Conférences sociales: peut-on y croire? edit

5 November 2026

Automne 2026. De multiples mobilisations collectives, des appels syndicaux à la généralisation de la grève, des manifestations porteuses de radicalités réelles, une conflictualité intense et élevée touchent la société française. Cette séquence conflictuelle incarne, une fois de plus, les tensions sociales et politiques qui caractérisent la France comparée à bien des pays d’Europe[1].

Pour répondre à cette « exception française », plusieurs personnalités politiques de diverses obédiences proposent, à l’approche de l’élection présidentielle de 2027, de recourir à des conférences sociales pour traiter les grandes questions économiques et sociales.

Il s’agit d’instaurer un échange et un dialogue tripartite entre le politique et les partenaires sociaux, avec deux enjeux : diminuer l’intensité des tensions et des malentendus qui de façon structurelle traversent le pays, mais aussi trouver des solutions à différentes questions sociales. 

Celle des salaires, et plus globalement du pouvoir d’achat, occupe une place centrale dans ces propositions. À gauche, Olivier Faure, Raphaël Glucksmann, Marine Tondelier et Jean-Luc Mélenchon défendent, selon des modalités différentes, l’organisation de conférences destinées à favoriser les revalorisations salariales et la renégociation des grilles de rémunération, notamment au niveau des branches professionnelles. Bernard Cazeneuve propose également une conférence sociale consacrée aux salaires et au pouvoir d’achat, associant syndicats, patronat et organisations de jeunesse. De son côté, Dominique de Villepin privilégie une conférence sociale sur les retraites, articulée à une démarche de consultation citoyenne. Marine Le Pen a également défendu le principe de conférences sociales portant sur les salaires, les conditions de travail et les cotisations sociales.

Que peut-on espérer de cette formule ? Une première réponse est sous nos yeux, puisque justement une conférence vient de s’achever, sur un résultat pour le moins mitigé.

Le bilan mitigé de la conférence sociale TER

La conférence sociale sur le travail, l’emploi et les retraites (TER), dont les conclusions ont été rendues publiques en septembre 2026 avec une synthèse rédigée par son coordinateur Jean-Denis Combrexelle[2], offre un bilan maigre et contrasté, marqué par une déception syndicale et l’absence d’avancées concrètes immédiates. Organisée à l’initiative du Premier ministre Sébastien Lecornu, cette conférence s’est étendue du 5 décembre 2025 au 18 septembre 2026, soit plus de neuf mois, l’un des objectifs, sinon le premier, de cette longueur étant d’enjamber les congrès de plusieurs organisations syndicales qui se tenaient au second trimestre 2026[3]. Malgré ces mois d’échanges, la concertation tripartite réunissant l’État, les organisations syndicales de salariés et plusieurs organisations patronales[4] n’a débouché ni sur des engagements contraignants ni sur des propositions de mesures significatives concernant les salaires, les conditions de travail ou les retraites. Si elle a permis d’identifier des pistes de réflexion sur la pénibilité, l’emploi des jeunes et des seniors, l’intelligence artificielle ou encore l’organisation du travail, ses conclusions synthétisées dans le rapport de Jean-Denis Combrexelle ont suscité des réactions divergentes.

La CFDT a salué un travail utile pour éclairer le débat public, sans pour autant se prononcer sur les pistes de réformes évoquées dans le rapport, tandis que la CGT, la FSU et Solidaires ont dénoncé une synthèse ne reflétant pas les échanges et susceptible de préparer de nouveaux « reculs sociaux ». FO a exprimé un avis plus mitigé, reconnaissant certaines perspectives de négociation tout en contestant plusieurs orientations sur les retraites. La CFE-CGC a jugé la synthèse fidèle aux travaux et utile au débat sans pour autant adopter une position claire sur les pistes de réformes, ce qui fut aussi le cas de la CFTC. Du côté patronal, la CPME et l’U2P n’ont pas, non plus, eu une expression claire sur la synthèse. In fine, cette conférence apparaît davantage comme un exercice de diagnostic et de dialogue que comme une réponse aux attentes sociales.

Mais pouvait-on en attendre davantage ? Sans doute pas, si l’on considère le fait majeur de l’absence du Medef. Le 4 novembre 2025, son président, Patrick Martin, annonçait que l’organisation patronale ne participerait pas aux travaux. Il évoquait trois raisons à ce refus : une opposition forte à la politique fiscale du gouvernement dans le cadre des débats budgétaires de la fin 2025, le refus d’une concertation pilotée par le gouvernement qui refuse de fait l’autonomie du dialogue social, et un désaccord sur les priorités de la conférence qui lui semblaient correspondre essentiellement à celles de la CFDT. Mais surtout, Patrick Martin critiquait un pouvoir politique qui sollicitait les partenaires sociaux seulement lorsque cela l’arrangeait. Le gouvernement devait assumer ses propres choix politiques, sans instrumentaliser les partenaires sociaux ni leur imposer son agenda. Une position qui faisait écho à celle de Marylise Léon, secrétaire générale de la CFDT, après l’échec du « conclave » sur les retraites, en juin 2025 : elle avait alors demandé au Premier ministre François Bayrou de « prendre ses responsabilités » et de trancher les désaccords persistants.

