Vers la fin de la longue époque d’après-guerre japonaise? edit
L’élection parlementaire au Japon en février dernier a conduit le Parti libéral-démocrate (PLD) à une victoire électorale record, confortant la position de la Première ministre Takaichi Sanae et, avec elle, la mouvance nationaliste, voire révisionniste, de son parti. Il est difficile de savoir si c’est grâce à, ou malgré, cette radicalité que la Première ministre, héritière d’Abe Shinzo assassiné en 2022, a obtenu un soutien aussi important. Mais de nombreux indices suggèrent qu’une frange croissante de l'opinion publique perçoit l’environnement international comme inquiétant et a donc voté pour un gouvernement stable et en mesure d’agir. Si Takaichi parvient à opérer un véritable fléchissement dans la politique étrangère du Japon, ce sera probablement moins à cause de ses convictions que parce que le Japon se trouve à l’heure actuelle dans une situation plus vulnérable que celle qu’ont connue ses prédécesseurs. La récente visite de la Première ministre, adoubée par Trump, à Washington va-t-elle rebattre les cartes dans un contexte international très tendu ?
Sous le parapluie des États-Unis
L’interminable période d’après-guerre japonaise touche peut-être à sa fin. Pendant quatre-vingt ans, le Japon a mené une politique étrangère et de sécurité discrète et souvent qualifiée de pacifiste, à l’ombre des États-Unis qui restaient garants de sa sécurité. Cette subordination, née de la défaite japonaise lors de la Seconde Guerre mondiale, s’est transformée en une forme de dépendance quasi existentielle, encore plus marquée que celle qui a caractérisé certains pays de l’Alliance atlantique. Les États-Unis se sont engagés à protéger le Japon, en échange de l’établissement d’un réseau de bases militaires dans l’archipel nippon. Cette alliance a exercé un effet anesthésiant sur la population, mais, au sein de la classe politique, elle s'est révélée être une source de frustration.
À plusieurs reprises, des dirigeants japonais ont tenté d’émanciper leur pays de la domination américaine. Trois Premiers ministres particulièrement déterminés ont affirmé que l’après-guerre était terminé : Nakasone Yasuhiro (1982-1987), Koizumi Junichiro (2001-2006) et Abe Shinzo (2006-2007 et 2012-2020). Tous trois affirmaient que le Japon devait cesser de s’excuser pour son rôle durant la guerre et enfin prendre la place qui lui revenait légitimement sur la scène internationale. Ils voulaient renforcer la défense et réviser le célèbre article 9 de la Constitution, par lequel le Japon devait renoncer à la guerre et s’interdire de posséder des forces armées permanentes. Certaines réformes ont effectivement été réalisées, notamment en 2015, avec une réinterprétation de la Constitution permettant au Japon, dans certaines circonstances, d’exercer le droit à la défense collective même sans être directement attaqué. Cependant, le paradigme de l’après-guerre a globalement perduré et le pacifisme est resté une composante essentielle de l’identité japonaise.
Face à l’ascension régionale de la Chine
La formidable montée en puissance militaire de la Chine lui confère progressivement la capacité, en cas de crise, d’exclure les autres puissances des mers de Chine méridionale et orientale. À terme, l’ambition de Pékin est manifestement de contester l’hégémonie stratégique américaine dans la zone du Pacifique. Les intentions des États-Unis sont aujourd’hui plus difficiles à déchiffrer, notamment sur la question décisive de l’avenir de Taïwan. Le Président Trump et ses conseillers ont mis l’accent sur la compétence unique de l’île en matière de semi-conducteurs de haute technologie. Tantôt ils affirment que Taïwan doit être défendue pour cette raison, tantôt ils soutiennent que cette compétence devrait être transférée aux États-Unis. Les conséquences d’un éventuel accord global entre Washington et Pékin restent très incertaines pour Taïwan. Un simple examen de la carte suffit d’ailleurs à mesurer la vulnérabilité du Japon en cas d'annexion de l’île.
Au nord de Taïwan se situe une zone de tension persistante entre le Japon et la Chine : l’archipel des Senkaku. Ces îles, administrées par le Japon mais revendiquées à la fois par Taïwan et la Chine depuis 1971, font régulièrement l’objet d’incursions de navires militaires chinois.
À ces incertitudes s’ajoute le fait que la Corée du Nord a consolidé son statut de puissance nucléaire de facto, désormais dotée de technologies de missiles avancées, probablement développées avec l’aide de la Russie. À Tokyo, on analyse la participation nord-coréenne à la guerre d’agression russe en Ukraine et l’attitude de « neutralité bienveillante » de la Chine à l’égard de cette guerre, comme la consolidation d’un bloc militaire agressif visant à modifier les rapports de force en Asie du Nord-Est.
Fondamentalement, le Japon n’a que deux options, soit continuer à miser sur l’alliance avec les États-Unis, soit se rapprocher de la Chine et, finalement, peut-être s’intégrer dans sa sphère d’influence. Cette « voie asiatique » a toujours existé dans la pensée politique japonaise, mais elle a reposé sur la perception d’une égalité avec la Chine (XVIIe-XVIIIe siècles) puis sur une domination japonaise (1868-1945). Le dernier Premier ministre à avoir défendu une ligne prochinoise, Hatoyama Yukio (2009-2010), ne souhaitait pas rompre avec les États-Unis, mais rêvait d’un ordre de paix asiatique, calqué sur les espoirs européens juste après la fin de la guerre froide. Aujourd’hui, l’aile prochinoise de la politique japonaise est très affaiblie.
