IA et conscience: pourquoi il nous faudra demain un nouveau Kant edit

3 November 2026

Quand Dario Amodei, dirigeant d’Anthropic, déclare en février 2026 « être ouvert à l’idée que Claude [le modèle de langage de son entreprise] puisse être conscient », on sait mal séparer dans ces propos ce qui est démarche marketing cynique et préoccupation éthique véritable.

Mais cela ne délégitime pas la question si on la formule autrement. Peut-il y avoir dans un futur indéfini et de source humaine, c’est-à-dire manufacturière, la création d’objets qui montrent certaines propriétés de réflexivité et d’intentionnalité, ce par quoi on définit parfois la conscience ? Voici une question hautement spéculative qu’on verrait réservée aux gens friands des cimes et des abîmes de la pensée. Il est pourtant possible de la cadrer un peu mieux avec un recul historique.

Il faut relever d'abord que la recherche scientifique a progressivement élargi le champ du monde animal (dont les humains) possédant des formes parfois embryonnaires de conscience. Mais peut-on aller au-delà ? Y a-t-il continuum à toute la matière biologique (les arbres ?) et, plus étrange, à une matière inerte comme le silicium, une fois façonnée par ce médiateur qu’est l’être humain ?

Que ces questions surgissent aujourd’hui montre le choc que la venue de l’IA est en train de créer sur notre vision du monde et surtout sur la place qu’on y occupe. Il nous faudrait un nouveau Kant pour en examiner toutes les dimensions. Je m’explique.

Il y a déjà eu un énorme ébranlement au 17e et 18e siècles ! Avec un nom, Newton. Et un choc certainement plus fort que l’ébranlement dû plus tard à Darwin, plus fort aussi sans doute que la réplique que nous vivons aujourd’hui avec l’IA. Suite à Newton et d’autres, la nature devenait explicable et mue par un jeu de causes et d’effets apparemment mécaniques. Et c’est ce choc que Kant, fasciné personnellement par Newton et au courant de la littérature scientifique de son temps, s’est chargé d’absorber. Si le principe déterministe s’imposait, qu’en était-il de la spécificité de l’homme ? Là était sa grande question. Une seconde question, la présence de Dieu dans cet univers mécaniste, était plus facile à résoudre. On a fabriqué à l’époque l’idée du grand horloger, celui qui fixe les lois de l’univers, met en branle la machine et part se reposer ensuite, une thèse qui a eu une vogue extraordinaire à l’époque. Voltaire la soutenait hardiment. Elle était féconde, plus sans doute à ce moment qu’un athéisme trop vite venu, car elle permettait l’usage libre de l’intellect dont Dieu après tout nous avait muni.

La première question était plus difficile parce qu’il fallait remettre complètement en chantier le programme idéaliste qui faisait largement consensus à l’époque, à savoir le postulat qu’il y a des lois qui régissent le monde physique et d’autres, paraphysiques ou divines, qui régissent le monde de l’esprit et lui seul. Le dualisme habituel esprit / corps qui prévalait à son époque n’y suffisait plus. Il fallait y embarquer une réflexion sur la nouvelle place de l’homme, c’est-à-dire sa liberté. La réponse de Kant était que cette liberté n’était que notre capacité à se donner des contraintes, à se maîtriser, c’est-à-dire à échapper à ce qui pouvait être les causes déterministes de premier rang. Kant reprenait ici, peut-être au travers de Rousseau, une tradition stoïque selon laquelle « l'obéissance à la loi qu'on s'est prescrite est liberté » pour reprendre les termes du même Rousseau.

