Comment la religion est entrée dans la morale edit

10 January 2026

L’ouvrage d’Étienne Schweisguth[1] sur l’évolution de la relation entre la morale et la religion dans le bassin méditerranéen depuis la haute antiquité jusqu’à aujourd’hui est un véritable monument de réflexion et de connaissances. Fruit d’une haute ambition intellectuelle il s’attaque à un sujet majeur et nous fournit les éléments nécessaires pour comprendre la spécificité de la culture occidentale dans le rapport changeant qu’elle a entretenu depuis l’origine entre la morale et la religion.

Le point de départ de la réflexion d’Étienne Schweisguth est son désaccord avec l’idée que nos sociétés d’origine chrétienne subissent un déclin des valeurs morales dont la cause réelle réside dans le déclin de la religion elle-même et qui a provoqué un « désenchantement du monde ». Contrairement à Marcel Gauchet, il pense qu’avant même l’établissement des grandes religions, toutes les sociétés avaient une morale. Il rejette ainsi l’idée de la naissance de celle-ci dans une transcendance initiale. Reprenant la formule d’Henry Berre selon laquelle « contrairement à une opinion répandue la morale n’est pas sortie de la religion, elle y est entrée », il va jusqu’à inverser la formule : « c’est la religion qui est entrée dans la morale ».

L’objet central de cet ouvrage est de rendre compte de l’évolution de la relation entre la morale et la religion dans le bassin méditerranéen depuis l’antiquité primitive jusqu’à aujourd’hui. La période cruciale de cette évolution se situe entre la seconde partie du premier millénaire avant notre ère et les premiers siècles de l’ère chrétienne jusqu’à l’écroulement de l’empire romain, période au cours de laquelle se construit progressivement un système de représentation dans lequel la morale va se fonder sur le principe de la responsabilité individuelle. C’est ce qu’il nomme « le tournant axial de l’antiquité », reprenant une formule de Karl Jaspers. La richesse de l’ouvrage nous a conduit à en limiter la présentation à cette période cruciale.

Le tournant axial de l’Antiquité

La Grèce, et d’abord Athènes, ont été lieu d’un prodigieux développement de la pensée philosophique et religieuse. Dans la grande mutation intellectuelle du tournant axial, écrit Étienne Schweisguth, les Grecs ont joué un rôle majeur en adaptant et en recyclant de nombreuses nouveautés philosophiques et religieuses qui ont éclos dans le bassin méditerranéen. La mutation fondamentale dans le domaine de la morale a consisté dans l’adoption graduelle du principe de la responsabilité morale individuelle et dans la prise en compte de l’intention individuelle dans le jugement moral. Le passage de la responsabilité collective à la responsabilité individuelle a nécessairement rendu plus aigu la question du mal. La nécessité de trouver une nouvelle réponse à cette question va se présenter de manière de plus en plus impérieuse dans le judaïsme comme dans la philosophie grecque. Avec l’apparition de l’homme libre comme sujet moral, la nouvelle cosmogonie va opposer le monde spirituel divin et céleste au monde matériel terrestre. Deux éléments vont se séparer : la nature, imparfaite et impure, et le monde spirituel, celui des entités immatérielles et pures. Le couple pur/impur va se superposer au couple esprit/corps.

Il se produit alors un déplacement des statuts sociaux, des rites et des comportements du monde extérieur vers le monde de l’intérieur, de l’esprit et des intentions morales, d’où une spiritualisation du coupe pur/impur. Étienne Schweisguth insiste sur ce point : l’origine de cette conception ne réside ni dans le christianisme originel, ni dans le judaïsme. C’est dans la Grèce antique que cette nouveauté radicale s’est produite et ce sera au contact de la culture grecque que le christianisme l’adoptera au cours des premiers siècles de son existence, en en faisant un de ses éléments essentiels.

Avec le développement des croyances philosophiques et religieuses dans les derniers siècles avant notre ère s’est forgé un schéma commun aux diverses écoles de pensée qui ne constituait pas les prémices d’une pensée que le christianisme aurait amené à son plein accomplissement mais constituait un schéma préexistant au christianisme dans le moule duquel celui-ci se coulera pour devenir une religion spiritualiste. L’idée d’un principe spirituel qui survit au corps n’est ni dans les évangiles ni dans les épitres de Paul. Ce sont les influences platoniciennes et pythagoriciennes qui rendent compte de cette orientation spiritualiste. Le christianisme, écrit Étienne Schweisguth, n’y est pour rien.

