur les « valeurs du travail », j’avais exploité les données des enquêtes européennes et mondiales sur les valeurs sur les attitudes à l’égard du travail et il en ressortait que la France n’appartenait pas au groupe de pays les plus proches d’une conception instrumentale du travail. Les Français étaient plus proches, en moyenne, des pays scandinaves qui conçoivent plus le travail comme une vocation.

D’ailleurs dans l’enquête Martinot, une question est posée sur le fait de vouloir travailler plus ou moins et 31% des actifs disent vouloir « travailler plus pour gagner plus », 46% « comme aujourd’hui » et seulement 15% « travailler moins quitte à gagner moins ». Dans une autre enquête sur les jeunes et le travail réalisée en 2024, 80% répondaient qu’ils continueraient de travailler même s’ils avaient les moyens financiers de ne pas le faire. L’hypothèse du refus du travail semble pouvoir être écartée.

Une autre idée serait de penser que les Français souffrent de conditions de travail plus défavorables que celles des travailleurs des autres pays développés et que cela les conduit à aspirer à une retraite précoce. Dans le livre sur les valeurs du travail, j’avais examiné les indicateurs de l’OCDE sur la qualité du travail (qualité des salaires, autonomie dans le travail, horaires prolongés, insécurité sur le marché du travail, risques pour la santé physique, opportunités d’apprentissage et opportunités de développement de carrière) et je ne trouvais pas que la France appartiendrait à la classe des pays les plus défavorisés en matière de conditions de travail, bien au contraire[3]. Elle était proche de l’Allemagne et du Royaume-Uni, la classe plus favorable étant celle regroupant les pays nordiques, la classe la plus défavorable regroupant des pays méditerranéens, la Pologne et le Japon. D’ailleurs je  ne trouvais pas de liens, au niveau agrégé des pays, entre la qualité moyenne des conditions de travail et le type de rapport au travail caractérisant le pays (même si ces liens existent au niveau individuel). Et je pense que je n’en aurais pas trouvé entre la qualité moyenne des conditions de travail et le rapport à la question des retraites.

Ce qui était frappant dans les données sur les attitudes à l’égard du travail, c’est la combinaison d’un effet individuel et d’un fort effet pays : l’effet individuel consiste en un gradient social concernant les attitudes à l’égard du travail ; le rapport instrumental au travail est d’autant plus marqué que la qualification est basse. À l’inverse, les personnes de statut socioprofessionnel plus élevé privilégient plus souvent les aspects d’épanouissement et de réalisation dans le travail. Ce gradient social se manifeste dans tous les pays analysés, un constat peu surprenant qui rejoint les thèses d’Inglehart et de Maslow selon lesquelles les besoins d’accomplissement de soi ne se manifestent pleinement qu’un fois les besoins matériels et de sécurité satisfaits.

Mais l’effet pays est très fort et surtout se maintient à niveau de qualification donnée. Il n’est pas dû à un effet de composition : ce n’est pas parce que la Suède et la Norvège ont une main d’œuvre plus qualifiée que ces pays adhèrent beaucoup plus souvent que l’Espagne ou la Pologne à une orientation vocationnelle du travail ; en effet cette orientation vocationnelle plus marquée des Nordiques se manifeste à tous les niveaux de qualification. Dans l’orientation des attitudes à l’égard du travail, il y a prédominance de l’effet pays sur l’effet individuel. Je suppose qu’il pourrait en être de même concernant les attitudes à l’égard de la retraite. Cet effet pays, faut-il l’appeler « culturel » ? Je laisse la question ouverte.

Mais, concernant les attitudes à l’égard de la retraite, qu’en est-il de l’effet individuel en France ? L’enquête Martinot permet d’apporter quelques éléments de réponse. Le tableau 1 montre quelques variables de situation associées d’une part au désir de partir plus tôt en retraite, d’autre part à l’acceptation de l’idée de partir plus tard.

