Le phénomène RN edit
La montée irrésistible du RN depuis plus de vingt ans ne cesse d’inquiéter. Elle a aussi suscité pléthore d’analyses et réflexions, et pour autant on peine à rendre raison de ce phénomène, peut-être parce que, comme les populismes en général, on a longtemps manqué d’outils pour le penser. Peut-être aussi parce que le premier réflexe est resté la stigmatisation. Depuis quelques années, on voit émerger des analyses qui tentent enfin de s’en prendre au cœur du sujet. Le livre de Patrick Lehingue et Bernard Pudal, Du FN au RN. Les raisons d’un succès, offre une utile synthèse de ces travaux, sur un sujet dont l’importance et les conséquences ne sauraient échapper à aucun d’entre nous. Mieux même, il ouvre des pistes trop souvent ignorées.
Dans une première partie, les auteurs rappellent une histoire loin d’être linéaire. Fondé en 1972 par Jean-Marie Le Pen, le Front national est à l’origine un parti groupusculaire, « une petite entreprise familiale associée à une marque patronymique, Le Pen » qui, longtemps, aura du mal à émerger. Et pour cause : agrégeant des radicalités parfois fort éloignées les unes des autres, il soumis à un fort turn-over de ses cadres, à des crises récurrentes qui le fragilisent. Son identité originelle trouve sa source dans un antisémitisme explicite (la Shoah, « un détail de l’histoire ») et un sentiment de dépossession à la suite des décolonisations des années 1960. Son histoire s’accélère avec la « divine surprise » de 2002 où, à la stupéfaction générale, Jean-Marie Le Pen accède au second tour de la présidentielle avec 16,86% contre 16,18% à Lionel Jospin. On en oublierait presque que la suite est loin d’être simple et que si, au fil du temps, les résultats continuent d’augmenter, l’ascension du parti connaît quelques arrêts, voire des reculs. En 2007, Jean-Marie Le Pen n’obtient ainsi que 10,44% des suffrages à l’élection présidentielle, pris en revers par un Nicolas Sarkozy conquérant qui capte une partie de ses électeurs.
La passation de pouvoir entre le père et la fille en 2011 aboutit à une rupture entre les deux. Marine Le Pen décide d’un changement de stratégie que l’on peut résumer par un mot, « dédiabolisation », dont une des formes les plus marquantes est l’attitude à l’égard d’Israël qui change du tout au tout. On passe de l’antisémitisme à un soutien à la politique d’Israël en dénonçant tous ceux qui défendent le Hamas et notamment LFI. Le port de la cravate à l’Assemblée, imposé par Marine Le Pen en 2024 aux élus du RN, va dans le sens de cette quête de respectabilité. Cette dédiabolisation va de pair avec une forme de social-nationalisme, entre polarisation sur des enjeux sociaux et solutions procédant d’une vision souverainiste qui, dans les années 2010 et sous l’influence de Floran Philippot (un transfuge du chevènementisme), semble parfois l’emporter sur la focalisation sur l’immigration.
En 2018 le FN devient le RN, une manière de solder l’héritage et de marquer le virage stratégique vers un parti ayant vocation à prendre un jour le pouvoir. La candidature de Marine Le Pen aux élections présidentielles de 2017 et 2022 lui a permis d’accéder au second tour et de l’une à l’autre de ces élections le nombre de voix a sensiblement augmenté (de 7,678 à 8,133 millions au premier tour).
Cette histoire, bien connue dans ses grandes lignes, est rappelée ici avec l’intelligence que permet une mise en perspective sur plus de cinq décennies. Mais l’intérêt du livre tient dans le regard que nous portons sur l’extrême-droite et d’abord « le gai savoir des politologues », avec une critique des techniques usitées.
Tout d’abord, les outils qui ont pu être utilisés ont conduit à des approximations. « La connaissance des électeurs du FN/RN repose sur des sondages… redevables de très nombreuses critiques ». Sous-estimation dans un premier temps des scores électoraux, puis à l’inverse surestimation. Mieux, les auteurs nous montrent que l’on a probablement sous-estimé chez les électeurs du FN/RN l’importance des CSP+ et celle des retraités, deux catégories réputées rétives à l’extrême droite mais qui, non seulement le sont de moins en moins, mais surtout ne l’ont pas toujours été dans les faits… Bref, c’est à une analyse plus fine que nous invitent les auteurs, non seulement sur le vote mais bien plus, sur les raisons de ce vote. Évoquant la capacité à mobiliser l’électorat ouvrier, ils écrivent : « c’est la respectabilité d’un groupe social, déclassé symboliquement, menacé de disparition, d’une honte de soi-même, qui est d’abord et avant tout en jeu ». Ils rappellent, par ailleurs, que le premier vote des classes populaires n’est pas un vote frontiste mais tout simplement un retrait du jeu électoral par l’abstention ou le refus de s’inscrire sur les listes.
Le vote pour l’extrême droite est celui de groupes sociaux qui ont le sentiment de ne plus être reconnus par le discours politique, à tel point qu’ils ne s’intéressent pas au programme… même lorsqu’ils sont militants. Un vote d’abord collectif : « les gens qui votent FN vivent avec des gens qui votent FN ».
C’est aussi un vote raciste, comme a pu le montrer Félicien Faury à qui les auteurs rendent un bel hommage (mais pas qu’à lui[1] !). « Le vote RN doit aussi se concevoir comme un vote produit depuis une position dominante sur le plan racial », et à la volonté, pour les électeurs concernés, de se tenir à distance de ceux jugés plus bas qu’eux, avec comme corollaire un refus de l’immigration qui peut prendre l’apparence d’une « phobie de l’invasion ».
