La présidentielle et l’Europe edit
L’Europe devrait être un sujet majeur de l’élection présidentielle[1] dont tant d’enjeux ont une dimension européenne. Transition écologique, politique économique et industrielle, budget, dette ou défense, les politiques aux niveaux national et européen sont inextricablement liées. On pourrait ajouter immigration et asile, mais cela mériterait une tribune à part.
La transition écologique est l’un des domaines où cette intrication est la plus visible. Le réchauffement climatique ne peut se régler au seul niveau national. S’il faut une politique nationale volontariste, le cadre européen assure que nos partenaires agissent à l’unisson. Pour entraîner le reste du monde, l’engagement de l’Union européenne (UE) est essentiel. L’accord de Paris de 2015 en est la parfaite illustration. Laurent Fabius, président de la COP21, n’aurait pas obtenu cet accord sans l’engagement de l’UE, dont certains États-Membres étaient plutôt réticents.
Les feux de forêts cet été partout en Europe, comme les grandes crues en 2024 montrent que les conséquences du réchauffement touchent toute l’Europe. La solidarité, la prévention et les secours doivent se penser au niveau européen. Si l’élection d’un président français climatosceptique serait désastreuse pour la France et pour l’Europe, l’élection d’un président eurosceptique qui prétendrait apporter des solutions purement nationales à la transition écologique serait tout aussi vaine.
L’intrication des niveaux européen et national est encore plus évidente pour la politique économique. Avec le marché unique, l’euro et la politique commerciale, des pans entiers de la politique économique se conçoivent dans un cadre quasi-fédéral. Certains rejettent sur l’Europe la responsabilité de performances économiques qu’ils jugent insatisfaisantes, alors qu’elles relèvent d’abord de choix français. Certains veulent revenir sur l’indépendance de la Banque centrale européenne qui, selon eux, briderait la croissance, or c’est cette indépendance qui a permis à Mario Draghi de s’engager à faire « whatever it takes » (tout ce qu’il faudra) pour résoudre la crise de l’euro[2]. D’autres veulent s’affranchir des règles budgétaires européennes (que la France ne respecte pas) et veulent quitter de facto l’UE. Pourtant depuis le Brexit, cette perspective a perdu en popularité et ses promoteurs ne l’affiche plus ouvertement[3]. Certes, l’Union européenne peut toujours mieux faire et commence à peine à définir une politique industrielle[4] , mais avec l’euro, elle est un succès qui offre un cadre stable à ses Etats-Membres qui y mènent des politiques nationales aussi diverses que celles de Pedro Sanchez en Espagne ou Friedrich Merz en Allemagne. Depuis 2018, un gouvernement de gauche en Espagne a obtenu une croissance de près de 2% par an et réduit sa dette de 109% à 100% du PIB avec un déficit public sous 3%. L’Allemagne n’a connu qu’un demi-pourcent de croissance par an, avec des coalitions gouvernementales différentes, mais toutes soumises au « frein de la dette » (une règle constitutionnelle allemande de 2009). La France, depuis 2017 a connu une croissance d’un peu plus de 1% par an, avec une dette passée de 98% à plus de 115% et des déficits supérieurs à 3%.
L’enjeu pour la France n’est pas de se libérer de règles européennes qui ne limitent pas ses choix, mais de renforcer l’Union européenne dont la souveraineté protège et renforce la souveraineté nationale.
La question est de savoir si l’Union doit se doter de nouvelles ressources propres[5] et si oui, lesquelles. La dette européenne contractée pour faire face à la crise du COVID doit-elle être remboursée immédiatement aux dépens d’autres politiques européennes ? L’Union doit-elle s’endetter pour investir dans la transition écologique, les hautes technologies et la défense ? L’émission de titres européens[6] renforcerait le rôle de l’euro en attirant l’épargne internationale. Ces sujets déjà discutés au niveau européen ne s’imposeront pas sans impulsion politique. Leurs modalités restent à définir et les candidats à la présidentielle devraient se positionner sur ces sujets.
Les programmes qui prévoient de réduire unilatéralement la contribution française au budget européen ou la rendre conditionnelle relèvent de la même logique que l’argument de Boris Johnson en faveur du Brexit, prétendant réallouer la contribution britannique au service de santé national. C’est un leurre. Les sommes dépensées au niveau européen le sont de façon plus efficace qu’au niveau national : elles évitent des dépenses redondantes, voire concurrentes dans les Etats-Membres et offrent une puissance financière supérieure.
Enfin, la guerre en Ukraine et le désengagement des Etats-Unis en Europe obligent à repenser la défense européenne. L’approche retenue jusqu’ici est insuffisante. Autoriser chaque Etat-Membre à dépenser plus ne résout en rien la fragmentation de la défense européenne et sa dépendance aux Etats-Unis. Pire, elle risque d’augmenter la concurrence entre Etats-Membres (Friedrich Merz veut doter l’Allemagne de l’armée conventionnelle la plus puissante en Europe) ou d’aggraver la production de doublons et les problèmes d’interopérabilité. L’échec du SCAF, futur avion de combat européen montre que le problème est moins le financement que la capacité à agir ensemble, de la production jusqu’au commandement.
Dans un article récent, Andrius Kubilius[7], Commissaire européen à la défense et à l’espace, appelle à la création d’une armée européenne pour pallier le désengagement américain. Il développe une vision exhaustive de son fonctionnement en s’appuyant sur des institutions existantes. Cette approche, loin de simplement créer une institution de plus, vise à résoudre les questions d’achats conjoints, la rapidité de décision européenne pour une première réponse tout en préservant les armées nationales. Faut-il franchir le pas ? avec quel calendrier et quelles modalités ? Ceux qui prétendent à gouverner le pays doivent exposer leur vision stratégique et leur compréhension de ces enjeux.
Les opinions exprimées dans cette tribune sont celles de l'auteur et ne reflètent pas nécessairement celles de son institution.
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[1] « L’élection présidentielle de 2027 risque de se transformer en un référendum pour ou contre l’Europe »
[2] « Après avoir encouragé un fort endettement public, la Banque centrale européenne étrangle aujourd’hui des finances publiques déjà dégradées »
[3] « De quel côté étiez-vous lors du Brexit en 2016 ? Tous les candidats à l’élection présidentielle française doivent être soumis à cette question »
[4] Pierre Jouvet, député européen : « L’argent public de l’Europe doit cesser de financer sa désindustrialisation »
[5] « Derrière la liesse de la Coupe du monde 2026, il y a des liasses qui échappent à l’impôt »
