La guerre sans fin d’Anastasia Fomitchova edit

12 September 2026

Rien ne semblait prédestiner Anastasia Fomitchova à participer à la guerre en Ukraine. Née à Kyiv en 1993 puis arrivée en 1995 en France avec sa mère pour fuir un pays dévasté par la corruption et les crises économiques, elle suit un parcours universitaire à Paris 1 en droit et science politique, avant d’achever au Canada une thèse sur les questions de corruption et d’oligarchie en Ukraine, sous la direction de l’historien Dominique Arel, titulaire de la chaire des études ukrainiennes à l’Université d’Ottawa. Nous nous sommes rencontrés en mai dernier à l’occasion d’une conférence internationale à l’université Columbia, consacrée aux études du nationalisme. Elle me tendit timidement son livre que je venais d’acheter à Paris sans avoir eu encore le temps de le lire. Comme nombre de doctorants participant au colloque et venant juste peu de temps auparavant soutenir sa thèse, elle aurait pu intervenir sur ses propres recherches. Mais son intervention porta plutôt sur ce récit saisissant de 280 pages, Volia, qu’elle venait de publier en français, témoignant d’un tout autre aspect de son parcours aux antipodes du monde universitaire.

« Dans les amphithéâtres de la Sorbonne, j’avais suivi des cours de droit, de philosophie, de science politique, poussée par l’idée de l’excellence et de la grandeur des droits de l’Homme. Après l’annexion de la Crimée, j’avais compris que la réalité ne collait pas toujours aux grands principes du droit international, et je m’étais tournée vers les sciences politiques et sociales, espérant remettre un peu de sens dans le chaos du réel. » (p 24). En 2017, Anastasia Fomitchova après avoir suivi une formation d’infirmière (medic), choisit de quitter un certain confort parisien pour rejoindre les forces combattantes bénévoles en Ukraine. Son rôle dans ce bataillon médical est d’évacuer les blessés graves de la ligne de front au Donbass. Quand est lancée l’invasion russe du 24 février 2022,  elle interrompt à nouveau ses recherches doctorales et repart de Paris deux jours plus tard pour s’impliquer dans la défense de Kyiv et participer plus tard à la contre-offensive de Kherson. Dans des conditions épouvantables, elle passe plusieurs mois à soigner des soldats et des proches en situation d’urgence extrême sous les bombes russes. Volia, titre de son livre publié en 2025, pourrait se traduire à la fois par « Volonté » et par « Liberté ». Deux interprétations d’un même mot qui caractérisent la résilience et la détermination de la société ukrainienne à vouloir continuer à exister malgré et envers contre tout. Tout comme une majorité d’Ukrainiens engagés, elle fait partie de ses bénévoles qui au cours de ces années font des allers et retours permanents entre le front et l’arrière. Elle conforte l’idée d’une défense organisée par le bas[1], à l’image de la guerre d’Espagne (1936-1939) où des centaines de milliers de combattants civils et militaires périrent au nom de « la liberté ou la mort » pour défendre des valeurs démocratiques. Cette analogie à l’Espagne n’est pas anodine pour un ouvrage qui a reçu le prix André Malraux.

Anastasia Fomitchova ne se contente pas de décrire le quotidien de la guerre et de ces soldats, venus principalement comme elle défendre au travers de l’Ukraine les idéaux démocratiques d’Euromaïdan. Elle livre différentes réflexions autour de son parcours personnel entre la France et l’Ukraine, mais aussi des considérations sur la guerre pour en explorer les racines profondes. Ce livre traduit tous les enjeux en profondeur des évolutions multiples intervenues depuis la révolution de Maïdan en février 2014 après la dénonciation des accords Ukraine/ UE par un président Victor Ianoukovytch autoritaire et corrompu, au service d’oligarques russes hostiles à l’Europe. Destitué par le Parlement, il s’enfuit  en février à Moscou qui annexe en 2014 la Crimée puis organise l’occupation du Donbass par le biais de ses mercenaires et de séparatistes prorusses. Le livre décrit minutieusement, au Donbass, cette Russie à la fois morbide et meurtrière qui se nourrit de son propre malheur pour porter la souffrance chez les autres. D’ailleurs l’ouvrage esquisse en filigrane l’histoire tragique de l’URSS marquée par  la famine en Ukraine, les répressions sanglantes et les camps à l’échelle de millions d’individus, Anastasia Fomitchova rappelant du reste qu’une partie de sa famille, comme beaucoup de Soviétiques, adhérait au Parti.

