Ce ne sont pas les chefs d’État qui feront les États-Unis d’Europe edit

28 September 2026

Dans un monde où le droit cède le terrain aux rapports de force, les citoyens attendent d’abord de l’Europe qu’elle les protège. Il ne s’agit pas de bâtir un « super-État » centralisateur, épouvantail commode des nationalistes, mais de faire de l’Europe une puissance, démocratiquement légitime, capable de défendre ses intérêts et ses valeurs. Or la simple addition de forces nationales fragmentées ne produit pas automatiquement un bloc puissant. Ne nous méprenons pas: dans le contexte géopolitique actuel, tous les États européens, y compris la France et l’Allemagne, sont des petits pays.

Dans ce contexte, il faut reconnaître à Gabriel Attal un mérite rare : celui de replacer la question existentielle européenne au cœur du débat français. En proposant de bâtir des « États-Unis d’Europe », il oblige chacun à préciser ses ambitions pour l’intégration du continent. Le véritable choix de la décennie se fera entre l’Europe fédérale, capable d’agir, et l’Europe intergouvernementale, condamnée à subir les décisions de Washington, Moscou ou Pékin, mais aussi les crises énergétique, climatique et numérique.

Gabriel Attal part de ce constat et propose de former autour d’un noyau d’États une union économique, technologique et écologique plus intégrée.

Sur ce terrain, le projet est ambitieux. Achever l’union des marchés de capitaux, investir massivement et de façon coordonnée dans l’intelligence artificielle, l’énergie ou les biotechnologies, utiliser la commande publique européenne pour soutenir notre industrie, y compris de défense : ces propositions répondent à une faiblesse réelle de l’Europe, riche mais fragmentée. C’est une étape nécessaire : tant que les achats et les chaînes de production restent organisés dans des cadres nationaux, les Européens ne bénéficient pas pleinement de leur taille collective.

C’est donc ici qu’apparaît la faiblesse centrale du projet. Le projet de Gabriel Attal s’arrête aux compétences régaliennes : commandement des armées, engagement des forces et diplomatie resteraient nationaux, donc soumis au véto de chaque gouvernement. Nous produirions davantage ensemble, sans nous doter des moyens de nous défendre collectivement, ni de porter une voix unie dans le monde.

Or une puissance européenne suppose ces trois dimensions : produire ensemble certes, mais aussi agir ensemble et avoir une politique étrangère unie. Européaniser l’industrie de défense sans européaniser la chaîne de décision stratégique ne résout qu’une partie du problème. Si la Russie agressait notre Union, celle-ci devrait pouvoir déployer dans l’urgence des capacités et équipements sous un commandement intégré. Produire ensemble des chars, des drones ou des systèmes antiaériens ne suffit pas si vingt-sept capitales doivent encore négocier leur emploi en cas de crise. Face au désengagement américain, l’’Europe doit construire une capacité autonome de décision et d’action.

Une armée européenne ne se décrète pas du jour au lendemain. Elle peut néanmoins se construire avec célérité : achats communs privilégiant l’industrie européenne, spécialisation de certaines capacités entre États, stocks communs, capacités de production plus flexibles, académies militaires européennes, puis chaîne de commandement intégrée. En corollaire, se pose nécessairement la question d’une décision politique européenne pour l’engagement des forces et de son contrôle démocratique.

La même contradiction existe pour la diplomatie. Peut-on prétendre constituer un « continent-puissance » tout en conservant autant de politiques étrangères qu’il existe d’États membres et en soumettant chaque positionnement ambitieux au risque d’un véto ? L’Union européenne est le premier marché mondial ; si nos gouvernements persistent à envoyer des signaux différents lors des crises internationales, sa capacité d’action sera incomplète, voire inexistante. L’accord commercial conclu à Turnberry avec les États-Unis en juillet 2025 illustre cette difficulté : l’Europe est incapable de convertir son poids économique en rapport de force politique.