 Tableau 1. Opinion des actifs en emploi (%) selon laquelle l’âge de départ à la retraite est trop élevé (62 ans en 2022) ou pas assez élevé (Source : enquête de Bertrand Martinot, 2022) 

Note : la troisième option proposée était « approprié », choisie par 45% des personnes interrogées

Tout d’abord les variations de l’opinion (très minoritaire) selon laquelle l’âge de départ à la retraite n’est pas assez élevé (colonne de droite), en fonction de ces variables sont très faibles. Certes les cadres supérieures acceptent plus souvent cette idée mais ils ne sont que 11% à le faire (contre 5% des ouvriers et des employés). Et cette opinion sur le départ plus tardif à la retraite ne varie pas significativement en fonction du sentiment de pénibilité physique, ni en fonction de la satisfaction au travail (y compris en contrôlant les autres variables). Autrement dit, la plupart des Français rejettent cette idée et ce rejet semble indépendant en grande partie de leur situation de travail[4].

Les résultats sont un peu différents concernant l’idée d’abaisser encore l’âge de départ en retraite. Deux variables exercent un effet significatif assez prononcé : l’âge et la satisfaction au travail. La volonté d’abaisser encore l’âge de la retraite est très majoritaire chez les jeunes (61%) alors qu’elle est minoritaire chez les plus âgés (41% chez les 50-64 ans) ; elle décroît régulièrement avec l’âge. Il y a d’ailleurs là quelque chose d’un peu mystérieux car les jeunes auraient intérêt, s’ils veulent préserver le système de retraite actuel pour pouvoir en bénéficier lorsqu’ils arrêteront de travailler, à ce que l’âge de départ en retraite soit repoussé. Mais sans doute ne raisonnent-ils pas en futurs retraités potentiels, mais en actifs qui, comme les autres, veulent interrompre assez tôt leur vie professionnelle, quelles qu’en soient les conséquences sur la viabilité du système par répartition.  

De même cette idée de rendre plus précoce l’âge de départ est d’autant plus partagée que la satisfaction au travail est faible.  Le sentiment de pénibilité physique joue également à un moindre degré. L’impact de ces deux facteurs se comprend aisément.

Au total, la variation de la pénibilité des situations de travail ne joue que dans un sens : quand cette pénibilité augmente elle accroît la revendication de partir tôt à la retraite, mais quand elle diminue elle n’augmente pas l’acceptation de prolonger la vie active.

Comment s’est imposée la norme sociale du départ précoce

Tout se passe comme si l’idée qu’il y a un seuil d’âge, assez précoce, à partir duquel la vie de travail doit s’interrompre, s’était imposée dans l’opinion comme une norme sociale imprescriptible, indépendante des situations de travail des différentes catégories d’actifs. Cela conduit d’ailleurs à relativiser l’importance du débat sur la pénibilité. Non pas, bien sûr, qu’il ne faille pas en tenir compte dans le calcul de l’âge de départ en retraite. Mais, si on prend au sérieux les données que je viens de présenter, il y a peu à attendre de cette éventuelle prise en compte de la pénibilité pour élever le niveau d’acceptation d’un report de cet âge de départ.

La question qui reste est la suivante : comment expliquer que cette norme du départ précoce se soit imposée si largement, si durablement, et résiste à toutes les évolutions de la vie économique et à toutes les pressions politiques ? Les quelques éléments de réponse que je voudrais proposer sont de pures conjectures mais je les livre au débat.

Dans un article précédent de Telos[5], j’avais présenté une courbe assez fascinante montrant l’évolution des heures travaillées par habitant dans plusieurs pays de l’OCDE dont la France. Jusqu’à la fin des années 1970, la France est proche, sur cet indicateur, de la plupart de ses voisins européens, comme l’Allemagne ou le Royaume-Uni (et très éloignée avec eux des États-Unis et des pays asiatiques). Mais elle décroche fortement au début des années 1980 et le passage à la retraite à 60 ans, puis les 35 heures y ont évidemment contribué. Depuis, la France n’a jamais rattrapé son retard. Au-delà des chiffres eux-mêmes c’est la justification économique et politique de cette transformation qui s’est profondément inscrite dans la conscience collective.