Volia témoigne en détail des mécanismes d’un État agresseur et assassin cherchant avant tout à affaiblir et détruire, pour envoyer massivement ses propres populations à une boucherie. En Russie isolée de l’Occident, une majorité de la population russe plébiscite Poutine et continue dans une certaine passivité faite aussi de  peur à relativiser cette guerre.  Comme l’explique aussi l’auteure, il s’agit pour la Russie de punir définitivement l’Ukraine, la faire condamner pour mauvais comportement envers son « pays frère » et convaincre ses populations désinformées aux thèses les plus farfelues d’une « Ukraine nazifiée ». Face à un « Occident collectif » responsable de la décadence de l’Ukraine, la Russie est partie dans une croisade destructrice pour défendre des valeurs civilisationnelles aux antipodes de l’Europe[2]. Comme l’évoque Anastasia Fomitchova à son retour de  Boutcha, ville martyre des massacres de masses des soldats russes en février/mars 2022, le boycott de la culture et de la langue russe inquiètent bien plus nombre de citoyens russes que les bombardements massifs de l’Ukraine ou les exactions commises contre ses populations civiles. La grande leçon de ce livre  est justement de montrer comment la Russie va aussi loin qu’elle peut le faire pour tuer, violer, voler et terroriser en continuant aujourd’hui à agir impunément.

À l’indifférence des Russes envers la réalité d’un conflit filtré et assourdi par la propagande télévisée, Anastasia Fomitchova oppose un témoignage ancré dans le quotidien vécu de cette guerre sans fin : « Jour et nuit, nous nageons dans un océan de blessés. Ils se ressemblent tous, couverts de crasse et de sang, le regard pétrifié lorsqu’ils atterrissent dans le couloir… l’odeur des soldats blessés parvient à maquiller celle du sang, les effluves qui émanent des corps dont nous découpons les vêtements mes rappellent celles des sans-abris assis dans les couloirs du métro parisien. » (p 138). Aveugle, la guerre fait des victimes par centaines sur le front des combats. En Ukraine, elle aurait depuis l’invasion de 2022 fait déjà plus d’un million de morts, dont une majorité de civils : « Nous avons à peine le temps de changer de gants que le carrousel de civières reprend. Nous exécutons désormais nos tâches comme des automates : décharger le blessé, contrôler les hémorragies, planter les intraveineuses, injecter les solutions, changer les bandages, remettre sur une civière, envoyer. Au bout de quelques jours, la folie et l’horreur de la chair à vif, des membres arrachés qui nous parviennent comme des bouts de viande hachée où nous pouvons absolument tout distinguer, tout ce dont un être humain est composé, artères, tendons, os, nous amènent presque à oublier la menace de l’arrivée imminente des Russes. » (p 139).

Cette guerre de tranchées faite avant tout de précarités et d’incertitudes n’est pas sans rappeler celle de 14-18 où les soldats se terrent pour essayer de gagner au prix de leurs vies quelques parcelles de territoires désolés. Anastasia Fomitchova décrit aussi bien les horreurs de cette guerre que sa routine au quotidien : « Dès que j’entends un avion, je me recroqueville au fond de ma tranchée et prie de de toutes mes forces. Mon mal de tête arrive par vagues, me coupant jusqu’à la possibilité de penser. Au fond de ce trou où je me replie toute seule la nuit, j’ai l’impression d’être dans une tombe. » (p 248). A son retour, traumatismes et séquelles ressurgissent autour de scènes de proches amis morts à ses côtés, accentuant les clivages entre différents mondes : « De retour à Paris, je m’étais glissée dans ma vie d’avant. Cette illusion… ce mensonge facilité par la cécité des autres. Je parvenais, aux prix de nombreux efforts, à me fondre dans le paysage. En surface, je ressemblais à n’importe quelle étudiante. Mais intérieurement j’étais rattrapée par mon autre réalité, celle que personne ne voyaitÀ la guerre, il n’y avait pas de place pour la nuance, nous étions tous égaux face à la mort. Les masques tombaient » (p 186).

Aujourd’hui, cette armée composite ukrainienne qui réunit plusieurs générations (avec une moyenne d’âge de 45 ans[3]) a gagné en expérience mais reste essoufflée par plus de quatre années d‘une guerre sans répit et elle n‘est pas invincible devant la force de frappe des Russes. À la veille d’un cinquième hiver, l’Ukraine peine à recruter face à une guerre qui a évolué et s’est intensifiée avec l’usage tous azimuts de drones contre ses populations civiles. Sans discernements, cette guerre a emporté trop de vies de part et d’autre. Au-delà de la survie d’un Donbass aujourd’hui moribond, ce livre témoigne paradoxalement de la vitalité d’une Ukraine meurtrie et traumatisée mais toujours vaillante. « Alors que nous ne sommes pas encore certains de pouvoir en réchapper, je me dis que sur l’autre rive, dans le monde des vivants, ceux qui auront la chance de survivre à cette guerre auront le devoir de la raconter. » (p. 270).