Parmi tous les courants de pensée grecs puis gréco-romains, l’auteur insiste sur l’importance du moment platonicien. L’âme conquiert alors la fonction d’organe de la connaissance et de la pensée. Platon place l’esprit dans l’âme, faisant des fonctions intellectuelles son élément essentiel. Étienne Schweisguth insiste également sur l’importance de la pensée d’Aristote pour qui l’univers est régi par le principe du bien. L’Homme doit rechercher sa propre perfection et contribuer ainsi à l’harmonie de l’Univers. Chez ce philosophe, l’ordre du monde procède d’un principe unique qu’il appelle Dieu ou encore « le premier moteur immobile ». Si, à la différence des nombreux autres courants, le courant aristotélicien n’a guère contribué au grand mouvement moral et religieux qui s’est développé dans les derniers siècles avant notre ère, en revanche son immense apport conceptuel le rendra incontournable. Le syncrétisme qui se formera à partir du deuxième siècle avant J.C. incorporera de nombreux éléments aristotéliciens. Au XIIIe siècle, avec Thomas d’Aquin, son système philosophique deviendra le système de référence dans l’Europe chrétienne. Si Platon et Aristote participent au premier chef à l’invention du bien moral, ni chez l’un ni chez l’autre n’existe cependant un libre arbitre de l’âme qui lui permettrait de refuser le bien et de choisir le mal. Ce sera l’apport spécifique des stoïciens que de poser le principe de la liberté de l’âme.

La naissance du christianisme

L’un des apports les plus remarquables de l’ouvrage est non seulement de replacer la naissance et le développement du christianisme au cours des premiers siècles dans l’extraordinaire effervescence intellectuelle du monde gréco-romain de l’époque, un monde de haute culture où domine la langue grecque, mais aussi d’adopter une approche dynamique permettant d’observer comment les différents courants se confrontent et s’influencent réciproquement.

De tous ces courants c’est le stoïcisme, le courant philosophique dominant dans l’intelligentsia gréco-romaine, qui influencera le plus fortement le christianisme naissant, étant même l’un des courants constitutifs de la philosophie chrétienne en devenant au début du premier millénaire de notre ère l’une des variantes principales de la conception de la transcendance. Monothéiste et spiritualiste il affirme hautement le principe de la libre volonté humaine. Le divin ne relève plus du caprice ou de l’arbitraire d’une entité surnaturelle mais ressortit par définition au principe du bien. Il contribue ainsi à la constitution de la première métaphysique du sujet caractérisée par la référence à un dieu unique et à la liberté de l’âme. L’Homme est libre et responsable. Contrairement aux origines juives du christianisme, il proclame que le lien entre l’homme et le divin est constitué par la raison et que le bien moral se rapporte au divin.

Cette évolution est en phase avec l’évolution générale de la pensée gréco-romaine de la fin du premier millénaire avant J.C. Le but de la morale devient la recherche personnelle de l’amélioration spirituelle. Quand le stoïcien Épictète estime que tous les hommes sont frères car ils ont Dieu pour père au même degré, et quand Sénèque, un autre grand stoïcien, considère que sa patrie est le monde, n’est-ce pas là la racine de ce que sera l’universalisme chrétien, fondamentalement différent du judaïsme, et qui sera l’une des grandes inventions de Paul dont il faut se souvenir que la ville de Tarse où il habitait abritait un important centre stoïcien ?

Dans cette effervescence intellectuelle du début du millénaire, le christianisme naissant est en avance sur certains points et en retard sur d’autres par rapport aux évolutions qui se produisent alors. Rompant avec le ritualisme du judaïsme dont il est issu, il s’inscrit dans la tendance générale du bassin méditerranéen consistant à juger la moralité d’un acte non pas sous le rapport de son objectivité factuelle mais à raison de l’intention à laquelle il correspond. En cela, il rejoint l’évolution générale en cours ainsi sans innover particulièrement. En revanche, il innove par rapport au polythéisme gréco-romain en retenant le monothéisme juif. En indexant le sort de l’individu dans l’au-delà sur sa moralité au cours de la vie terrestre, le christianisme résout d’un coup deux problèmes, celui de la justice divine, en garantissant que celle-ci se réaliserait effectivement à terme, et celui de l’aspiration à l’immortalité, en offrant la perspective d’une vie heureuse après la mort. 

