Des élections suédoises en trompe-l’œil face aux enjeux identitaires edit
Les élections suédoises du 13 septembre n’ont dégagé aucune majorité : le bloc de gauche obtient 176 sièges au Riksdag, contre 173 pour la majorité sortante de droite. Cette impasse complique la formation d’un gouvernement. Au cœur de la campagne, l’immigration dépasse, comme ailleurs en Europe, le cadre d’un simple enjeu politique. Elle cristallise une crise des valeurs collectives et des interrogations identitaires, dans une société qui semble percevoir son environnement intérieur et extérieur comme de plus en plus hostile.
Au fil du temps et des images
Le visage de la Suède a profondément changé ces dernières décennies, sans nostalgie semble-t-il d’un « modèle suédois[1] » oublié et devenu caduc au fil du temps. Le cinéma permet de mesurer cette évolution. En 1970, Roy Andersson brossait, dans En kärleks historia (A Swedish Love Story), le portrait d’une Suède alors presque sans immigrés, mais bien moins idyllique que ne le suggérait l’image du pays diffusée en Europe. Le film suit l’idylle de deux adolescents spontanés et pleins d’espoir, à l’opposé de leurs parents, rigides, frustrés et malheureux. Au début du récit, l’un de leurs grands-parents, hospitalisé, se demande si, après une parenthèse conservatrice, « les sociaux-démocrates vont encore pouvoir revenir au pouvoir ».
À cette époque, les Suédois, préoccupés par l’inflation, se montrent réticents à une Europe qu’ils jugent incompatible avec leur État-providence. Héritière du modèle social-démocrate construit depuis les années 1930, la Suède apparaît pourtant dans le film sur fond d’ennui et de conservatisme. Cette société d’ingénieurs, à l’efficacité glaciale, poursuit un idéal de juste mesure, le lagom. Celui-ci traduit encore une certaine éthique sociale et protestante du capitalisme suédois, où l’égalité (jämlikhet) se conjugue avec la sécurité (trygghet).
Dans cette représentation d’une société homogène, les immigrés sont pratiquement absents. À la fin du film, un détail introduit toutefois une note ironique : les écrevisses servies lors d’une fête traditionnelle, au bord d’un lac, ne sont plus pêchées localement, mais importées de Turquie. Les tensions montrées à l’écran naissent avant tout au sein de la société suédoise elle-même ; l’immigration n’y apparaît guère.
Deux générations plus tard, les tensions ne sont plus les mêmes. Dans la comédie noire et surréaliste The Last Viking (2025) d’Anders Jensen, le personnage joué par Kardo Razzazzi, Kurde né à Uppsala, se lamente de « ne pas être né blond aux yeux bleus ». Les débats internationaux occupent une place centrale. Les dernières vagues d’immigration venues du Proche-Orient sont perçues par certains comme une menace pour la stabilité sociale, tandis que la Russie apparaît comme un ennemi aux frontières. Les résultats des dernières élections révèlent ainsi de nouvelles incertitudes pour une société longtemps repliée sur elle-même.
Convergences franco-suédoises?
Avec les élections du 13 septembre, la Suède, privée de majorité claire, se rapproche-t-elle des blocages qui marquent d’autres démocraties européennes, et tout spécialement la France ?
À la faveur des réformes des années 1990, son économie a changé. Le marché financier a été déréglementé et le système fiscal, resté très redistributif, favorise davantage les entreprises. Le pays a supprimé son impôt sur la fortune et réduit la fiscalité des entreprises pour stimuler l'économie. L’accès au marché intérieur de l’Union européenne, une main-d’œuvre qualifiée, un savoir-faire technique de pointe, un environnement favorable aux jeunes entreprises et des institutions financières stables attirent les investissements étrangers.
La Suède a longtemps associé le dynamisme international de ses entreprises à une forte redistribution et à la régulation de son marché intérieur[2]. Le niveau des prélèvements obligatoires reste élevé (autour de 42,5% du PIB en 2024) et les inégalités sont faibles (le coefficient de Gini après impôts et transferts reste l'un des plus bas des pays de l'OCDE : environ 0,27). Mais l’État-providence et le secteur public reculent. En matière d’assurance chômage, le système était jadis l’un des plus généreux au monde, mais depuis la réforme de 2025 la Suède se situe désormais sous la moyenne de l’OCDE. Les inégalités sociales se sont creusées au fil des alternances politiques, tandis que les revenus du capital et les hauts salaires ont progressé[3]. La Suède compte aujourd’hui plus de milliardaires par habitant que les États-Unis.
