Que penser de la crise dans les lycées? edit

5 October 2026

Il est toujours périlleux de réagir à chaud à des événements comme ceux qui se produisent aujourd’hui dans les lycées. D’une part on ne dispose pas du recul nécessaire pour analyser les choses sereinement, d’autre part les passions politiques s’emparent rapidement d’un tel sujet et jettent un voile d’ignorance sur les événements et leur interprétation. Il faut donc rester très prudent.

On peut néanmoins tenter, en première approximation, de dégager quelques traits saillants. Lorsqu’ils s’expriment, les lycéens bloqueurs font surtout état de problèmes matériels ou de conditions d’étude : équipements défaillants ou manquants, locaux dégradés, absences ou manque de professeurs, emplois du temps surchargés.

Le second cycle de l’enseignement scolaire est-il à ce point sous-doté, notamment par rapport à nos voisins européens ? En première anlyse et d’un point de vue global la réponse apparaît plutôt négative. La France consacre au second cycle de l’enseignement 1% du PIB, un chiffre supérieur à la moyenne européenne (0,91% en 2023). Le ratio d’élèves par enseignant est de 11 en France, dans la moyenne de l’Union européenne, et inférieur à celui du Royaume-Uni (13) ou de l’Allemagne (12). Ce ratio qui ne fait que rapporter le nombre d’élèves au nombre d’enseignants ne doit pas être confondu avec le nombre d’élèves devant un professeur car ce dernier dépend du temps d’enseignement. Les données de l’OCDE ne permettent pas de calculer cet indicateur de façon comparable en Europe. On dispose néanmoins de données de la DEPP (Direction de l'évaluation, de la prospective et de la performance au sein du ministère de l’Éducation nationale) pour la France seule qui évaluent à 23,9 le nombre d’élèves par enseignant en lycée général et à 15,3 en lycée professionnel.

Ces données ne sont évidemment que des moyennes et la situation peut être très hétérogène selon les établissements. La qualité du cadre bâti peut être également extrêmement variable d’un établissement à l’autre et exercer une forte influence sur l’ambiance qui y prévaut. Néanmoins, il semble improbable que la seule question des moyens et des conditions matérielles soit à l’origine de cette crise. Quelles autres pistes peuvent être explorées ?

Des commentateurs et des personnalités politiques ont mis en avant le rôle de la France insoumise. Il semble indéniable que LFI a attisé les braises et, peut-être allumé la mèche en Seine-Saint-Denis. Ses membres ne s’en cachent pas d’ailleurs. Elle dispose à cet effet d’un terreau favorable car la jeunesse est, de loin, la classe d’âge la plus réceptive aux thèses des Insoumis. Il s’agit de jeunes plus âgés que les lycéens, mais 41% des 18-24 ans certains d’aller voter à la prochaine présidentielle mettraient un bulletin Jean-Luc Mélenchon dans l’urne contre 8% des plus de 50 ans (Enquête électorale française 2026, IPSOS). Mais l’extension du mouvement sur l’ensemble du territoire fait douter qu’il résulte d’une seule instrumentalisation politique. Les braises étaient là même si par opportunisme politique certains les attisent.

On est frappé par une certaine banalisation de la violence. Le fait de bloquer un lycée est en soi un acte violent puisqu’il permet à une possible minorité d’empêcher d’autres élèves et des professeurs d’accéder aux cours ou d’y prodiguer leur enseignement. Cette forme de violence s’est aujourd’hui banalisée. Une minorité significative de la jeunesse (22% dans l’enquête « Une jeunesse plurielle » de 2021) justifie l’usage de la violence pour « protester, exprimer leur colère ou défendre leurs idées ». Dans cette crise celle-ci prend un tour spectaculaire avec la mise à feu presque systématique de poubelles, palettes et divers objets au fronton des établissement au risque d’y déclencher un incendie (ce qui est survenu dans certains d’entre eux). On a vu également que certains journalistes étaient agressés parce que réputés hostiles au mouvement.

Le fait de dégrader les établissements semble paradoxal puisque les lycéens se plaignent de leurs conditions matérielles. Cela montre au tout cas que les lycéens qui commettent ces actes ne chérissent pas leur lycée comme un temple du savoir qu’il faut vénérer. Au mieux ils s’y ennuient, au pire ils le détestent. Cette crise met peut-être en lumière le fossé qui s’est creusé entre la culture jeune et la culture scolaire, celles des écrans et celle des livres. Comment combler ce fossé ? L’interdiction des portables au lycée a été une piste. Une des lycéennes que j’ai rencontrée devant  un lycée bloqué me faisait part de son opposition à cette mesure, la  voyant comme une entrave intolérable à sa liberté.

Les effets anxiogènes de la massification scolaire seraient une autre piste à explorer. Avec elle, la compétition scolaire s’intensifie et, peut-être, les craintes d’être relégué ou disqualifié. Parcoursup cristallise ces peurs. Ce dispositif qui donne un contenu concret dans une certaine mesure implacable à la compétition derrière le verdict froid de l’algorithme, génère énormément de stress chez les jeunes. Dans l’enquête sur les jeunes et le travail réalisée pour l’Institut Montaigne en 2024, 77% des jeunes interrogés disaient en ressentir et 21% se déclaraient favorables à l’abandon de Parcoursup. Les élèves sont-ils suffisamment accompagnés durant ce qui s’apparente à un parcours du combattant ? Il faudra notamment faire le bilan de la réforme du lycée professionnel et des dispositifs (AvenirPro) destinés à aider les élèves à préparer leur insertion.

Plus largement, l’institution Éducation nationale est-elle adaptée, dans ses structures, son organisation, à ce nouveau contexte de massification scolaire et de diversification des publics qu’elle accueille dans le secondaire ? Cette crise montre que des demandes très hétéroclites s’expriment aujourd’hui sous une forme qui peut être violente comme si elles n’avaient pas pu être formulées ou entendues auparavant sous une forme apaisée et routinière. L’initiative du ministre d’ouvrir une plateforme sur laquelle les lycéens pourraient exposer leurs doléances paraît assez dérisoire. Qu’en ferait le ministère ? Ces demandes ne devraient-elles pas plutôt s’exprimer et être traitées au niveau local de l’établissement ? Mais le lycée français a-t-il la possibilité de les écouter, d’y répondre si elles s’expriment et de prendre des initiatives pour corriger des dysfonctionnements, par exemple dans l’organisation des cours ou l’adaptation des programmes ? L’organisation très centralisée et uniforme du système éducatif français et le peu de pouvoirs dont disposent les proviseurs conduit à répondre par la négative. Derrière cette crise se dessine en creux la question du manque d’autonomie des établissements scolaires.