L’argumentation politique qui a accompagné les réformes sur le temps de travail était centrée sur l’idée du « partage du travail ». Ce partage s’entendait entre l’ensemble des actifs (via les 35h), mais également entre les jeunes et les travailleurs âgés incité à laisser la place. Les dispositifs de préretraite mis en place étaient directement prévus à cet effet : les contrats de solidarité et la préretraite progressive (PRP) en 1982 et surtout la dispense de recherche d’emploi (DRE) en 1984 qui permettait à des chômeurs âgés d’être dispensés de rechercher un emploi tout en continuant d’être indemnisés. D’autres dispositifs suivront comme l’ARPE (Allocation de remplacement pour l’emploi) et l’ASFNE un système de préretraite financé en partie par l’Etat via le Fonds national pour l’emploi. Ces dispositifs de préretraite permettaient de faire la jonction avec la retraite de plein droit et contribuaient donc à faire baisser le taux d’activité des 55 ans et plus. Ils étaient extrêmement couteux pour les finances publiques et l’assurance chômage qui en assumaient l’essentiel du financement. Selon la DARES les dépenses pour les préretraites publiques représentaient 2,77 milliards d’euros en 2001.

À partir des années 2010 cependant la plupart de ces dispositifs ont été abandonnés, sauf pour des publics ciblés, et la doctrine a changé : il ne s’agit plus de faire sortir les travailleurs âgés du marché du travail pour favoriser l’emploi des jeunes (ce qui d’ailleurs n’a jamais fonctionné), mais au contraire d’augmenter le taux d’emploi des seniors.

Mais on peut penser que cette thématique du « partage du travail » a infusé dans les esprits. Elle avait le mérite de la simplicité et paraissait relever de l’évidence : un travailleur âgé qui interrompt son activité peut ainsi laisser la place à un jeune. Bien sûr l’économie ne fonctionne pas comme un jeu à somme nulle, mais de tels raisonnements binaires rencontrent un franc succès dans le discours politiques (riches vs non riches, Français vs étrangers etc.) et séduisent l’opinion. Dans le cas des travailleurs âgés, l’idée du partage du travail conférait en outre une justification morale au fait d’interrompe précocement, au bénéfice des jeunes, sa vie active.

Il y a bien sûr également des facteurs institutionnels qui freinent l’adoption de mesures visant à prolonger la durée de vie active. Dans leur livre sur la démocratie sociale, Gilbert Cette, Guy Groux et Richard Robert[6] soulignent que la division, la faible représentativité, l’émiettement des syndicats français alimentent leur radicalité et a rendu impossible de parvenir à un minimum de consensus sur la question des retraites.

Les syndicats exercent-ils pour autant une influence sur l’opinion ? On peut en douter car leur image n’est pas excellente (dans la dernière livraison de Fractures françaises, seuls 36% des personnes interrogées disent leur faire confiance). La relation est peut-être plutôt inverse, les syndicats ont suivi l’opinion (et celle de leurs membres) très hostile à au report de l’âge de départ en retraite. Ils auraient pu choisir une autre voie, celle d’un « réformisme social responsable »[7] qui aurait, peut-être, fait bouger les lignes, mais force est de constater qu’ils ne l’ont pas fait.

Edouard Philippe vient de proposer de reporter l’âge de la retraite à 64 ans puis à 65 ans à un horizon plus éloigné. C’est courageux, mais on mesure les difficultés qu’il rencontrera pour convaincre les Français.

[1] Voir Bertrand Martinot et Lisa Darbois, « Les Français au travail : dépasser les idées reçues », Institut Montaigne, Février 2023.

[2] Olivier Galland, Les Valeurs du travail. Contrastes et évolutions en France et dans les pays développés, Presses de Sciences Po, chaire de sécurisation des parcours professionnels, 2024.

[3] Voir les données sur les indicateurs de qualité du travail de l’OCDE pour 11 pays développés dont la France, pages 54 et suivantes du livre sur Les Valeurs du travail.

[4] Une régression de l’acceptation du report de l’âge de la retraite, avec le sexe, l’âge, la pcs (pcs+ vs pcs-), le niveau de diplôme, le niveau de revenu, le sentiment de pénibilité physique, le sentiment de pénibilité psychologique, la satisfaction au travail, montre un R2 très faible de 0,019.

[5] Olivier Galland, « Les Français ne veulent-ils plus travailler ? », Telos, 19 avril 2023.

[6] Gilbert Cette, Guy Groux et Richard Robert, Sauver la démocratie sociale. Du conflit au contrat, Calmann Lévy, coll. « Liberté de l’esprit », 2026.

[7] Ibid., p. 212