Sur ce fond de transformations économiques et sociales, l’absence de majorité issue du scrutin risque de prolonger les blocages politiques. Le bloc de gauche a remporté 176 sièges, contre 173 pour le bloc conservateur. Tous deux restent cependant divisés. En 2018 déjà, près de quatre mois avaient été nécessaires pour former un gouvernement autour d’une coalition hétéroclite. Depuis 2022, Ulf Kristersson, du parti de centre droit des Modérés, exerçait la fonction de Premier ministre. L’accord conclu à Tidö lui avait assuré le soutien des Démocrates suédois, situés à l’extrême droite, en échange d’une politique plus ferme en matière d’immigration et de criminalité.
Cet accord a permis aux Démocrates suédois d’influer officiellement sur l’action du gouvernement, sans y participer[4]. Il a aussi levé un tabou politique autour des alliances avec l’extrême droite, dans un débat particulièrement sensible sur l’immigration et les discriminations. Les frontières entre les différentes forces de droite s’en sont trouvées progressivement brouillées.
Le recul des Démocrates suédois aux élections de 2026 complique désormais la reconduction d’une majorité à droite. Les partis qui soutenaient le gouvernement Kristersson sont devancés de peu par les sociaux-démocrates, eux-mêmes incapables, à ce stade, de réunir une coalition. Le Parti libéral pâtit également de sa coopération passée avec les Démocrates suédois.
La campagne, plutôt terne mais qui a débouché sur une forte participation (près de 85%), s’est concentrée sur l’immigration, la criminalité, la protection sociale et l’économie, sans véritable débat de fond. La défense a occupé une place limitée, malgré la perception partagée de la menace russe. Après l’invasion de l’Ukraine, la Suède a rejoint l’OTAN en mars 2024, mettant fin à deux siècles de non-alignement militaire. Son adhésion avait été retardée par les réticences de la Turquie. Seul le parti Vänster (gauche, anciennement communiste) s’y opposait. Le soutien à l’Ukraine fait, pour sa part, l’objet d’un large consensus au Riksdag, de l’extrême gauche à l’extrême droite.
Sur d’autres sujets essentiels, les partis peinent à formuler des perspectives communes. Magdalena Andersson, cheffe des sociaux-démocrates, resterait favorite pour devenir Première ministre. Mais ses partenaires éventuels et l’ampleur des changements qu’elle pourrait engager demeurent incertains. Hormis de courtes interruptions, les sociaux-démocrates ont gouverné la Suède pendant la majeure partie du XXe siècle et façonné un modèle d’égalité aujourd’hui contesté. Le scrutin révèle les divisions d’une société habituée au consensus, désormais focalisée sur l’immigration et inquiète pour son modèle de bien-être.
L’immigration, un débat central mais tronqué
Les récentes élections ont placé l’immigration au centre des débats. Ce débat fait écho aux attaques lancées en 2024 par Donald Trump sur Fox News contre la politique migratoire suédoise. Durant sa campagne, il présentait Malmö, troisième ville du pays, comme le concentré des problèmes européens. Près de 49,5 % des habitants de Malmö ont des origines étrangères. Malmö est devenue, comme Marseille en France, le symbole de la criminalité liée aux gangs et au trafic de drogue. Comme en France, des responsables de droite et de gauche ont instrumentalisé l’immigration. Le parti Vänster, à l’extrême gauche, cherche à l’instar de LFI, le soutien des communautés immigrées. L’extrême droite fait de l’immigration l’alpha et l’oméga des tensions sociales.
