Le conseil de coopération du Golfe: un nouveau départ? edit

15 October 2026

Depuis le 28 mars 2026 et le déclenchement de la nouvelle opération militaire américano-israélienne contre la République islamique d’Iran, le conseil de coopération du Golfe (CCG) connaît une certaine embellie. Profondément divisées depuis des années, les six monarchies arabes, sunnites et proaméricaines qui la composent semblent se rapprocher pour faire face à plusieurs défis communs : les errements de la puissance américaine dans la région, l’affirmation de la suprématie militaire israélienne et la nécessité de cohabiter avec la République islamique d’Iran.

Mise en commun de stocks de munition, création de corridors logistiques alternatifs aux détroits d’Ormuz et de Bab-el-Mandeb, mécanismes de sécurité collectifs, investissements locaux dans les innovations de défense, etc. : les idées de coopérations concrètes ressurgissent depuis plusieurs semaines pour essayer de donner corps à une coopération régionale qui a toujours peiné à se traduire dans les faits.

Face à la nécessité de diversifier les alliances militaires et les partenariats économiques, le CCG peut-il jouer un rôle concret dans le chaos actuel de la région ?

Des revers identiques à un destin commun?

Depuis le 28 février 2026 et le déclenchement des opérations des États-Unis (Epic Fury) et d’Israël (Roaring Lion) contre la République islamique d’Iran, les monarchies arabes sunnites du CCG (Arabie Saoudite, Barhein, Emirats arabes-Unis, Koweït, Oman et Qatar) ont été frappés par les mêmes phénomènes.

Ces opérations militaires d’ampleur, marquées par des bombardements intensifs, l’utilisation massive de l’intelligence artificielle et la taille des troupes mobilisées, ont été déclenchées soit sans que les alliées du Golfe aient été écoutés soit (et plus vraisemblablement) sans qu’ils aient été consultés ou même avertis. Cela bouleverse les politiques d’alliance développées par les membres du CCG pour se prémunir contre la République Islamique d’Iran et ses alliés. En effet, ces six États ont en commun d’avoir développé de fortes alliances stratégiques, capacitaires et économiques avec les États-Unis. Ainsi Manama, capitale du Barhein, accueille l’état-major de la cinquième flotte américaine ; le Qatar est le lieu d’implantation de la base d’Al Oudeid ; quant aux Émirats arabes unis, ils abritent la base d’Al Dhafra, sur le territoire de l’émirat d’Abou Dhabi ; l’alliance saoudienne est, elle, un axe constamment renouvelé des Etats-Unis dans la région depuis le fameux pacte du Quincy (1945) entre la présidence américaine et la famille Saoud.

Pour les États du CCG, la protection espérée de l’alliance américaine s’est transformée en vulnérabilité : c’est précisément en raison de leur proximité avec les États-Unis (et avec Israël à faveur des accords d’Abraham) que ces monarchies ont été visées par les forces armées iraniennes et, pour certaines (Barhein) contestées par leurs propres populations chites). En outre, les économies de ces États ont fait les frais de l’aventurisme américaine : ainsi, le blocage du détroit d’Ormuz a-t-il entraîné une chute des prévisions de croissance du FMI pour plusieurs d’entre eux : l’Arabie saoudite a commencé l’année 2026 avec une croissance de plus de 4% du PIB mais est considérée par l’institution de Washington comme devant finir l’année avec un peu plus de 1,5% de croissance du PIB. Quant aux monarchies enclavées du Golfe (Koweït, Qatar, Barhein), elles pourraient connaître une année de croissance faible à nulle en raison de la réduction des volumes exportés malgré un effet prix favorable à leurs recettes.

Le contrat stratégique entre les membres du CCG et les États-Unis est aujourd’hui mise à mal : les alliances bilatérales avec les Etats-Unis et l’entrée dans les accords d’Abraham (pour Bahrein et les EAU) n’ont pas les bénéfices escomptés mais ont des coûts inattendus et disproportionnés.

Les destructions massives causées par l’Iran, la crainte d’une suprématie militaire israélienne imprévisible et la déception à l’égard de Washington suffiront-elles à souder les monarchies du Golfe autour d’une destinée commune ?

Un conseil bien mal nommé

Créé en 1981 pour réunir six monarchies arabes sunnites fortement dépendantes aux hydrocarbures et à l’alliance américaine, face aux heurts de la guerre Iran-Irak, le CCG est, depuis toujours, minés par les rivalités internes. Elles sont multiples, anciennes et en constante évolution. Qu’il suffise de rappeler les plus emblématiques et les plus récentes pour comprendre à quel point ce conseil a peu rempli sa fonction institutionnelle et historique.

