La France, le pays de la préférence pour les loisirs? edit

1 October 2026

Le 24 août 2026, lors de la visite du prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane, le président Macron annonce la création de trois parcs de loisirs en Île-de-France. Un investissement de 6 milliards d’euros censé créer 22 000 emplois directs. Et le président Macron de se féliciter de ce projet « sans précédent » depuis l'implantation de Disneyland Paris, sous la présidence de François Mitterrand. Au total, une étude d'impact montre que Disneyland Paris a contribué à la création de plus de 80 000 emplois sur l'ensemble du territoire national[1].

Le pays des 35 heures sait donc créer des emplois dans les loisirs. Mais la France, c’est surtout le pays de la désindustrialisation record, d’une productivité étale depuis cinq ans et de débats picrocholins autour du refus d’élever l’âge de départ à la retraite pour prendre en compte les réalités démographiques.

La petite musique grossit de plus en plus mettant en cause les retraités « privilégiés ». Certes, il y a un sujet et dans les efforts de la nation, les retraités devront prendre leur part. Mais, la question centrale n’est-elle pas celle de notre rapport au travail ?

Société des loisirs contre société du travail?

La victoire de François Mitterrand a marqué un tournant vers la société des loisirs : réduction à 39 heures de travail par semaine, instauration d’une cinquième semaine de congés payés, passage à la retraite à 60 ans.

La réduction du temps de travail s'inscrivait dans la lignée de la semaine de 40 heures instaurée par le Front Populaire en 1936. Elle était popularisée par des syndicalistes, des intellectuels et des économistes convaincus que le sens de l’histoire et des technologies nous conduisait à « la fin du travail »[2]. C’est André Gorz qui à l’époque a le plus théorisé ce renversement de la thèse marxiste en priorisant la nécessité de se libérer du travail, plutôt que se libérer par le travail[3].  L'objectif était de partager l’emploi pour lutter contre le chômage de masse et de favoriser la société du temps libre (un ministère du Temps libre exista de 1981 à 1984).

Rebelote en 1997, où le gouvernement de Lionel Jospin décide de réduire la durée hebdomadaire du temps de travail de 39 à 35 heures (lois Aubry de 1998 et 2000).  La droite aussi a joué sa partition : le ministre du Travail de Jacques Chirac, Gilles de Robien, avait fait adopter en 1995 une loi incitant les entreprises à réduire le temps de travail.

En 2001, en quelques mois, tous les secteurs économiques en France ont dû faire face à un choc d'offre majeur. Ce côté sombre des 35 heures explique en partie les difficultés économiques et sociales de la France, notamment son déficit commercial, devenu permanent depuis 2003, et l’accentuation de la désindustrialisation du pays dans les années 2000, qui a contribué à la stagnation de la productivité et des salaires. Pour en atténuer les effets, les pouvoirs publics ont mis en place un dispositif d'exonérations sur les bas salaires, encore en vigueur aujourd'hui. Les lois Aubry visaient deux millions de créations d'emplois, mais la grande majorité des études économiques réalisées a posteriori, estime que le gain total s’est limité entre 100 et 400 000 emplois créés[4]. Et sans produire d’effets réels, passés les premières années, sur la diminution du chômage de masse et sur l’amélioration de la formation des salariés.

L’un des effets majeurs de la réduction du temps de travail reste le développement d'une société des loisirs, bénéficiant surtout à ceux qui en avaient les moyens, principalement les cadres, dont beaucoup bénéficiaient de « forfaits jours » quand les autres salariés voyaient plutôt leur semaine de travail réduite de quelques heures. Les rythmes temporels se sont encore plus différenciés selon les classes sociales, creusant de nouvelles inégalités dans l'accès aux loisirs[5].

Les analyses croisées des Enquêtes Emplois du temps de l’Insee montrent que le gain de temps libre s'est stratifié selon les catégories socioprofessionnelles. Notons que contrairement à ce qui avait été espéré à l’époque, le temps passé par chacun à l’éducation des enfants, au bénévolat ou à s’instruire n’a pas augmenté significativement. Par exemple, l’enquête Insee publiée en 2010 relève une hausse de 9 minutes par jour de temps passés avec leurs enfants par les pères[6]. Les 35 heures ont surtout profité aux compagnies aériennes low-cost, à la SNCF et aux loueurs B&B. Autres gagnants : les chaînes de télévision de l’époque qui ont vu leur captation de « temps de cerveau disponible », pour reprendre la formule du PDG de TF1, Patrick Le Lay, avant que réseaux numériques, plates-formes de streaming et écrans en tout genre, en profitent.

