La classe culturelle, la révolte en héritage edit

30 October 2026

S’insurger contre « l’ancien monde » et vouloir en inventer un autre « plus juste », « plus égalitaire », cette humeur continue de régner sur les descendants des boomers. Élus de gauche et parfois de droite, journalistes, éditorialistes politiques et intellectuels de tous horizons, même ceux devenus avec l’âge de purs défenseurs de l’ordre ou considérés comme « des vieux réacs », animant le débat médiatique à propos du mouvement lycéen d’octobre 2026, expriment dans l’ensemble une vraie mansuétude à son égard en évoquant, par clins d’œil et fières réminiscences, leurs propres faits d’armes de jeunesse — mai 68, mobilisations contre la loi Devaquet (1986), contre le CPE (2006) et bien d’autres encore. Autrement dit, d’une génération à l’autre, la classe culturelle française s’enorgueillit de son esprit de rébellion.

Les révoltes de rue, les manifs font partie des rites de passage vers l’âge adulte, une épreuve tissant une mémoire héroïque qui circule au sein des familles et dans la vie publique. Presqu’un patrimoine national. Au fond, tout le monde (de ce monde) semble dire : « on a tous quelque chose d’un sans-culotte, ce rêve fou avec ses mots à lui, cette force qui nous pousse vers l’infini… » pour parodier la chanson de Michel Berger. La révolution c’est un moment romantique, un péché de jeunesse, dont on continue de comprendre et de soutenir l’inspiration des décennies après. D’ailleurs tout commentateur sur le mouvement 2026 débute son propos d’un : « Les demandes des lycéens sont légitimes », sans plus de précision, comme d’une évidence dont tout le monde convient. Parcoursup ? : il faut le réformer, même le ministre de l’Éducation en est venu à cette martiale conclusion…

N’avoir jamais succombé au cours de son adolescence à cet emportement collectif, qu’il soit le fait d’un engagement concret ou d’une adhésion intellectuelle, est presqu’une anomalie dans le monde cultivé – en vérité ceux qui n’ont jamais eu l’idée de se joindre à ces mouvements se taisent pieusement, ou n’existent pas. Parmi les personnes qui se sont exprimées sur les chaînes d’info ou dans les médias publics lors de la première phase du mouvement, dominée par l’action des lycéens mais déjà parsemée d’actes violents comme des feux de poubelle ou l’incendie d’un lycée à Nantes, peu ont trouvé étrange de descendre dans la rue pour demander des profs, des horaires mieux aménagés, des toilettes propres, ou toutes choses qui en général se discutent au sein du Conseil de la vie lycéenne, ou du conseil d’administration d’un lycée. Envahir la rue, en France, est une ordalie, s’indigner contre l’usage de la force par la police un réflexe automatique, accepté par beaucoup de nos concitoyens : les esprits toutefois se séparent quand il s’agit d’évoquer la casse, ou les pillages.

Selon un mode circulatoire imperturbable, cette représentation s’imprime dans l’espace public : dès la première semaine d’octobre les sondages indiquaient que les trois-quarts de la population approuvaient ces révoltes (55% des Français approuvent la mobilisation des lycéens et 72% estiment leurs revendications légitimes[1]). Huit jours plus tard, un autre sondage[2] conforte cette approbation populaire : près de sept Français sur dix approuvent la mobilisation du 17 octobre contre la hausse du coût de la vie, autre mouvement qui s’annonçait en soutien des lycéens pour le 17 octobre. La boucle est bouclée…

Au fond, alors que les journaux économiques sont envahis par les paramètres vertigineux de la crise de nos finances publiques, l’ensemble de la société, et ses penseurs médiatiques en tête – à l’exception de quelques journalistes économiques qui tentent de braver le vent pour faire entendre quelque souffle du réel – continuent de décliner ce rêve de 68 : « Soyez réalistes, demandez l’impossible. »

À l’intérieur de ce rêve français, restitué par nombre d’écrivains du XIXe siècle, en particulier lors des événements de 1848 par Victor Hugo, LFI et son halo culturel ont planté leur tente. Même si quelques autres voix plus modérées se font entendre, au vu des pancartes ou des paroles de leaders lycéens ou de militant de base, sous le pavé « syndical » coule la glaise révolutionnaire : contre Macron, contre le gouvernement, contre le RN, contre le capitalisme source de tous les fléaux, des inégalités comme du dérèglement climatique, source aussi de tous les désordres géopolitiques vus essentiellement selon l’axe Nord/Sud et centré sur le conflit entre Israël et la Palestine. Au sein de ce schéma, se lève la fureur d’une jeunesse des quartiers qui s’exaspère de ne pas être entendue, se perçoit comme humiliée ou rabaissée et finalement victime de l’Occident, de son modèle de développement et de son histoire. Cette interprétation d’une France raciste, profondément injuste à l’égard des jeunes et en particulier ceux issus de l’immigration, traverse les débats et les défilées comme une donnée qui ne souffre d’aucune contestation, elle unit les filles et les garçons des quartiers, quelle que soit par ailleurs leur trajectoire individuelle, des bacs pro à ceux qui sont beaucoup plus avancés dans leurs études, ou ceux qui sortent de l’enseignement supérieur avec un diplôme. Cette appréciation d’une société raciste est corroborée par d’autres études[3] évoquant le passé colonial de la France. Elle est imbibée de la culture woke qui se focalise sur le sujet de l’identité et des discriminations qui leur sont associées : identité sociale, de genre, de couleur de peau ou d’orientation sexuelle. Si le terme woke n’émaille pas leur vocabulaire, l’état d’esprit qu’il incarne en est la sève.

