L’éducation, la mère des batailles edit

Sept. 19, 2018

L’éducation est la mère des batailles pour la réduction des inégalités, ou plus modestement pour améliorer l’égalité des chances. En effet l’acquisition des capacités cognitives (et non cognitives ou capacités sociales) est évidemment essentielle pour la réussite professionnelle, et plus largement pour l’intégration sociale. Or, différences génétiques mises à part, les enfants ne partent pas à armes égales au début de leur vie. Le contexte familial, dès la prime enfance, joue un rôle crucial dans la rapidité et la facilité avec lesquelles ces capacités vont être acquises. Si l’on veut, comme l’avance l’actuelle équipe aux commandes, traiter de la question des inégalités à la racine et pas seulement les compenser (essentiellement par des allocations diverses) une fois qu’elles sont enkystées, une action ambitieuse doit donc être entreprise pour réduire le plus rapidement possible ces inégalités de départ. L’action publique en ce domaine doit donc faire porter ses efforts en priorité sur le début de la scolarité, les recherches internationales ayant montré que les déficits cognitifs se cristallisaient très tôt dans la vie et que la probabilité de les réduire diminuait très rapidement avec l’avancée en âge. De de ce point de vue, la volonté de Jean-Michel Blanquer d’agir principalement au niveau de l’école primaire et des savoirs fondamentaux qui y sont dispensés ne peut souffrir de contestation sérieuse. Reste à savoir si les moyens mis en œuvre sont à la mesure de l’enjeu.

L’effet positif du dédoublement des classes

Une des réformes-clés portées par Jean-Michel Blanquer à ce sujet est le dédoublement des classes de CP et CE1 dans les quartiers les plus défavorisés. De nombreuses recherches ont cherché à évaluer l’efficacité de ces politiques de réduction de la taille des classes. Une récente étude de l’Ecole d’économie de Paris[1] pilotée notamment par Marc Gurgand, un des meilleurs spécialistes français d’économie de l’éducation, fait le point sur la question en recensant les principales enquêtes qui ont été conduites.

Le bilan d’ensemble est clair : les effets de réduction de la taille des classes sur la réussite sont globalement positifs. Sur neuf études recensées, sept trouvent des effets statistiquement significatifs. Ces effets ne sont pas négligeables puisque les auteurs calculent que le dédoublement d’une classe de 24 élèves (soit 12 élèves par classe) améliore les performances moyennes des élèves concernés de 20% à 30% d’un écart-type. Au passage, les auteurs de la note réfutent la critique de Thomas Piketty selon laquelle le passage à de petits effectifs n’aurait d’effet que s’il s’accompagne de pratiques pédagogiques adaptées, sans quoi cette politique ne reviendrait « qu’à arroser le sable ». Marc Gurgand et ses collègues considèrent qu’un tel « énoncé n’a aucune base empirique » et que cette politique de réduction est efficace même en l’absence d’accompagnement pédagogique des enseignants. Il y a bien un effet intrinsèque de la réduction de la taille des classes qui tiendrait au plus fort engagement des élèves dans un tel contexte, à la diminution des problèmes de discipline et à la plus grande capacité des enseignants à intervenir pour aider les élèves.

Marc Gurgand et ses collègues apportent également des arguments convaincants pour justifier le choix de ne pas généraliser la mesure à l’ensemble des classes (mais de la réserver aux écoles des quartiers les plus en difficulté). En effet cette mesure est coûteuse. Les auteurs de la note de l’IPP calculent qu’il en coûterait 5 milliards d’euros aux finances publiques si l’on décidait de généraliser la mesure à l’ensemble des classes de CP et de CE1 en France, soit plus de 7% de l’actuel budget de l’Éducation nationale ! Le coût est réduit à 700 millions si la mesure (CP et CE1) est circonscrite aux écoles en REP et REP+ (les quartiers prioritaires de la politique de la ville).

Quelle qualité des enseignements?

