Face à la crise, réorganiser la lutte contre la pauvreté edit

Dec. 14, 2020

Alors que le problème de la pauvreté va devenir – crise économique aidant – un sujet toujours plus préoccupant, de nouvelles idées permettent de nourrir le débat. Au-delà des controverses habituelles sur les paramètres de chacun des dispositifs.

Parmi les principaux déterminants de la pauvreté figurent l’emploi, la famille, les migrations. Ce sont les politiques dans ces trois domaines qui ont le plus d’impact sur les niveaux de vie des individus et des ménages. Certes, la pauvreté ne s’apprécie pas uniquement en fonction des niveaux de vie. Elle s’approche aussi par les conditions de vie et la qualité de vie. L’approche la plus usuelle consiste cependant à traiter essentiellement des revenus disponibles. Du côté de l’action publique, l’approche la plus usuelle consiste aujourd’hui à traiter des instruments spécifiques de la lutte contre la pauvreté (comme les minima sociaux, dont le RSA). Pour tenter d’améliorer ce système et cette action, quelques observations et quelques propositions.

Une pauvreté qui se transforme et des politiques qui patinent

Depuis une vingtaine d’années, la pauvreté a tendance à rester stable en France. Elle représente environ 14% de la population (au seuil de 60% du niveau de vie médian, soit environ 1000 euros par mois pour une personnelle seule). Plus précisément, le taux de pauvreté oscille dans un tunnel entre 13% et 15%.

Cette stabilité relative dissimule des mutations profondes depuis une cinquantaine d’année. Alors que la pauvreté était auparavant concentrée chez les personnes âgées, elle affecte désormais d’abord les enfants et les jeunes. Aujourd’hui, le taux de pauvreté des enfants (c’est-à-dire la part des mineurs vivant dans des ménages comptés comme pauvres) est de 20%, quand celui des retraités est bien inférieur à 10%. Alors qu’elle concernait majoritairement des familles nombreuses, elle concerne désormais surtout les familles monoparentales. Autre changement : alors que la pauvreté était auparavant peu prise en charge par les politiques publiques, elle est devenue l’une de leurs priorités. Sujet sensible : parmi les pauvres comptent de plus en plus d’étrangers et de personnes d’origine étrangère, tout particulièrement parmi les plus pauvres, c’est-à-dire les personnes sans-domicile. Les sans-abri sont de plus en plus souvent des sans-papiers.  

Bref, c’est peu dire que la stabilité du taux de pauvreté masque des mutations. La plus importante, historiquement, est certainement la bascule d’une pauvreté âgée à une pauvreté juvénile. Le défi a été repéré depuis longtemps. Il prendra une plus grande acuité encore avec les conséquences économiques de la crise du coronavirus, dans la mesure où celles-ci pèseront bien davantage sur les jeunes générations entrant sur le marché du travail que sur les générations qui en sont sorties. La pandémie de Covid-19 fait des victimes sanitaires. Ce sont des personnes âgées. Elle fait des victimes économiques. Ce sont des jeunes.

Autre défi : depuis une trentaine d’années, les différents gouvernements ont multiplié déclarations et innovations en matière de pauvreté. Or, même si on n’assiste pas à une « fatigue de la compassion » à l’égard des pauvres eux-mêmes, comme ceci a été repéré aux États-Unis, les enquêtes montrent une lassitude à l’égard des politiques de prise en charge de la pauvreté. Le grand public n’y croit plus. Les Français aspirent à ce que les pouvoirs publics fassent plus et, surtout, mieux. Mais ils sont d’abord critiques.

Le troisième sujet prioritaire est la complexité considérable du système de prise en charge des personnes pauvres. Pour la seule prise en charge des sans-abri et des mal-logés il existe, à l’échelon du département, au moins quinze programmes et plans différents. Ce système donne lieu à des gestions alambiquées, voire à des conflits entre l’État et les collectivités territoriales. Et les personnes en difficulté restent perdues dans le maquis des dispositifs.

Un « CREDO » de réforme

Répétons-le : traiter de pauvreté c’est d’abord traiter d’emploi, de famille et de migration. Ceci rappelé, le système en place peut être substantiellement améliorer. De manière synthétique, on propose ici un plan d’action résumé par un acronyme, CREDO, pour Centration, Rationalisation, Européanisation, Décentralisation, Orientation.