Point crucial : une partie des étudiants plus favorisés adhèrent à cette image de victimes des jeunes des quartiers, et se culpabilisent presque de la chance qu’ils ont de ne pas en faire partie. Ainsi une étudiante parisienne de 25 ans, bac + 5, parents cadres (Enquête Ashoka )[4] : « je suis blanche et privilégiée, pour moi c’est plus facile, je cautionne la violence, je pense que c’est vraiment un moyen de se faire entendre, c’est le seul moyen de faire bouger les choses potentiellement, pour moi c’est légitime, la France est championne des inégalités ». Cette contrition inspire aussi les étudiants des grandes écoles : « je suis privilégiée mais je revendique un système plus égalitaire »[5]. À l’évidence, des jeunes cumulant tous les atouts sociaux et culturels qui favorisent l’aisance intellectuelle et l’insertion font état de l’injustice que représentent leurs privilèges, et de leur presque devoir d’engagement en faveur des populations défavorisées. Ceux-ci, in fine, adhèrent, comme la jeunesse d’origine populaire, à la vision de la société « de classes » (fortes inégalités, structures de domination et de subordination, etc.), et la vision marxiste dans sa dimension politique, celle de la lutte, fédère une forte partie de la jeunesse.

Bien sûr, la jeunesse est sensiblement plus composite : il y a une jeunesse qui se terre et vote peu, une jeunesse qui est mobilisée par son ambition professionnelle et que la foule médiatique indiffère, une jeunesse qui vote extrême droite, etc. Mais la jeunesse mise au centre du jeu par les médias, et qui se montre dans les manifestations publiques, est celle qui renoue avec la tradition française de la révolte et des barricades, de la fête apothéose du présent à l’exaltation de l’éternel recommencement : une image flatteuse dans laquelle la classe culturelle se reconnaît.

Pourtant il faudrait sans doute résister à la fascination pour ce remake révolutionnaire, et cesser d’enfermer la jeunesse dans une bulle de fragilité et un statut de victime à laquelle elle s’identifie. Ces jeunes ont-ils conscience des nouveaux rapports de force, des mouvements géopolitiques et culturels en gestation aujourd’hui ? Savent-ils qu’ils devront affronter, en concert avec des autres générations, et en déployant beaucoup d’efforts et d’abnégation, un mouvement de tectonique des plaques entre l’Europe et le reste du monde – celui des nouveaux empires en voie de constitution ? Ont-ils conscience du fait qu’il faudra savoir être résilients face à l’ébranlement des valeurs (démocratie, humanisme, laïcité, goût pour la culture, soin d’autrui) dans lesquelles ils ont baigné durant leur enfance et leur adolescence ? Perçoivent-ils les faiblesses économiques de l’Europe, et en particulier celles de la France, un déclin qui fragilise le modèle social qui leur a apporté jusqu’ici une certaine protection ? Demain ne sera pas l’Eden que promettait le climat psychologique et culturel de la génération post-68, mais si le pays vit une période de dégrisement par rapport aux projections et promesses effectuées au cours des cinquante dernières années, inutile de cautériser ces difficultés par une dose d’opium supplémentaire injectée à la jeunesse. Proposons-lui plutôt de prendre, ensemble, sa part dans ce retour au réel.

[1] Sondage BFM 7 octobre 2026.

[2] Sondage Opinion en direct Elabe pour BFMTV a été effectué du 14 au 16 octobre 2026 auprès d'un échantillon représentatif des résidents de France métropolitaine de 1.506 personnes âgées de 18 ans et plus

[3] À l’affirmation selon laquelle « Les sociétés qui ont un passé colonial, comme la France, ont été et demeurent racistes » 65 % des jeunes musulmans sont d’accord selon une étude récente ; voir Olivier Galland et Marc Lazar, Une jeunesse plurielle, Enquête auprès des 18-24 ans, Institut Montaigne, 2022.

[4] Monique Dagnaud, « Regards de la jeunesse des cités sur les violences urbaines », Telos, 14 décembre 2023.

[5] « On veut servir de catapulte au mouvement lycéen » : la mobilisation prend de l’ampleur dans les grandes écoles », Le Monde, 14 octobre 2026.