En 2022, l’arrivée au pouvoir de la coalition conservatrice soutenue par l’extrême droite a marqué une rupture dans la politique d’asile. La Suède avait accueilli plusieurs vagues migratoires après 1945, malgré sa neutralité et son relatif isolement pendant le conflit. Les premières étaient composées de personnes fuyant le communisme, venues d’Europe centrale et d’Ukraine, puis de Hongrie après 1956, de Pologne et d’URSS. Les conditions d’entrée et les perspectives économiques étaient alors favorables à cette main-d’œuvre, recherchée par une industrie en expansion. Entre 1960 et 1970, la Suède accueillit près de 300 000 immigrés finlandais, puis des Yougoslaves, des Turcs et des Grecs. À partir des années 1970, l’immigration de travail céda progressivement la place à l’accueil des réfugiés, encouragé par le Premier ministre social-démocrate Olof Palme. Ils vinrent d’abord du Chili, du Kurdistan et du Liban. Dans les années 1980, beaucoup vinrent du Proche-Orient, notamment pendant la guerre Iran-Irak ; dans les années 1990, les conflits des Balkans marquèrent les arrivées. À partir des années 2000, la Suède accueillit aussi des réfugiés de Somalie, d’Afghanistan, d’Érythrée et du Soudan. La période 2015-2016 marqua un pic, avec l’arrivée de 163 000 réfugiés issus d’un Moyen-Orient dévasté par les guerres. Aujourd’hui, plus de deux millions de résidents suédois sont nés à l’étranger, soit 20 % de la population. En France, on recense près de 8 millions d’immigrés : presque l’équivalent de la population suédoise, mais 11 % seulement de la population française. Les étrangers qui résident en Suède depuis trois ans peuvent voter aux élections municipales, sans pour autant acquérir la nationalité suédoise.
Entre 1950 et 1980, une immigration relativement libre fut progressivement encadrée, tandis que les règles de naturalisation évoluaient. Un enfant recevait normalement la nationalité de son père suédois si ses parents étaient mariés, ou de sa mère suédoise s’il était né hors mariage. Les étrangers pouvaient, eux, demander leur naturalisation après une certaine durée de résidence. La loi visait largement à éviter la double nationalité, alors plus courante dans d’autres pays européens. Une disposition adoptée en 1965 chercha à faciliter le retour des enfants nés à l’étranger d’une mère suédoise, dans un contexte de baisse de la natalité. Ces règles pouvaient traiter différemment les enfants d’une même fratrie. Leur évolution facilita progressivement la transmission de la nationalité par la mère et la rendit moins dépendante de la situation matrimoniale des parents. Dans l’esprit de l’éthique protestante, la loi sur les étrangers devait garantir l’équité. Dès 1975, le Riksdag légiféra pour rapprocher les conditions de vie des immigrés de celles du reste de la population. Les mesures portèrent d’abord sur l’entrée et le séjour.
Après 1980, la politique suédoise prit une autre direction. À la différence de la France, ancien pays colonial qui accueillait depuis la fin du XIXe siècle des personnes fuyant les dictatures ou la misère, la Suède aborda plus tardivement la question de l’intégration. Celle-ci traverse désormais l’ensemble de la classe politique. L’immigration s’envisage désormais sur plusieurs générations. Membre de l’Union européenne depuis 1995, la Suède est devenue progressivement une société multiculturelle : les personnes nées hors de l’UE représenteraient 19% de sa population. Comme le Danemark voisin, elle a aussi durci son approche de l’immigration.
Plusieurs lois ont depuis modifié le cadre migratoire, sur fond de débats souvent tendus. En 2001, la Suède a assoupli les règles relatives à la double nationalité : il est devenu possible d’acquérir la nationalité suédoise sans renoncer automatiquement à celle d’origine. La loi sur les étrangers de 2005-2006, liée à certaines exigences européennes, a ouvert davantage le système à l’immigration de travail et aux demandeurs d’asile.
Après l’afflux de réfugiés de 2015, de nouvelles restrictions ont été adoptées avec l’aval des sociaux-démocrates, au nom de solutions durables. Ces mesures ont parfois créé des situations absurdes : des centaines de jeunes Afghans et Iraniens, installés depuis plus de dix ans, parlant suédois et sans perspective de retour dans leur pays d’origine, ont dû reprendre la route et chercher refuge dans d’autres pays européens, dont la France[5]. Avant 2016, les réfugiés bénéficiaient de titres de séjour permanents. Entre 2022 et 2026, sous l’influence des Démocrates suédois et d’une rhétorique xénophobe qui gagnait du terrain, le gouvernement conservateur a durci la politique migratoire et limité l’accès à ce droit de séjour.