Darwin a donné un second coup de semonce, cette fois en dépassant le cadre des lois physiques pour passer à la biologie. Kant était perdu ici car il a toujours pensé que la biologie ne pouvait recevoir d’explications causales, déductives et antécédentes. On ne pouvait l’appréhender qu’à travers la notion de finalité ou de dessein. Or, la théorie de l’évolution montrait que ce qu’on appelait finalité n’était qu’un enchaînement causal perturbé par la rétroaction de l’environnement. Un siècle et demi après Darwin, on amende cette théorie, on la critique, on lui adosse la génétique, mais l’édifice composé des trois principes de permanence, de reproduction et de perturbation tient toujours debout pour expliquer sinon l’origine de la vie du moins le vivant. Avec lui, le singe a fait un pas de plus vers l’homme (ou l’inverse), avec un effet de cascade car l’escargot en a profité pour faire son petit pas gluant vers le singe et la mouche vers l’escargot dans un tamponnage général. Après tout, les biologistes mettent aujourd’hui en évidence des formes primitives de cognition chez les cellules eucaryotes.

Je crois que la conjonction des neurosciences, des algorithmes et à présent de l’IA vient porter un troisième coup à la vision de la singularité absolue de l’homme qui lui viendrait de cette sphère propre qu’on appelle esprit ou conscience ou âme, les mots ne manquant pas pour tenter tant bien que mal de saisir cette matière qui se refuse à en être.

Cela a lancé depuis une quinzaine d’années un renouvellement complet de la compréhension de la conscience. Par exemple, des chercheurs comme Stanislas Dehaene ou Jean-Pierre Changeux poussent l’idée d’ « ignition » : au seuil d’une certaine masse critique de liens neuronaux, une singularité apparaît où les informations externes tout à coup allument une sorte de lampe nous rendant « conscient » de l’objet que véhicule l’information. On a dans la cervelle des milliards de réseaux neuronaux connectés, beaucoup plus que la mouche qui en a quand même beaucoup de son côté. Et qui permet une circulation éclair de l’information entre les synapses, selon d’ailleurs des lois physiques bien connues. Que ce bouillonnement d’électrons et molécules fasse mystérieusement s’allumer une lampe, je ne suis pas capable de le comprendre, et Dehaene et Changeux de bien l’expliquer, mais c’est une forte présomption.

On ne peut qu’être fascinés, à lancer une demande sur Google, qu’en un dixième de seconde vous arrive un paquet d’informations venu d’on ne sait quel serveur logé à 10.000 kms. Et de l’information tous les jours mieux structurée. Ce réseau, disons Internet, est maintenant en place depuis au moins vingt ans. Voici que se greffe à présent sur lui un second réseau, à savoir une grosse machine prédictive, basée pour aller au plus simple sur l’algorithme consistant à retenir l’occurrence suivante au sein d’un système de langage (code informatique, règles de jeux, maths et de mieux en mieux le langage humain), d’autant plus performant que ce langage est clos et dépourvu d’ambivalences. Ce second réseau est le propre de l’IA qui, en franchissant cette étape, n’est plus simplement un code informatique remplissant une tâche prédéfinie, mais stochastique, tout en restant du logiciel. Le mot qui prévaut est celui d’association au sein d’un immense corpus de données accessibles immédiatement. Qui nous dit qu’une des fonctions de notre cerveau n’opère de la sorte et que l’association est à la base de toute création intellectuelle originale ?

Peut-on appeler cela une toute première ébauche de conscience, je ne le sais pas. Y est-on maintenant ? Je ne le crois pas. Y arrivera-t-on un jour ? La possibilité est ouverte. Pourquoi est-on toujours réticents à penser que des phénomènes fascinants de complexité ne puissent être causés par des mécanismes très simples et peut-être un jour reproductibles ?

S’appliquerait alors ce disait Italo Calvino : « L’homme est juste la meilleure occasion que nous connaissions qu’ait eue la matière de se donner à elle-même des informations sur elle-même. [...] C’est à ce moment-là que l’épisode humain se soldera par un actif et que l’histoire sortira de son provincialisme anthropologique[1]. »

Puisse venir, devant l’effroi glacé que suscite une telle phrase, un nouveau Kant porteur d’une nouvelle boussole.

[1] Cité par Carlo Ginzburg, La Lettre tue, Verdier, 2024, p. 302.