Élections en Israël: le passage de la mer Rouge edit
On vote beaucoup de par le monde ces derniers temps : Brésil et Serbie le 25 octobre, Israël le 27, Midterms américaines le 3 novembre, législatives espagnoles le 29, en attendant une série non moins importante en 2027 : France, Italie, Pologne... S’agit-il d’un brassage général des cartes sur fond de vague populiste ? Ou bien, selon le prince de Salina dans le Guépard, faut-il que tout change pour que rien ne change ?
On peut se poser la question au vu des résultats en Israël. Ces élections sont les premières depuis la tragédie du 7 octobre, qui vit le pays vaciller sur ses bases, avec un premier ministre, Benjamin Netanyahu, 77 ans, à la longévité exceptionnelle dix-neuf ans dans le poste, quatre ans de plus que Ben Gourion), mais de plus en plus critiqué. Au XXe siècle, en Israël comme aujourd'hui encore au Brésil ou en Espagne, la campagne aurait été un affrontement droite/gauche portant sur les grandes orientations politiques, économiques ou sociales. Mais depuis l’échec des accords d'Oslo et la seconde intifada, la gauche, identifiée généralement au « camp de la paix » alors qu'une majorité d'Israéliens ne la croient plus possible, a considérablement réduit son audience. Elle est aujourd’hui représentée par le parti « les Démocrates » dirigé par Yaïr Golan, et a décroché 8 sièges. C'est le double de ce qu'elle avait auparavant, mais ne lui permet pas de diriger une coalition. Elle est au mieux une force d'appoint et un laboratoire d'idées. Les autres partis, presque tous de droite ou d'extrême droite, n'ont guère de différences idéologiques entre eux. On n'a d'ailleurs presque jamais évoqué leurs programmes, sauf très superficiellement.
C'est ainsi que la campagne s’est focalisée sur la personne du premier ministre, au point de dire qu’il s'agissait d’un référendum pour ou contre lui. Contre : c’est un personnage toxique, de graves soupçons de corruption et de malversation pèsent sur lui et des membres de sa famille ; il a peut-être délibérément ignoré les avertissements qui lui avaient été communiqués sur la préparation du 7 octobre. Avec les alliés d’extrême droite dont il a absolument besoin pour se maintenir au pouvoir, il conduit une désastreuse politique de guerre permanente et d'oppression des Palestiniens, et il est en train de transformer le pays en une démocratie illibérale de plus en plus isolée du reste du monde. Pour : les faits reprochés ne sont pas prouvés. Même s’ils étaient avérés, ils ne sont rien en regard des multiples dangers qui assaillent le pays, dont atteste le 7 octobre. Netanyahu est le meilleur gardien d’Israël et il faut le maintenir au pouvoir pour parachever la réduction de tous ses ennemis, affaiblis mais pas encore vaincus : Hamas, Hezbollah, régime des mollahs, Houtis, milices syriennes et irakiennes, terroristes en Cisjordanie. Voilà les deux narratifs entre lesquels les quelque 7 millions d'électeurs israéliens étaient appelés à trancher.
Haute en couleur, très fragmentée, en état de recomposition quasi-permanente, la vie politique israélienne fait penser à un kaléidoscope bourré d'énergie. Rien d'étonnant à ce qu’il en sorte parfois des étincelles. Une législature dure au maximum quatre ans, mais des élections anticipées peuvent être organisées. C’est un outil aux mains du Premier ministre, qui peut juger de la meilleure opportunité pour lui et son camp. On y renouvelle la Knesset, assemblée unique de 120 membres, selon un scrutin de liste à la proportionnelle intégrale où Israël, pays d’une taille comparable à la Bretagne, constitue une circonscription unique. Dans le but de limiter la fragmentation politique, la loi prévoit un seuil de 3,25% des votants pour qu’une liste soit représentée. Elle reçoit alors un minimum de 4 députés. Cette clause est importante, parce que selon qu’une "petite liste" réussit ou non à dépasser le seuil, elle peut modifier les équilibres entre les autres listes, et dès lors la formation d’une majorité (61 députés au minimum). C’est le président de la République (Isaac Herzog) qui nomme le Premier ministre, en fonction de sa capacité à réunir une majorité. Netanyahu a subi un incontestable recul, puisque sa coalition passe de 68 à 53 députés et perd du coup sa majorité. En son sein le Likoud, son parti, passe de 36 à 27 députés et est le principal responsable du recul. Une partie de l'opposition souligne qu'une majorité d'électeurs (67 sièges) lui a signifié un rejet sans appel, raison pour laquelle il doit partir. Cette logique imparable, à laquelle on a envie de se rallier pour toutes les raisons qui rendent Netanyahu odieux, est en réalité simpliste.