En 2017, l’un des membres du CCG, le Qatar, a été soumis par plusieurs autres États du conseil (Arabie saoudite, EAU) à un véritable blocus terrestre, aérien et diplomatique ainsi que dans le cyberespace. L’émir Al-Thani avait en effet publiquement déclaré que l’Iran ne pouvait être ignoré, que le Hezbollah et les Frères musulmans étaient des mouvements de résistances et que le Hamas ne pouvait être condamné.

Plus récemment, les forces armées saoudiennes et émiriennes se sont trouvées dans des camps opposés sur le champ de bataille : au Yémen, en Libye et au Soudan. Ainsi, les EAU soutiennent-ils au Soudan les Forces de Soutien Rapide (FSR) contre les forces armées soudanaises soutenues par l’Arabie saoudite et l’Égypte. De même, ils soutiennent en Libye les troupes du maréchal Haftar contre le gouvernement de Tripoli soutenu par Riyad. Comble de la tension, les EAU arment et aident militairement le Conseil de Transition du Sud (CTS) au Yémen opposé aux troupes que soutient militairement l’Arabie saoudite qui est allée jusqu’à bombarder des livraisons d’armes émiriennes à Mukalla. La guerre froide entre Mohamed Ben Salame (Arabie saoudite) et Mohamed Ben Zayed (EAU) s’est brusquement réchauffée sur tous ces fronts.

On mesure d’autant plus à quel point la cohésion entre les monarchies du CCG est fragile quand on observe que les EAU ont même quitté une autre organisation de coopération, sectorielle celle-là : l’OPEP.

C’est dire à quel point le paysage géopolitique et géoéconomique du Golfe est fragmenté, morcelé et même éclaté.

L’Iran, prochain membre du CCG?

Le conseil de coopération du Golfe (CCG) entre aujourd’hui dans une phase aussi imprévisible que critique de son histoire longue et tourmentée.

Le champ des contraintes stratégiques est bien identifié pour tous ses membres : l’alliance américaine n’est ni fiable, ni profitable, ni aisément remplaçable. Pour la fin du deuxième mandat Trump, les membres du CCG vont devoir vivre au rythme des attaques américaines sur l’Iran et des brusques reprises de négociation, comme dans la période s’étendant entre le cessez-le-feu du 8 avril, la signature du mémorandum d’Islamabad (17 juin) et la reprise du blocus américain en septembre. En outre, les membres du CCG vont devoir composer avec une armée israélienne aguerrie, équipée et interventionniste. La diversification stratégique est aujourd’hui à l’œuvre : l’Arabie Saoudite a signé en août 2026 un accord de défense tripartite avec la Turquie et le Pakistan ; les EAU développent des partenariats avec l’Inde et la Chine, etc.

Les défis communs sont, eux aussi, clairement connus par les monarchies. La diversification économique est le premier d’entre eux – et c’est le plus structurel. MBS l’a bien compris qui développe Vision 2030 depuis plusieurs années ; MBS également avec la stratégie We, the UAE 2031 et Oman avec Vision 2040. Plus concrètement, les monarchies du CCG ont subi des destructions matérielles importantes et ont un besoin de reconstruction à court terme.

Mais il s’agit aussi, à plus brève échéance, des relations avec la République Islamique d’Iran. Les monarchies du CCG ont en effet subi et dénoncé les multiples frappes de missiles et de drones de l’Iran sur ses infrastructures civiles (gisements gaziers et pétroliers, centrales énergétiques, hôtels emblématiques). Mais elles ont toutes continué à entretenir des liens étroits avec Téhéran. Riyad a ainsi envoyé une forte délégation à Téhéran aux funérailles du défunt Guide Suprême Ali Khamenei, en juillet 2026. Quant à Oman et au Qatar, même frappés par l’Iran, elles ont constamment proposé leur médiation aux Etats-Unis et poursuivi le dialogue avec le régime de Téhéran.

Face à des défis communs, le CCG pourrait peut-être apparaître un instrument adéquat. Sur le plan stratégique et militaire, il pourrait apparaître comme un syndicat de résistance (relative) à l’aventurisme de Donald Trump qui cultive le bilatéralisme de l’intimidation. Sur le plan économique, il pourrait constituer un forum de coordination pour les reconstructions dans le Golfe et, le moment venu, à Gaza. Et sur le plan politique, il pourrait donner aux monarchies la stabilité (limitée) qui leur fait cruellement défaut pour attirer les investisseurs.