Retour sur les années Hollande

Les maigres résultats de la conférence TER invitent à méditer les leçons un peu oubliées du quinquennat de François Hollande, qui en avait fait un format emblématique de sa méthode de gouvernement. Même s’il existe évidemment une histoire beaucoup plus ancienne des sommets sociaux organisés à l’initiative du gouvernement (on songe par exemple à certains des « Grenelle » de Nicolas Sarkozy, comme celui sur l’insertion en 2008-2009), la grande conférence sociale annuelle est une innovation du début du quinquennat Hollande. Le nouveau président avait pris des positions fortes, pendant la campagne, en faveur d’une réelle implication des partenaires sociaux dans l’élaboration de certaines réformes. À côté des possibilités ouvertes par la loi Larcher de 2007, la conférence sociale apparaissait comme l’un des formats les plus appropriés pour mettre tout le monde autour de la table.

La première conférence sociale du quinquennat se tient les 9 et 10 juillet 2012 au CESE, peu après l’élection de François Hollande. Elle réunit gouvernement, syndicats, patronat et d’autres représentants de la société civile autour de sept tables rondes. L’idée n’est pas de négocier et signer un grand accord en deux jours, mais de fixer une « feuille de route sociale », en déterminant quels sujets seront négociés par les partenaires sociaux, lesquels seront concertés avec l’État, et selon quel calendrier.

Ce nouveau format est révélateur de la philosophie politique du début du quinquennat. Hollande veut rompre avec les « sommets sociaux » plus ponctuels organisés sous Sarkozy et installer une sorte de rituel annuel de démocratie sociale. Dans son discours inaugural, il explique qu’il ne veut pas d’un sommet isolé mais d’un « processus » inscrit dans la durée.

À la veille de la seconde conférence, un an plus tard, le Premier ministre, Jean-Marc Ayrault, précise cette méthode lors d’une séance de questions à l’Assemblée nationale : « Il y a deux façons de réformer. On peut vouloir tout décider d’en haut, passer en force et croire que cela va marcher : en général, on peut être sûr de courir à l’échec. Nous avons d’emblée adopté une autre méthode. Je ne dis pas qu’elle est simple ni qu’elle garantit absolument la réussite, mais elle est incontournable pour engager les réformes dont notre pays a besoin. Elles concernent aussi bien les employeurs que les salariés, les territoires et l’ensemble des Français, afin que notre économie soit plus compétitive et plus productrice d’emplois. Il s’agit aussi de sauver, en le réformant, notre système de protection sociale. Et depuis un an, la méthode de la démocratie sociale a fait ses preuves[5] ! »

On se demande encore de quelles preuves parlait alors le Premier ministre. En réalité, dans un contexte marqué par l’aggravation de la crise économique (récession), le format a déjà commencé à s’essouffler. Et pour cause : un sérieux problème de rendement politique du dispositif est apparu, qui ne fera que s’aggraver par la suite mais que pointent déjà de nombreux observateurs et certains acteurs. À la veille de la conférence sociale de 2013, le lendemain même de l’intervention d’Ayrault à l’Assemblée, Jean-Claude Mailly, patron de FO, exprime son scepticisme : « Je ne suis pas sûr que ce soit dans une conférence sociale, avec son côté grand-messe, qu’on puisse régler les problèmes. » Mais c’est surtout en 2014 que se situe le tournant. La conférence des 7-8 juillet se déroule dans un climat beaucoup plus conflictuel : tensions avec le patronat autour du pacte de responsabilité et du compte pénibilité, et surtout boycott partiel de la CGT et de FO[6]. Le dispositif, qui était censé symboliser le consensus et la qualité du dialogue social, finit ainsi par rendre très visibles… les désaccords entre gouvernement et partenaires sociaux. Hollande envisage alors de remplacer la grande réunion annuelle par des conférences thématiques, plus ciblées. Une conférence est tout de même organisée en octobre 2015, mais elle est fortement allégée : un jour au lieu de deux et trois tables rondes au lieu d’une petite dizaine. Et en 2016 il n’y a plus de conférence sociale. Le contexte de la loi Travail rend les relations entre le gouvernement Valls et une partie des syndicats très conflictuelles. Organiser une grande conférence destinée à afficher le dialogue social aurait alors eu quelque chose de paradoxal. À cela s’ajoute l’approche de l’élection présidentielle de 2017, qui rend peu crédible l’établissement collectif d’un nouvel agenda social de long terme.

2017-2027 à fronts renversés ?