Car en face l'alternative, qui aurait dû surgir du « bloc de l'opposition » dirigé par Gadi Eisenkot, un ancien chef d’état-major issu d’une famille modeste d’origine marocaine, peine à exister, si tant est qu'elle le puisse. Non seulement ce bloc n’a fait élire que 48 députés, loin des 61 fatidiques, mais encore Yashar ("droit"), le parti d'Eisenkot, n'atteint que 21 députés, 6 de moins que le Likoud. Autant d'arguments en moins devant Herzog pour être choisi comme premier ministre. Avant le scrutin, la plupart des sondages ne voyaient pas l'opposition dépasser 61 sièges, mais la plaçaient devant la coalition de Netanyahu. Ne reculant devant aucun mensonge ni aucune caricature, jouant sur la peur, Netanyahu a renversé la tendance dans la dernière ligne droite, et c’est pour l’opposition un échec puisque le résultat du vote est une impasse : aucune majorité ne se dessine. Israël est une société très particulière. Outre les deux blocs mentionnés, il faut prendre en compte la percée des partis arabes, qui représentent environ 21% de la population. On parle ici des Arabes israéliens, qui vivent dans les limites d'Israël avant juin 1967 et sont citoyens de ce pays, même si c’est plutôt de seconde zone. Grâce à une mobilisation très forte, ils décrochent 19 sièges alors qu’ils n'en avaient que 10 précédemment et apparaissent comme d'incontournables « faiseurs de rois ». Dans n'importe quel autre contexte, il suffirait d'additionner les 48 députés du bloc de l'opposition aux 19 des partis arabes, car tous veulent le départ de Netanyahu et la constitution d’une commission d’enquête indépendante sur le 7 octobre (obstinément refusée par lui), pour constituer une confortable majorité alternative de 67 députés. Ils ont manifesté une ouverture à cet égard, tant ceux de la liste unifiée (11 sièges), que le parti islamiste Ra'am (8 sièges), fût-ce via un soutien parlementaire sans participation ministérielle. Détail significatif : le numéro 2 de la liste Ra ́am est un juif nommé Yoav Segalovitch, qui fut un temps ministre de la sécurité publique. Ils veulent que l'on reconnaisse une bonne fois pour toutes qu'ils sont des citoyens à part entière et ont toute légitimité pour prendre part à la vie politique. Mais c’est encore loin d’être une évidence pour tout le monde.
L'opposition est tout sauf unie, en particulier sur cette question, et le leadership d’Eisenkot, qui doit compter avec des politiciens chevronnés comme Benny Gantz, Yaïr Lapid ou Naftali Bennett, tous d’anciens ministres, alors qu’il est un néophyte en politique, n'est en rien équivalent à celui de Netanyahu, chef incontesté de son camp. Elle menace de se désunir sur la réponse à donner à la situation actuelle. Avigdor Liberman, lui aussi ancien ministre, chef du parti laïque Israël Beitenou (Israël notre maison, 7 députés) et représente habituellement les juifs israéliens venus de l'ex URSS. Très conservateur, il est opposé à toute intégration des partis arabes et pourrait quitter l'opposition pour cette raison. En dépit de ses fortes divergences avec Netanyahu, à qui il reproche ses concessions aux religieux (par exemple sur la conscription ou les subsides), il menace même de rejoindre sa coalition. Gantz est également fermement opposé à une telle intégration et durant la campagne, Eisenkot avait lui-même exclu cette option, sachant qu’elle le couperait de nombreux électeurs. Finalement, seuls les « Démocrates » se sont exprimés clairement en ce sens, rappelant que la loi fondamentale d’Israël stipule l'égalité de tous ses citoyens, indépendamment de leur appartenance ethnique ou religieuse.
Si donc l'opposition dans son ensemble ne peut pas ou ne veut pas entrer dans la logique arithmétique d'une alliance avec les partis arabes, elle est confrontée à trois possibilités qui lui sont toutes défavorables :
. Attendre de nouvelles élections, qui pourraient avoir lieu au printemps 2027, avec l'actuel gouvernement pour expédier les affaires courantes. Netanyahu conserverait l'initiative et pourrait provoquer des tensions, voire une guerre avec l'Iran ou en Cisjordanie, dans le but de faire jouer un réflexe sécuritaire en sa faveur. En outre, il est permis de penser que la mobilisation des électeurs arabes et des Israéliens de l'étranger serait moindre, ce qui favoriserait encore Netanyahu. Le président Herzog appelle à tout faire pour éviter de nouvelles élections.
. Entrer, au moins pour une partie d'entre elle, dans un gouvernement d'union nationale dirigé par Netanyahu. D'une part, ce serait se déjuger face aux électeurs aussi bien que face aux alliés et laisserait des traces dans le futur. D'autre part, ce serait encore se mettre sous la coupe de Netanyahu avec le risque d'être à nouveau roulés par lui dans la farine : Bennett ou Lapid doivent en avoir gardé un mauvais souvenir. L’opposition s’est intitulée « bloc du changement », mais il n’y aurait aucun changement !
