Le coût d’un non accord pour les pays les moins avancés edit

March 20, 2006

La Banque Mondiale a souvent dit que les PMA seraient les principaux bénéficiaires d’une libéralisation commerciale. Mais la réalité est beaucoup plus nuancée. La libéralisation ne peut profiter aux PMA que si d’autres facteurs sont réunis.

En effet, un certain nombre de pays exportent des produits miniers qui sont très peu ou pas du tout taxés à travers le monde : la République démocratique du Congo exporte principalement des diamants, du cuivre, du pétrole non raffiné, du café, et du cobalt. On ne voit pas très bien comment des baisses de droits de douane amélioreraient son accès aux marchés mondiaux, qui est déjà très bon.

Ensuite il est très clairement attendu du Cycle des augmentations des prix mondiaux des produits agricoles. Or ce n’est une bonne nouvelle que pour quelques PMA, régulièrement exportateurs nets de nourriture (Burundi, Cambodge, Madagascar, Malawi, Ouganda, Tanzanie). Les autres alternent excédent et déficit selon les conditions climatiques ou sociales (Ethiopie, Somalie), voire sont structurellement déficitaires de produits qu’ils devront acheter plus cher sur le marché mondial (Bangladesh, Maldives, Niger, République Centrafricaine, Samoa…).

Enfin ces pays ont un accès privilégié à un certain nombre de marchés occidentaux, notamment vers l’Union Européenne, qui a par exemple annulé tous ses droits de douane sur les produits exportés par les PMA grâce à l’accord Tout Sauf les Armes. Si la négociation commerciale abaisse en Europe les droits taxant les produits agricoles en provenance du Brésil, de l’Argentine, ou de l’Australie, ou sur les produits du textile et de l’habillement venant de Chine, cela nuira aux intérêts des PMA par un phénomène d’érosion de leurs marges préférentielles : plus de 70% des exportations du Bangladesh relèvent du secteur textile-habillement, et 42% de ses exportations sont à destination de l’Union Européenne, destination sur laquelle ce pays est avantagé du fait de ce régime préférentiel.

A additionner tous ces éléments on pourrait penser qu’au bout du compte les PMA n’ont rien à gagner dans cette négociation, voire qu’un enlisement serait préférable. Mais là encore les choses sont plus complexes.

D’abord certains de ces pays pourraient gagner suffisamment à une ouverture de nouveaux marchés agricoles (Malawi, Tanzanie, Madagascar sur les exportations vers le Japon, la Suisse, la Norvège, l’Islande…) ou du textile et de l’habillement (Bangladesh, Madagascar, de nouveau, vers les USA), pour compenser la perte de leurs avantages sur le marché européen, ceci à condition que l’accord négocié permette une baisse suffisante des droits de douane.

Ensuite certains pays gagneraient à une réduction forte du soutien interne dans les pays riches : c’est le cas de quelques pays d’Afrique francophone producteurs de coton (Bénin, Burkina Faso, Tchad et Mali), qui sont aujourd’hui pénalisés par des parts réduites du marché mondial et des prix artificiellement bas, liés à la production subventionnée en Europe et surtout aux Etats-Unis.

Enfin les schémas préférentiels, a priori généreux, ont beaucoup d’inconvénients. Une préférence crée une rente : le pays bénéficiaire exporte vers le pays donneur à un prix supérieur au prix mondial sans être nécessairement très compétitif, ce qui l’incite à surinvestir dans ce secteur. Trop spécialisé dans une activité, avec des exportations trop concentrées géographiquement, un pays recevant une préférence unilatérale de la part d’une grande nation a moins intérêt à reformer sa propre économie, à ouvrir ses frontières, à améliorer sa productivité. Souvent, l’érosion des préférences est inévitable ou a déjà commencé : économies caribéennes perdant beaucoup à la réforme sucrière de l’Union européenne, économies méditerranéennes, africaines ou asiatiques supportant avec difficulté l’entrée de la Chine et le démantèlement des accords Multi-Fibres. Les PMA commencent d’ailleurs à douter que ces préférences soient la panacée à long terme.

Leur position dans la négociation est donc plus contrastée que celle des pays à revenu intermédiaire (le Brésil par exemple) ; un accord ambitieux n’est une opportunité réelle pour eux que si de nombreuses conditions y sont attachées (elles ne sont en aucune façon garanties par la déclaration finale de Hongkong) : ouverture agricole forte, compensation de l’érosion des préférences vers l’Europe par une ouverture réelle vers d’autres marchés (textile/habillement vers les USA), forte réduction du soutien domestique dans le dossier coton, aide spécifique pour les pays importateurs nets de nourriture, un volet « Aid for Trade » substantiel et efficace leur permettant de profiter pleinement des nouvelles opportunités d’accès aux marches mondiaux (efficacité des infrastructures de transport, des marchés du crédit, de l’assurance, des services douaniers etc.).

Cet article a été repris par Le Figaro Economie le 21 mars 2006.