La réforme a aussi contribué à désorganiser les services publics, et tout particulièrement l’hôpital public, et à renforcer la pression sur bien des actifs, en particulier les cadres. C’est dans les années 2000 que le thème de l’intensification du travail, qui a émergé dans les années 1990, devient central, des enquêtes de la DARES (Conditions de travail) aux travaux des chercheurs (Michel Gollac, Serge Volkoff) en passant par les revendications syndicales.

La réduction du temps de travail a contribué à diversifier les conditions de travail ; il n’est pas impossible qu’elle ait ainsi contribué à l'essor du travail précaire constaté au début des années 2000, avec une multiplication des CDD et des emplois à temps partiel dans certains secteurs très intensifs en travail dont les employeurs cherchaient à contourner les 35 heures.

Un autre phénomène enfin s’inscrit dans ces évolutions : la vision négative du travail par une large partie de la société.

Culture d’éviction du travail

En 2026, la question de la place du travail dans notre société est au centre de nombreux débats, portés à la fois par des intellectuels (Antoine Foucher) que par les candidats à la présidentielle qui cherchent à booster les revenus nets des actifs. La question du loisir, dans ce contexte, apparaît étrangement décalée. Face aux transitions écologiques, démographiques et géopolitiques, face à un déficit abyssal de son commerce extérieur et un endettement record, la société française ne souffre-t-elle pas plus d'un manque de volume de travail que d’un manque de parcs de loisirs ?

En fait, un des éléments qui fragilisent la France concerne la faiblesse du taux d’activité qui explique, en très large part, le déclin du PIB par habitant, indicateur décisif qui révèle l’ampleur de notre décrochage par rapport à nos voisins[7],  et, partant de là, sa moindre capacité à investir et financer l’économie et les secteurs de la transition écologique et démographique. Un déclin qui participe du déclassement bien réel du pays mais aussi d’un imaginaire pessimiste singulièrement présent dans la société française.

Selon l’économiste Gilbert Cette, un PIB plus élevé de 10% en France libérerait 100 à 120 milliards d’euros de recettes publiques par an[8]. De quoi faciliter la réduction des déficits et le financement en faveur de l’adaptation de la société aux dérèglements climatiques comme au vieillissement… L’économiste pose son hypothèse d’un gain de 10% d’activité en comparant avec la situation des Pays-Bas ou de l’Allemagne, des pays pas si éloignés de la France en termes de niveau de développement. Rappelons aussi que notre taux d'emploi, bien qu'en amélioration récente, reste faible. À 69 %, il se situe encore huit points en dessous de celui de l'Allemagne (77%), notamment du fait de faibles taux d’emplois chez les jeunes et les seniors. Nous avons certes fait des progrès sur ces deux segments. Une des raisons majeures de la hausse de l’activité des plus de 55 ans réside dans les lois successives élevant l’âge légal de départ à la retraite. Ce qui rend le coup d’arrêt de 2025 d’autant plus dommageable. Si la France avait le même taux d'emploi que les pays d'Europe du Nord, une grande partie de ses problèmes de finances publiques serait résolue.

Au-delà, cette préférence pour les loisirs s’est développée dans une société de plus en plus marquée par la solitude et le repli, le travail reste le principal vecteur de socialisation. Et d’émancipation. C’est aussi un levier de participation active à la société plutôt qu’en être spectateur. Dans La Société du spectacle, Debord montre bien combien les loisirs passifs et la consommation font de nous des spectateurs désengagés de notre destin[9].

L’augmentation du temps de travail est donc un des enjeux du moment, et pourra prendre différentes formes. On aimerait qu’il ne se décide pas par le haut, mais dans une perspective positive pour la société dans son ensemble. Plutôt que la fuite dans les loisirs, l’enjeu ne serait-il pas de retrouver du sens dans le travail et dans nos vies ?

[1] Étude sur la contribution économique d’Euro Disney dans le développement de Val d’Europe, réalisée par SETEC International, 2017.

[2] Adret [nom d’un collectif], Travailler deux heures par jour, Points Actuels, 1979.

[3] André Gorz, Métamorphoses du travail. Quête de sens, Galilée,1988.

[4] Gubian A . et all, « Les effets de la RTT sur l’emploi », Économie et Statistique, n°376-377, 2004.

[5] Laurent Lesnard, « Flexibilité des horaires de travail et inégalités sociales ». Données sociales. La société française, 2006, pp. 371-378.

[6] Insee, « Enquêtes Emplois du temps », Résultats, no 130, 22/06/2012

[7] Voir sur ce point Gilbert Cette, « Augmenter le taux d'emploi global : un ressort incontournable pour élever notre niveau de vie », Telos, 29 novembre 2024, et Olivier Galland, « Le grand déclassement français », Telos, 29 janvier 2026.

[8] Gilbert Cette, « La France travaille peu : handicap mais chance pour le futur? », Telos, 24 mai 2023.

[9] Guy Debord, La Société du spectacle, Buchet-Chastel, 1967.