Centration. La lutte contre la pauvreté et la statistique sur la pauvreté sont trop larges et dispersées. Elles se confondent trop avec la lutte contre les inégalités. D’ailleurs, l’indicateur habituel employé est un indicateur de pauvreté relative, non de pauvreté absolue. Il en découle un certain décalage par rapport aux formes extrêmes de dénuement, très perceptibles notamment dans les rues. Aussi, il serait souhaitable de centrer les chiffres et les dispositifs sur la grande pauvreté, tout particulièrement les personnes sans-domicile.

Rationalisation. Le secteur de la lutte contre la pauvreté s’est étendu et bureaucratisé. Il fonctionne avec un monde associatif qui dépend désormais pour part largement prépondérante des fonds publics. Une telle situation appelle de la réflexion et des innovations. Pour en débattre, on peut imaginer potentiellement plus de mise en concurrence, plus de présence des entreprises commerciales, une nationalisation de certaines activités associatives. Au-delà de l’organisation, l’accent est trop souvent mis sur les prestations monétaires (le RSA en particulier). A trop vouloir les réformer, les fusionner dans un difficile « revenu universel d’activité », on en oublie que tout ceci changera moins la vie des gens qu’une révision des modalités de leur accompagnement social. Plutôt qu’une réforme des prestations sociales, c’est un investissement sérieux dans le travail social qui s’impose.

Européanisation. La prise en charge de la grande pauvreté, notamment des sans-domicile, ne peut plus s’effectuer à l’échelle nationale, avec des frontières ouvertes. L’européanisation est une nécessité. À l’échelle communautaire, les stratégies de Lisbonne (2000-2010) puis UE 2020 (2010-2020) avaient fixé des objectifs ambitieux en matière de réduction de la pauvreté. Il faut de nouveaux objectifs, pour la période qui s’ouvre, centrés sur les situations de grande pauvreté.

Décentralisation. Si l’européanisation est nécessaire, une certaine décentralisation s'exige. L’État doit trouver sa juste place. Pour la prise en charge des sans-abri, les collectivités territoriales et l’Europe sont plus à même d’agir. D’ailleurs il n’y a qu’en France où le sujet est si étatique. Sur un plan plus général, il serait judicieux que l’État dispose de la responsabilité de l’ensemble des prestations sociales, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. Les collectivités locales, elles, devraient être pleinement responsables de l’accompagnement social. Chacun à une juste place, et les personnes pauvres seront mieux aidées.

Orientations. Toutes les politiques de lutte contre la pauvreté, comme les autres politiques publiques, ne sauraient être valablement évaluées que si on leur fixe des objectifs clairs. En voici un : éliminer l’extrême pauvreté en dix ans. Le Président Macron l’a évoqué, pour le temps d’une génération. Une accélération doit être possible. Zéro SDF n’est pas qu’un slogan. C’est une formidable ambition.

Au-delà de ce CREDO, présenté pour ses avantages mnémotechniques, si on devait ajouter ici quelques idées, elles devraient être axées sur une priorité, la jeunesse. Voici donc deux propositions dans ce domaine. D’abord, fixer le droit de vote à 16 ans. La décision n’aurait certainement pas une incidence immédiate sur les niveaux de vie, mais elle contribuerait à un nécessaire rééquilibrage des politiques en faveur de ceux que la crise née du coronavirus et du confinement accablera le plus. Nombre d’arguments et de contre-arguments s’opposent en l’espèce. La force de l’idée tient ici de la nécessaire révision qu’elle amène, pour des programmes électoraux plus en faveur des nouveaux jeunes électeurs. Autre et ultime idée, on pourrait imaginer, sur le modèle des prêts garantis par l’État (PGE) pour les entreprises, afin de passer le cap de la crise, des prêts garantis par l’État pour les jeunes (PGEJ). D’un montant et d’un format à calibrer, il s’agirait avec cet instrument original d’aider fortement des millions de jeunes à passer le cap d’une jeunesse qui s’annonce difficile.