L’impasse des retraites n’est-elle pas d’abord une impasse budgétaire? edit

26 October 2026

Dans son dernier billet, Olivier Galland s’interroge sur la spécificité française du refus de reporter l’âge de la retraite. Il montre que ce refus est largement partagé. Au niveau individuel, il ne dépend que très peu de la catégorie socioprofessionnelle, de la pénibilité ou de la satisfaction au travail. Même l’âge ne joue pas beaucoup : seuls les plus de 65 ans appuient en partie l’idée d’augmenter l’âge de la retraite. Olivier Galland attribue surtout cette préférence globale au partage du travail. La préférence française pour le partage du travail est réelle, et elle a nourri des politiques keynésiennes voire malthusiennes de l’emploi pendant des décennies : diminution de l’âge légal de la retraite, multiplication des préretraites y compris dans le public, et passage aux 35 heures. Cela peut parfaitement expliquer que les jeunes (moins de 25 ans voire 25-34 ans) soient parmi ceux qui sont le plus en accord avec l’idée que l’âge de la retraite est trop élevé et devrait baisser.

Néanmoins, cela passe à mon sens à côté de trois phénomènes particulièrement français, dont certains ont largement empiré depuis les réformes Woerth et Touraine de 2010-2014 : une fétichisation de la retraite, l’essoufflement des perspectives d’enrichissement et de progression sociale par le travail, et le refus de contribuer à l’effort de consolidation budgétaire.

La fétichisation de la retraite d’abord, qui est souvent vue comme un paradis auquel on accède après des années de travail, vu comme un purgatoire. En ce sens, reporter les départs, c’est voler une à deux années de paradis. D’une certaine façon, la retraite est le moment où chacun peut devenir rentier et échapper à l’aliénation du travail et du capitalisme. François Mitterrand a contribué à accentuer cette vision : « après 37 ans et quelque de travail, enfin vivre ! » Vision misérabiliste du travail, déjà datée dans les années 1980 et que la gauche et l’opinion française peinent à dépasser. Au fond, les gens continuent d’imaginer le travail comme largement pénible en France, même quand ils ne sont pas eux-mêmes confrontés à de la pénibilité autour d’eux. De plus, les Français ne comprennent pas que la retraite ne suit pas une logique de progrès social inexorable, comme le ferait le niveau de vie. C’est pourtant une question de démographie, pas de progrès technique.

Ensuite, la crispation sur la retraite traduit probablement un essoufflement du modèle social français. Depuis plus de quinze ans, les actifs (en tout cas les classes moyennes et supérieures) ont pu avoir l’impression de payer toujours plus pour toujours moins de services. Modulation des allocations familiales en fonction du revenu, multiplication du reste à charge pour les soins, accès plus difficile au logement social (désormais davantage ciblé sur les plus modestes), tarification sociale toujours plus progressive de certains services publics (crèche, cantine), hausse de certains droits de scolarité dans le supérieur… La politique familiale, horizontale au départ (avec une aide pour toutes les familles et tous les travailleurs) est devenue de plus en plus verticale (en ne ciblant que les plus modestes, les inactifs et les familles monoparentales). Dans ce contexte de disparition de la logique contributive et assurantielle au profit de la redistribution, la retraite fait figure d’exception[1]. Celui qui travaille peut espérer partir plus tôt en retraite, et avec une meilleure pension, que celui qui ne travaille pas. Pour une gauche qui ne sait plus parler aux ouvriers et aux employés, la perspective d’une bonne retraite reste le seul horizon désirable.

Même à droite, on peut constater qu’un report de l’âge de la retraite ne va plus de soi. Un candidat comme Bruno Retailleau, libéral assumé, est plutôt en retrait sur les retraites par rapport à Valérie Pécresse en 2022 et François Fillon et 2017. Pour un actif proche de la retraite et qui estime avoir beaucoup cotisé, repousser cet horizon est vu comme un défaut partiel sur son investissement. Comme si la CNAV ou l’Agirc-Arrco étaient une sorte de placement boursier, incapable de tenir ses promesses initiales. Comme des petits porteurs, ils refusent de consentir à un report d’âge, vu comme un défaut partiel, et estiment du devoir de l’État de renflouer et solvabiliser le régime.

Enfin, la situation budgétaire actuelle semble un facteur explicatif incontournable. Une partie des Français reste disposée à travailler plus pour gagner plus. Et si on lui demandait de choisir entre une hausse d’impôts les touchant directement (CSG, TVA, IR ou taxe d’habitation) et une hausse de l’âge légal, peut être accepteraient-ils de travailler davantage. C’est probablement ce qui a contribué à l’acceptabilité de la réforme Touraine de 2014. Après le choc fiscal et le ras-le-bol fiscal de 2013, les Français avaient compris qu’il n’y aurait pas d’argent magique pour équilibrer les comptes. Pourquoi accepter aujourd’hui de travailler plus longtemps, sans perspective de gagner davantage, simplement pour réduire le déficit ? Alors que la gauche promet qu’il suffit de taxer les riches, et l’extrême droite qu’il suffit de ramener l’immigration à zéro. Pour les Français, le choix ne semble pas être entre travailler plus longtemps et subir la consolidation budgétaire, mais entre travailler plus longtemps ou faire subir la consolidation budgétaire à quelqu’un d’autre – voire à personne et continuer de s’endetter. L’incontinence budgétaire depuis la crise de Covid – mais certains signes étaient déjà visibles avant – a brouillé tous les repères. Si la contrainte extérieure devait un jour tarir le robinet budgétaire du déficit, le choc serait massif et terrible.

[1] On peut ainsi noter que contrairement aux avantages familiaux réduits ou resserrés pour les classes moyennes lorsqu’elles ont leurs enfants à charge, les avantages de retraite ne le sont pas pour les parents, une fois que ces enfants sont partis. L’avantage conféré par les « trimestres gratuits pour enfants » ou la majoration proportionnelle des pensions n’est absolument pas plafonné en fonction du revenu – même si le budget actuel entend s’y attaquer. Le versant « retraites » de la politique familiale aide les parents quand les enfants sont partis.