La seconde limite du projet de Gabriel Attal tient à sa méthode. Sa vision dépend de sa capacité de convaincre six ou huit gouvernements de former un noyau dur, de négocier un « Traité de prospérité économique et d’urgence écologique », puis de le soumettre simultanément aux peuples concernés lors d’un « référendum européen ». L’enclenchement du processus et l’écriture de ce traité dépendraient donc toujours des dirigeants nationaux et de certains dirigeants nationaux puisque Gabriel Attal exclu d'emblée une vingtaine d'États européen : une méthode intergouvernementale pour accoucher d’une fédération.

Si l’Union possède déjà des éléments fédéraux : un droit commun, un Parlement élu au suffrage universel, une monnaie unique, une Cour de Justice, le Conseil européen a trop souvent détourné le processus décisionnel ces dernières années. Le Conseil fait avancer, ou reculer l’Europe par le plus petit dénominateur commun, étant le théâtre de marchandages entre priorités, majorités et calendriers nationaux divergents. Ce n’est pas par lui que la fédération européenne que nous appelons de nos vœux pourra naître.

Pour achever une fédération, il faudra une révision des traités, ou bien une assemblée constituante européenne. Les traités actuels permettent déjà d’aller plus loin : abolir le droit de veto, créer des listes transnationales aux élections européennes, revenir au principe d’une Commission resserrée, améliorer la transparence des prises de décision pour les citoyens. Ces évolutions n’auraient toutefois de portée que si elles s’inscrivaient dans une démocratie européenne mûre, fondée sur la séparation des pouvoirs, avec un Parlement européen doté de l’initiative législative, un équilibre de pouvoir entre les institutions, et des choix lisibles pour les citoyens.

C’est précisément sur ce point que Volt Europa propose une méthode différente. Créé en 2017 dans le sillage du Brexit, notre mouvement est aujourd’hui actif dans plus de 33 pays, compte 34 000 membres, plus de 400 élus et cinq députés au Parlement européen. Sa particularité n’est pas seulement de défendre une intégration plus poussée : elle consiste à amener directement la compétition politique à l’échelle européenne.

Le travers traditionnel de la politique européenne consiste à confier le pouvoir à des partis nationaux, qui rejoindront ensuite des familles européennes hétéroclites pour rechercher, après les élections, de pénibles compromis avec leurs homologues. Volt renverse la table avec une nouvelle logique : faire émerger, avant les élections, une offre politique continentale unique, pour construire à terme des majorités transnationales. La différence n’est pas seulement organisationnelle. Elle touche à la nature même de la démocratie européenne : passer d’une diplomatie permanente entre gouvernements nationaux à une authentique vie politique européenne.

Cette méthode ne rend pas les négociations entre États inutiles : une fédération européenne doit bien avoir un Sénat où nos gouvernements nationaux seront représentés. Elle cherche à créer les conditions politiques permettant de les dépasser lorsque l’échelle nationale devient trop étroite. Une Europe fédérale ne peut pas naître du seul accord entre chefs d’État ; elle suppose que les citoyens puissent décider et choisir librement d’un projet européen cohérent.

La proposition de Gabriel Attal a le mérite de remettre le fédéralisme au cœur du débat présidentiel français. Mais les États-Unis d’Europe ne peuvent se réduire à un fédéralisme partiel, limité à l’économie. Si notre objectif est l’émergence d’une véritable puissance, la diplomatie, la défense et la décision démocratique commune devront suivre.

Comme l’a déclaré l’ancien président de la Banque national néerlandaise Klaas Knot : « Partager la souveraineté n’est jamais populaire. Cela exige du courage politique : celui d’oser l’inattendu, le révolutionnaire, l’impensable, comme l’ont fait nos prédécesseurs après la Seconde Guerre mondiale. » En 2027, ce rendez-vous avec l’histoire appartiendra non aux chefs d’Etats mais aux citoyens.