La contribution de Paul au développement du christianisme est fondamentale. Dans le débat entre liberté humaine et prédestination divine, qui resurgira à plusieurs moments de l’histoire de cette religion, il se situe nettement du côté de la prédestination, étant à contre-courant de la tendance croissante à affirmer le principe de l’autonomie humaine par opposition à l’arbitraire divin. Il est révolutionnaire en revanche en substituant la morale de l’intention au ritualisme du judaïsme antérieur. De manière similaire à l’évolution de la philosophie grecque le christianisme opère alors le passage de la pureté rituelle à la pureté spirituelle, comme l’avait déjà noté Charles Guignebert. C’est ainsi sous l’influence de la culture gréco-romaine qu’au cours des premiers siècles de son existence le christianisme s’est mué en un système de représentation spiritualiste, reprenant des Grecs l’opposition entre le corps (impur) et l’esprit (pur). À travers cette opposition c’est la conception dualiste grecque de l’homme qui entre dans le christianisme.  

Après Paul, la théologie chrétienne va évoluer de concert avec la pensée gréco-romaine dans laquelle le stoïcisme, dont le concept majeur était celui d’esprit, va s’effacer au profit du néo-platonisme et du pythagorisme qui font tous deux de l’âme leur principe cardinal. S’opère alors une réévaluation progressive de l’âme par rapport à l’esprit. Alors que pour Paul, influencé par le stoïcisme, l’âme n’est pas immatérielle, l’idée de l’immatérialité de l’âme finira par s’imposer avec Augustin au Ve siècle dans l’empire romain christianisé finissant. 

Étienne Schweisguth termine son analyse de l’évolution du christianisme jusqu’au Ve siècle par le débat fondamental qui va opposer à cette époque Augustin, évêque d’Hippone, au moine Pélage. Cette violente querelle théologique porte sur la nature de la grâce divine. La question centrale concerne les rôles respectifs de cette grâce divine et de la liberté humaine. Augustin est le théoricien de la prédestination. Pour lui le salut dépend entièrement de Dieu. Tous les hommes sont coupables dès leur naissance. Si certains sont sauvés c’est uniquement grâce à la miséricorde de Dieu. Selon Pélage, au contraire, l’homme est capable de faire son salut par lui-même. « Notre libre arbitre nous permet de choisir à notre gré le vice ou la vertu » affirme-t-il.  L’individu peut ainsi obtenir la grâce par son mérite. « Je m’étonne, rétorque Augustin, de l’audace avec laquelle Pélage pense que même sans le secours médical du sauveur il dépend de nous de ne pas pécher et prétend que le pouvoir de ne pas pêcher est inhérent à la nature humaine. » Augustin l’emportera et fixera sur ce point l’orthodoxie chrétienne pour une longue période. Il faudra attendre la Renaissance pour que s’impose le principe de la prééminence de l’esprit humain. Au VIe siècle l’Empire romain se disloque et la civilisation gréco-romaine s’effondre. L’idéal guerrier du chevalier va dominer. La vie intellectuelle entre en sommeil. Désormais les débats sont monopolisés par l’Église catholique.

La seconde partie du livre, tout aussi passionnante, traite de la révolution du sujet à la Renaissance, du déclin de la transcendance aux XVIIe et XVIIIe siècles puis du nouveau tournant axial dans la période contemporaine où Étienne Schweisguth s’interroge sur le rôle des découvertes des neurosciences dans le remplacement du couple/esprit-matière par le couple liberté/déterminisme et sur la tâche des sciences humaines et sociales dans cette période nouvelle.

Étienne Schweisguth, Des tabous aux valeurs. L’évolution de la morale à travers les âges. Hermann, 2025, 317 pages

[1] Étienne Schweisguth est décédé après avoir mis le point final à l’ouvrage auquel il travaillait depuis plus de vingt années.