Si la politique de réduction des effectifs de classe est donc favorable à la réussite, une question reste néanmoins ouverte : les quartiers qui en bénéficient disposent-ils dans les établissements qui y sont implantés, quel que soit le nombre d’élèves, des meilleurs enseignants, ou de ceux qui sont le plus motivés et les mieux formés pour y exercer ? Cette question est également cruciale car les travaux d’économie de l’éducation (ceux d’Hanusek notamment) ont montré que la qualité des enseignants était un facteur-clé de la réussite des élèves. En fait cet aspect du problème a longtemps été négligé ou tout simplement ignoré en France du fait de la domination dans les sciences sociales de la vulgate bourdieusienne selon laquelle l’école est un pur instrument de reproduction sociale au profit de l’idéologie et de la classe dominantes. L’école ainsi cataloguée comme instrument de domination, il n’y a rien à en attendre en termes d’égalité ou d’équité et il ne sert à rien de porter attention aux écarts relatifs de résultats de telle ou telle politique scolaire. À cette aune, lorsqu’il faut bien se rendre à l’évidence que des améliorations sont enregistrées (la progression spectaculaire de la scolarisation), celles-ci sont lues comme une ruse du système pour masquer la permanence de la domination (démocratisation quantitative vs. démocratisation qualitative).

Cette vision manichéenne de l’école ne résiste cependant plus devant la multiplication des travaux comparatifs qui montrent que le degré de réussite et d’équité des systèmes éducatifs est très variable entre des pays de niveau économique comparable. Sur ce plan, la question de l’organisation du système éducatif, celle de la formation des enseignants, celle de leur mode d’affectation, celle de l’évaluation des établissements, celles de leur degré d’autonomie sont cruciales.

La question de la qualité des professeurs est notamment un enjeu central qui peut conduire à réduire l’effet bénéfique de la réduction des effectifs de classes si les professeurs affectés dans ces classes aux effectifs réduits ont moins d’expériences que ceux d’établissements plus prestigieux. Or en France, les lycées professionnels ont moins d’enseignants qualifiés (certifiés ou agrégés). Par ailleurs, le mode d’affectation des enseignants, fondé essentiellement sur un critère d’ancienneté dans le classement des vœux, contribue à affecter les enseignants les plus jeunes et les moins expérimentés dans les établissements les plus difficiles.

Jean-Michel Blanquer a manifestement parfaitement conscience de ces enjeux et dans ses annonces de rentrée il a bien évoqué la proposition d’introduire un degré d’autonomie des établissements dans le recrutement des enseignants et d’autre part d’introduire un dispositif d’évaluation des établissements. Ce sont des dispositions qui existent depuis longtemps dans les pays scandinaves qui réussissent bien mieux que la France en matière éducative. Ces deux propositions sont étroitement associées à la question de la qualité de l’enseignement puisqu’elles doivent permettre en théorie tout d’abord à des établissements de choisir les enseignants les mieux adaptés à leur public et à leur projet pédagogique et les plus motivés pour y exercer leur métier dans ce cadre collectif. L’évaluation, de son côté, doit permettre de repérer les bonnes pratiques et de les diffuser.

Cependant, les annonces du ministre restent bien timides. Le recrutement sur des postes à profil ne concernerait que 1 à 10% des enseignants à terme. Et surtout, si l’on en croit un article des Échos[2] rendant compte des annonces ministérielles de rentrée, cette liberté est en trompe-l’œil, les chefs d’établissements n’ayant pas le droit de choisir leur équipe, même pour les postes à profil, la décision étant prise an niveau ministériel ou rectoral. Seul l’excellent programme Eclair, mis en place en 2011, donnait cette possibilité aux chefs d’établissement, mais il a été abandonné en 2012.

La route est encore longue pour rénover et moderniser le système éducatif français…

 

[1] Adrien Bouguen, Julien Grenet, Marc Gurgand, « La taille des classes influence-t-elle la réussite scolaire ? », Note n°28 de l’Institut des politiques publiques

[2] Jean-Michel Blanquer veut des professeurs plus performants, Les Echos, 02/09/2018