Emmanuel Macron aura tiré les leçons de l’épuisement de cette formule : pendant son premier quinquennat, il n’y a pas eu de conférence sociale. Il faut attendre octobre 2023, l’année de la réforme des retraites, pour voir réapparaître en octobre une conférence sociale thématique, sur les bas salaires. Fait significatif, comme celles qui suivront elle n’était pas réclamée par les partenaires sociaux, mais promise par le Président à la fin du mois d’août 2023 à la suite d’une réunion marathon avec les chefs des principaux partis politiques, suite aux émeutes du début de l’été liées à la mort du jeune Nahel. La demande émanait notamment de la NUPES. Les organisations syndicales ont dénoncé des « annonces a minima », loin des revalorisations salariales attendues. En l’absence de mesures contraignantes permettant une hausse générale des salaires, le gouvernement s’est principalement limité à encourager les négociations dans les branches professionnelles dont les minima étaient inférieurs au Smic, à annoncer la création d’un Haut Conseil des rémunérations et à engager une réflexion sur la réforme des exonérations de cotisations patronales, accusées de favoriser les bas salaires. Si cette conférence a permis d’amorcer certains travaux et d’accélérer des négociations, elle n’a pas apporté de réponse immédiate et significative aux attentes des salariés en matière de pouvoir d’achat.

Faut-il s’en étonner ? La capacité et l’appétence des partenaires sociaux à prendre activement des responsabilités dans la réponse aux grands défis du moment sont aujourd’hui bien moindres qu’elles ne l’étaient au début du siècle. L’une des revendications phares du second syndicat de salariés, la CGT, lors de la conférence d’octobre 2023 comme lors d’autres multiples interventions, était une indexation automatique des salaires sur l’inflation et une forte revalorisation du Smic. Autrement dit, ce syndicat demandait à être déchargé de ce qui constitue le cœur de l’action syndicale et du dialogue social : la négociation salariale.

Les partenaires sociaux ont une difficulté croissante à aboutir à des décisions autonomes normatives dans le domaine social.  Cette incapacité n’est pas seulement celle de s’accorder entre syndicats et organisations patronales, mais aussi celle des organisations syndicales à s’entendre sur une même position, voire à débattre avec responsabilité et sans déni des réalités de certains thèmes couverts par ces conférences. Prenons l’illustration du congrès de la première organisation syndicale, la CFDT : le quotidien Le Monde, dans son édition du 27 juin 2026, souligne que la position officielle de la CFDT sur les retraites n’a pas été véritablement discutée pendant les cinq jours du Congrès[7]. On conviendra pourtant que ce thème est d’une grande importance dans le débat social en France.

Dans ce contexte, les conférences sociales sont des grand-messes inutiles, en miroir à des négociations interprofessionnelles qui manquent de contenu. La carence avérée de la négociation collective interprofessionnelle et l’inutilité des conférences sociales devrait amener les politiques à assumer leurs responsabilités et à proposer puis décider ce qui leur semble bon pour le pays. Force est de constater qu’une partie d’entre eux, par ignorance, par manque de courage ou par calcul, se défaussent par avance de ces responsabilités sur des partenaires sociaux… qui sont de leur côté de moins en moins capables de prendre les leurs.

Comment sortir de ce cercle vicieux ? Dans l’immédiat, la réponse est sans équivoque : comme le disent, chacun de leur côté, Marylise Léon et Patrick Martin, c’est aux politiques de trancher, et les candidats à l’élection présidentielle devraient en prendre acte, s’ils veulent être crédibles. Une sollicitation plus active des partenaires sociaux est souhaitable dans l’absolu, mais elle devrait être précédée d’une véritable réforme de la démocratie sociale, afin qu’ils trouvent un intérêt existentiel à faire vivre le dialogue social au niveau interprofessionnel. C’est tout le sens de l’analyse que nous proposons dans Sauver la démocratie sociale, publié aux éditions Calmann-Lévy.

[1] Pour rappel, citons les mobilisations contre tel ou tel projet de réforme des retraites (cinq grands mouvements sociaux depuis trente ans), contre des réformes du droit du travail (2016, 2017) ou le « contrat première embauche » concernant l’entrée des jeunes sur le marché du travail (2006).

[2] Jean-Denis Combrexelle,  « Conférence sur le Travail, l’Emploi et les Retraites – Synthèse et document final » , 16 septembre 2026.

[3] Il s’agit de FO (dont le Congrès s’est déroulé du 20 au 24 avril), de la CGT (du 1er au 5 juin), de la CFE-CGC (du 10 au 11 juin) et de la CFDT (du 22 au 26 juin).

[4] La CPME (Confédération des petites et moyennes entreprises), devenue récemment Les Entrepreneurs, l’U2P, la FNSEA, l’UDES (Union des employeurs de l’économie sociale et solidaire), la FESAC (Fédération des entreprises du spectacle vivant, de la musique, de l’audiovisuel et du cinéma), et les employeurs publics (Coordination des employeurs territoriaux, Fédération hospitalière de France, ministère de la Fonction publique).

[5] Intervention du Premier ministre, Jean-Marc Ayrault, Assemblée nationale, XIVe législature, Session ordinaire de 2012-2013, Première séance du mardi 18 juin 2013.

[6] Sur ces divers points, cf. Michel Noblecourt, « La conférence sociale n’est pas (encore) morte », Le Monde, 10 juillet 2014.

[7] Dans son article consacré à ce congrès, Bertrand Bissuel écrit ainsi : « La question des changements à envisager sur le système des retraites n’a pas été débattue. (…) La doctrine de l’organisation sur les retraites n’a pas été véritablement abordée durant les cinq jours passés en Gironde. »