Que tirer de l’expérience ukrainienne ? Pour Anastasia Fomitchova, la question dépasse désormais largement aujourd’hui le seul destin de l’Ukraine : « Face à l’artillerie russe, écrit-elle, il faut que les Européens se tiennent prêts. Car l’Histoire a montré que les tyrans ne s’arrêtent pas à moins d’y être forcés. Nous Ukrainiens avions presque tous des vies normales avant le 24 février, et voilà que des pères et des mères de famille, des ingénieurs, des professeurs, se sont retrouvés au fond d’une tranchée, pour protéger les frontières de l’Europe, celles d’un monde bâti sur les valeurs que la Russie cherche à détruire. Car c’est une guerre qui depuis longtemps à dépasser nos frontières, se transformant en une lutte universelle pour la liberté et la démocratie… Personne n’était prêt à rejoindre les tranchées, mais face à la Russie, nous n’avons pas eu le choix » (p 275).

La Russie de Poutine ne cherche pas à promouvoir une fin de guerre en Ukraine comme auraient pu en témoigner toutes sortes de négociations prétextes à faire durer une guerre d’épuisement. Celle-ci a changé de dimensions en s’étendant ces derniers mois à une destruction massive et planifiée de l’Ukraine. Anastasia Fomitchova met clairement ce constat en parallèle avec une destruction avancée et voulue des valeurs européennes : « Pendant que certains restent cloués dans une peur paralysante de perdre leur confort, leurs privilèges, la sécurité d’un mode de vie qu’ils considèrent comme acquis, ici nous luttons chaque jour pour gagner la paix, la possibilité de vivre en liberté, de préserver nos droits, de bâtir un avenir pour les générations futures sans la menace constante d’être écrasés par une tyrannie étrangère. » (p 275).  À la différence de la Russie qui fait appel aux soldats nord-coréens, négocie des contrats de mercenaires et continue à vider ses prisons vers le front ukrainien.

En Ukraine les enjeux restent bien différents comme le souligne Anastasia Fomitchova, espérant que «  cette guerre nous permettra de sortir des anciens schémas de corruption enracinés, et de poser les fondations d’une nouvelle ère. La plus grande tragédie pour notre État étant que ceux qui se sont engagés dès les premières heures de l’invasion en 2014 comme en 2022 sont l’élite intellectuelle, la fine fleur de notre nation, ceux qui portent en eux la capacité de le réformer. Alors que la Russie vidait ses prisons nous perdions nos éléments les plus brillants sur le front » (p 202). Professionnalisée et modernisée, l’armée ukrainienne n'est pas pour autant devenue une armée de métier, restant sur le fond une armée de bénévoles civils. Mais cette armée est  capable aujourd’hui d’affecter des cibles industrielles au cœur même de la Russie. Anastasia Fomitchova anime aujourd’hui un think thank à Kyiv. Elle enjoint l’Europe à prendre des décisions concrètes en contrepied d’un processus de paix illusoire marqué par l’intransigeance de Poutine. « Cette politique d’apaisement a renforcé le sentiment d’impunité et les ambitions expansionnistes de la Russie » (p 279). Volia rappelle en conclusion les conséquences des accords signés à Munich en 1938 au nom d’une fausse paix  qui, à la veille de la Seconde guerre mondiale, justifia les propos prémonitoires de Winston Churchill : « Vous avez eu le choix entre la guerre et le déshonneur. Vous avez choisi le déshonneur et vous aurez la guerre ».
Anastasia Fomitchova Volia, Grasset, 2025. Uné édition poche vient de paraître cheze Pocket.

[1] Anna Colin Lebedev, « Civilianisation de la guerre et résistance des sociétés : sommes-nous prêts à tirer des leçons de l’expérience ukrainienne ? » , Telos, 18 décembre 2024.

[2] Voir son entretien avec Céline Bayou, « Ukraine : il est essentiel de rappeler que la Russie ne comprend que le rapport de force », Regards sur l’est, 3 novembre 2025.

[3] Voir Florence Aubenas, « Les “did”, ces soldats ukrainiens âgés de 40 ou 50 ans qui montent au front : “Se sacrifier pour la patrie éveille un écho en nous” », Le Monde, 4 février 2026.