. Se lancer dans l'aventure d'un gouvernement minoritaire, fragile et instable par définition, dont on ne voit pas clairement les contours et qui serait voué à chuter rapidement. Elle serait alors tenue pour responsable de l'échec et se trouverait pour longtemps écartée du pouvoir.
N'ayant durant la campagne jamais été capable d'expliciter le projet commun qu’elle pourrait porter, elle est bien trop hétérogène pour cela et c’est sa faiblesse, elle s’était réunie sur le « tout sauf Netanyahu ». Mais c’est un peu court. Ce n'est pas une très bonne prémisse pour trancher le nœud gordien actuel. Pourtant, plus qu’à quiconque, c’est à elle que ce choix appartient. Elle doit mettre à profit les délais légaux requis pour les tractations (28 jours après proclamation des résultats, éventuellement prolongés de 14 jours) pour décider laquelle est, parmi des options toutes deux difficiles, la chose qu’elle désire le moins : (1) ne pas franchir le pas d’une alliance judéo-arabe, mais alors laisser la voie libre à Netanyahu pour poursuivre son actuelle et désastreuse politique de guerre permanente. Ou bien (2) passer outre ses préventions et ses peurs, innover, entrer en terre inconnue, mais avec peut-être de grands bénéfices politiques à la clef.
De façon immédiate, après trois années tellement éprouvantes à tous égards, ce serait ouvrir la porte à un retour à une certaine normalité pour le pays et au changement par rapport à l’ère Netanyahu, ce à quoi aspire une majorité d'électeurs. À moyen terme, ce serait permettre une consolidation d’Israël en le rapprochant de sa réalité sociologique. Au quotidien, même s’il n’y a pas partout mixité, les Arabes israéliens partagent la vie de leurs concitoyens juifs. Ils étudient, deviennent médecins, ingénieurs ou juges quand ils le peuvent et n’aspirent à rien d’autre que mener une vie normale. Israël est leur pays, ils n’en ont pas d’autre, et demandent seulement à être reconnus et que leurs difficultés spécifiques (criminalité, accès aux services publics) soient prises en compte et traitées. On n’a pas assez souligné en dehors d’Israël, en Europe par exemple, que face aux actions du Hamas ou à celles de l’Iran, les Arabes israéliens ne se sont pas révoltés contre leurs concitoyens juifs sur une base ethnique ou religieuse, contrairement à ce que le Hamas espérait vraisemblablement. Ils ont sans doute une sensibilité particulière pour le sort des Palestiniens de Gaza ou de Cisjordanie et s'expriment en faveur d’une solution politique au conflit. Qui s’en étonnerait ? Et qui ne voit que cela peut faire partie d’une vie démocratique normale au sein d’Israël ? A plus long terme, et dit avec toute la prudence qui s’impose, cette étape d’une meilleure intégration des Arabes israéliens dans leur société serait un signal fort alentour pour indiquer un chemin vers une possibilité de paix avec les Palestiniens, un thème qui a été le grand absent de la campagne alors qu’il est la clef de la paix au Proche-Orient. Il n’y a évidemment aucune garantie à ce sujet, et toujours beaucoup de risques. Au Proche-Orient, combien de fois les espoirs les mieux fondés n’ont-ils pas tourné court ? On ne reprocherait à personne d’être prudent, voire méfiant. Mais le chemin de Netanyahu est-il meilleur ? Conduit-il vers la paix ? À l'étape actuelle, la gauche israélienne, mais aussi des journaux comme Haaretz ou the Times of Israël, des intellectuels, des artistes comme la chanteuse Noah font activement campagne pour que cet espoir se réalise. Il y a aujourd'hui une fenêtre d'opportunité. On ne peut pas dire que si elle n’était pas saisie, elle serait définitivement perdue, parce qu’on ne le sait pas. Peut-être que la société israélienne, polytraumatisée, n’est pas encore prête pour franchir ce pas. Mais quand même, il y a une circonstance historique dont il serait bien que les responsables soient à la hauteur.
Comme jadis, les tribus d’Israël se trouvent devant la mer Rouge, un obstacle réputé infranchissable. Comme jadis, il s’agit de se libérer de l’esclavage, celui de la peur, des préjugés, du racisme. Derrière eux, des terroristes de tout poil veulent s’en prendre à eux. On ne sait pas où est le chemin, mais il y en a peut-être un. Il y a même une tribu, la gauche démocratique, les activistes de Standing Together, d’autres encore, qui sont prêts à se jeter à l'eau dans l’espoir qu’alors le chemin apparaisse. Question : parviendront-ils à attirer à leur suite la majorité du peuple ? En Israël, être réaliste, c’est croire au miracle.
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