Une majorité introuvable?
L’orientation politique de la Suède pour les quatre prochaines années dépendra de la majorité qui pourra être constituée. Reste à savoir sur quel programme elle pourrait s’accorder. Une coalition renforcée entre les Modérés (19,85%) et les Démocrates suédois (17,5%) donnerait davantage de poids à l’extrême droite. Le recul de ces derniers rend toutefois cette alliance difficile. Leurs positions populistes nourrissent les réticences à leur confier des portefeuilles influents, notamment ceux qui touchent aux négociations européennes sur l’immigration ou aux affaires intérieures.
Un accord entre les sociaux-démocrates (28%) et le Parti de gauche (8,4%), anciennement communiste et favorable à une sortie de l’OTAN, paraissait encore inconcevable hier. Il conduirait à une politique différente de celle d’une coalition avec le Parti du Centre (7,03%), libéral et favorable au marché, ou avec les démocrates-chrétiens (6,17%), éloignés des valeurs de la social-démocratie. Affaibli, le Parti libéral (5,34%) pèserait peu dans ces négociations.
Le rejet de l’euro par référendum en 2003 semble faire durablement consensus, sauf crise financière majeure. La dépendance du pays aux exportations incline par ailleurs la plupart des partis vers une libéralisation accrue des échanges plutôt que vers une régulation. Le taux de prélèvements obligatoires, impôt communal compris, avoisine 52%. Favorable à une déréglementation économique plus poussée et à d’autres réformes libérales soutenues par les milieux d’affaires, le Parti du Centre aurait du mal à rejoindre une coalition dominée par des sociaux-démocrates soucieux de préserver leur base syndicale. Les tensions avec les Verts (6,12%) et la gauche compliqueraient encore cet exercice. Le Parti de gauche rejette pour sa part les centristes, tandis que les sociaux-démocrates hésitent à s’allier avec lui. Comment renouer, dans ces conditions, avec la culture du compromis ?
Sur le climat, les partis affichent leur volonté d’accélérer la transition écologique, mais la législation qui limitait le nucléaire a été révisée et la question des déchets reste ouverte. Une coalition rouge-verte favorable à une politique migratoire moins restrictive serait difficile à former. Les sociaux-démocrates pourraient néanmoins s’y résoudre, après avoir eux-mêmes durci les règles de l’asile lorsqu’ils gouvernaient, jusqu’en 2022. La question de l’adhésion à l’OTAN, elle, ne devrait pas être rouverte : la situation sécuritaire pousse la Suède à s’appuyer sur des alliés solides.
Les marges de négociation restent donc étroites. Les Verts pourraient jouer un rôle décisif dans la formation d’une majorité fragile. Un gouvernement minoritaire dirigé par les sociaux-démocrates maintiendrait probablement plusieurs grandes orientations actuelles, quels que soient ses partenaires. Face à la volatilité de l’électorat, la possibilité de nouvelles élections est également évoquée pour sortir de l’impasse.
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[1] Cf. cet article de mise en perspective, Kristian Feigelson, « La Suède sans modèle », Esprit, septembre 1982, et plus récemment à propos des élections de 2022, « La Suède en quête de modèles », Telos, 15 septembre 2022.
[2] Cf. aussi l’enquête de Kristian Feigelson, « La Suède, crise et prospérité de l’Etat social », Projet, mars-avril 1986, montrant comment déjà la social-démocratie suédoise survivait aux crises pour s’adapter.
[3] Fabrice Perrin, « Des inégalités croissantes en Suède », Regards, 2014/1. L’agence de statistique suédoise confirmait la multiplication par 20 en 25 ans de l’écart des revenus entre les plus riches et les plus pauvres et de la concentration des richesses auprès d’un groupe passé d’une vingtaine à 542 entrepreneurs milliardaires notamment dans les secteurs de la finance et la high-tech.
[4] Voir Mats Engström, « After Tidö, what a center-left Sweden would change Europe? », Ecfr-eu, 31 août 2026.
[5] Voir à ce sujet les articles d’Anne Françoise Hiver, « L’église suédoise de Paris, refuge pour les jeunes Afghans », Le Monde, 5 octobre 2018, « De Stockholm à Paris, le long périple d’exilés afghans », Le Monde, 27 août 2021.