Si certaines des causes qui ont amené à cette situation sont bien identifiées (les nombreuses crises économiques, la désindustrialisation, un chômage qui touche les plus démunis) d’autres sont liés à des transformations sociales qui disloquent les identités collectives ; reprenant une réflexion développée récemment par Pierre Rosanvalon, les auteurs écrivent ainsi que « le travail s’est mué en une épreuve individuelle ». Ils résument ainsi cette grande transformation qui est à leurs yeux la matrice du vote RN : « Nous sommes progressivement entrés dans un nouvel ordre économique et social, que caractérisent l’intensification des concurrences de toutes sortes, l’incertitude croissante du présent, la difficulté à anticiper l’avenir, et de multiples formes d’insécurité. »
Ces inquiétudes trouvent, sinon des solutions crédibles, en tout cas un écho dans le discours RN, en partie parce qu’elles ne sont pas vraiment prises en charge par les autres partis. Les auteurs pointent ici le délitement d’une classe politique qui ne cherche même plus à répondre au désarroi des citoyens, ou si mal qu’ils finissent par s’en détourner totalement. La montée de l’abstention, le refus du vote se traduisent dans un jeu de miroir par l’absence de la « quasi disparition des milieux populaires dans les enceintes parlementaires » et les autres espaces de représentation. La montée du populisme, dont l’essor du RN est la traduction la plus puissante, est d’abord un effondrement du système partisan : « La réflexivité des élus est devenu prisonnière des seules logiques de l’institution parlementaire. Ainsi, la société devient-elle, pour de nombreux hommes politiques, terra incognita ». À quoi s’ajoute cette tentative vaine mais toujours reconduite de s’approprier les thèses de l’extrême droite pour finalement leur donner du crédit sans que cela ne serve aucunement ceux qui s’en emparent.
Certains médias aggravent la crise en offrant au FN/RN des vitrines toujours plus larges sous couvert d’informer. Si la verve de Jean-Marie Le Pen suffisait à elle seule à faire monter l’audience, sa présence de plus en plus fréquente lui permettait surtout de dévider ses idées à longueur d’émission. Nous n’en sommes plus là puisque désormais certains médias sont dédiés aux idées portées par le RN. Mais le phénomène le plus structurant, pour les auteurs, n’est pas tant la radicalisation à droite d’une partie des médias et de certaines maisons d’éditions. Il tient dans le règne de la dramatisation, qui touche aussi les chaînes publiques : pour ne pas perdre de l’audience, voire en gagner, celles-ci n’hésitent plus à mettre en scène une société constamment agressée par une horde de faits divers laissant entendre que nous vivons dans une insécurité permanente – sociale, culturelle, ou économique, selon les sensibilités.
Il y a enfin l’école, l’école républicaine qui ne l’est pas trop. On sait depuis Bourdieu que l’école est le lieu de la reproduction sociale, celle des « héritiers ». Cinquante ans plus tard, les inégalités demeurent comme l’indique le dernier rapport de l’OCDE, mais c’est également celle de la stigmatisation, qui décourage ceux qui ont voulu jouer le jeu de la méritocratie scolaire. « Pour beaucoup, l’expérience scolaire est sans doute l’occasion de se frotter au mépris de classe (de le subir, d’apprendre à le gérer, de l’éviter, de le défier, etc.) » Difficile, à ce compte-là, de se retrouver dans la culture légitime ! Le RN, comme les autres populismes, est porté par un fort ressentiment contre les élites, envisagées comme les gagnants d’un jeu truqué, d’un système qui ne tient pas ses promesses et tient certaines classes en lisière, dans un espace incertain, dangereusement proche — spatialement, socialement et économiquement — de ceux, immigrés ou cas sociaux, dont on cherche farouchement à se distinguer.
C’est l’ensemble de ces facteurs plus quelques autres, comme l’affaissement des corps intermédiaires (partis et syndicats), qui font système et assurent le développement du vote FN/RN. Un vote, hier honteux, aujourd’hui assumé. Reste à qualifier ce parti. Extrême droite ? fasciste ? Le terme peut sembler exagéré, mais les auteurs assument la référence et parlent de « nébuleuse fascistoïde[2] ». À leurs yeux, tous les ingrédients sont là pour en faire demain, si la conjoncture si prête, une entité fasciste. Mais si la gestation est proche de son terme, elle n’a pas encore accouché.
Résumer un ouvrage de 550 pages qui impose une attention sérieuse est une gageure ; la mise en perspective que nous avons donnée ici est une invitation à la lecture. Une lecture précieuse qui décille notre perception de l’extrême droite française et qui peut nous permettre de trouver, enfin, les outils pour la combattre… si l’on veut bien !
Patrick Lehingue et Bernard Pudal, Du FN au RN. Les raisons d’un succès, PUF
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[1] Félicien Faury, Des électeurs ordinaires. Enquête sur la normalisation de l’extrême droite, Seuil. On peut citer également le sociologue Benoît Coquard (Ceux qui restent, La Découverte), la consultante Lumir Lapray (Ces gens-là, Payot), les politologues Vincent Tiberj (La Droitisation française, Puf) et Luc Rouban (Les Ressorts cachés du vote RN, Presses de Sciences Po).
[2] Une nébuleuse correspond à un gigantesque nuage de gaz et de poussière remplissant l'espace situé entre les astres. Elle peut aussi bien jouer le rôle de pouponnière d'étoiles que de cimetière. Ce terme vient du latin nebula, « brouillard, vapeur, brume, nuage ; obscurité, ténèbres ».