Vis-à-vis des États-Unis, la tâche la plus urgente consiste à convaincre Washington que le Japon prend au sérieux les menaces sécuritaires et n’a pas l’intention de profiter du système sans apporter des contributions.
Deux mesures à forte valeur symbolique et donc très controversées sur le plan intérieur, évoquées par Takaichi pendant sa campagne électorale, seraient la révision de la Constitution et l’assouplissement de l’interdiction japonaise d’accueillir ou d’introduire des armes nucléaires sur son sol. La révision constitutionnelle exige une majorité des deux tiers dans les deux chambres du Parlement. Le PLD dispose d’une telle majorité à la Chambre des représentants et pourrait éventuellement l’atteindre au Sénat après les élections de 2028. Ensuite, une majorité devrait être obtenue lors d’un référendum. Aucun gouvernement n’a jusqu’ici lancé un processus politiquement aussi risqué. Quant à l’introduction d’armes nucléaires, elle pourrait susciter une forte opposition mais ne nécessiterait qu’une décision gouvernementale.
Renforcer les moyens militaires japonais représente un défi majeur et coûteux. Le budget de la défense a tout juste atteint 2 %. Une augmentation de ce pourcentage a été annoncée, mais son financement reste incertain. Takaichi semble vouloir favoriser la croissance par une politique industrielle orientée en partie vers la défense et financée par l’emprunt – une approche compliquée pour un pays dont la dette publique dépasse 230% du PIB. L’atonie de l’économie japonaise n’incite pas non plus le gouvernement à augmenter les impôts.
Outre l'augmentation de ses volumes militaires, le Japon se doit de renforcer les capacités réelles de combat de ses forces d'autodéfense : commandement unifié des différentes branches, meilleure coordination opérationnelle avec les États-Unis, investissements dans le cyber et l’espace, réallocation des ressources de l’armée de terre vers la marine et l’aviation, ainsi que développement de systèmes d’armes offensives, lesquels ont longtemps été considérés comme contraires à la Constitution.
L’élargissement des alliances
Pour Takaichi, l’enjeu réside également dans la poursuite de l’élargissement des alliances initié par Abe Shinzo. Son grand projet diplomatique était la promotion d'un espace « Indo-Pacifique libre et ouvert », qui avait suscité l’intérêt du Président Trump lors de son premier mandat mais qui est depuis retombé dans l’oubli à Washington. Le Japon est, après la Chine, le premier investisseur en infrastructures en Asie et a développé des coopérations sécuritaires avec des pays comme le Vietnam, l’Indonésie et les Philippines. Toutefois, ce pays ne peut à lui seul changer le fait que la Chine apparaît, aux yeux de nombreux États de la région, comme un partenaire plus prévisible que les États-Unis. Dans une même vision géopolitique, Abe avait redonné vie en 2017 au groupe Quad (États-Unis, Inde, Japon, Australie), mais ce forum a pour le moment perdu de son élan, probablement en raison des tensions entre Washington et New Delhi. En revanche, la coopération bilatérale entre le Japon et l’Australie a gagné en substance ces dernières années et pourrait éventuellement devenir une alliance stratégique plus formelle.
Avec l’Union européenne, le Japon a conclu un accord commercial et un accord de partenariat stratégique, dont l’effet psychologique ne doit pas être sous-estimé, même si le poids géopolitique réel de l’UE en Asie de l’Est reste limité. Le soutien du Japon à l’Ukraine est d’ailleurs loin d’être négligeable, atteignant environ 20 milliards USD à ce jour. D’autant plus que, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, le contentieux territorial opposant le Japon à la Russie au sujet de quatre des îles Kouriles, situées au nord du Japon et annexées par l’URSS dans les tout derniers jours du conflit, demeure non résolu. Dans le domaine des équipements de défense, le Japon s’est pour la première fois engagé dans un projet stratégique hors du cadre américain, avec le développement du prochain avion de combat de nouvelle génération (Global Combat Air Programme) aux côtés du Royaume-Uni et de l’Italie.
Le passé continue de marquer profondément les relations avec la Corée du Sud, qui demeurent tendues ; toutefois, aussi bien la Première ministre Sanae Takaichi que le Président Lee Jae-myung ont souligné l’importance de renforcer la coopération bilatérale afin d’atténuer les tensions dans un contexte régional complexe. Lee a d’ailleurs exprimé, de manière typiquement sud-coréenne, son intérêt pour un dialogue trilatéral entre Tokyo, Séoul et Pékin.
De son côté, Takaichi n’est pour l’instant guère en position de dialoguer avec les dirigeants de Pékin, après la crise provoquée par sa déclaration du 7 novembre 2025 devant le Parlement lorsqu’elle avait affirmé que les intérêts vitaux du Japon (sonritsu kiki jitai) seraient incontestablement menacés si la Chine recourait à la force en cas de crise avec Taïwan. En invoquant l’expression clé de la réinterprétation constitutionnelle de 2015, elle laissait entendre que le Japon pourrait intervenir dans une telle situation. À n'en pas douter, une manière délibérée de briser le tabou que le Japon s'était depuis longtemps imposé en matière de politique de sécurité. La Chine y a d’ailleurs répondu sur un ton très virulent, en bloquant l’exportation de métaux stratégiques et en réduisant partiellement le flux touristique de leur pays, sans pour autant faire fléchir Takaichi.
La Première ministre reconnaît qu’un dialogue avec Pékin est indispensable mais elle entend d’abord rétablir un climat de respect dans les relations bilatérales. Les enjeux industriels et commerciaux restent majeurs entre les deux pays comme la Chine demeure de loin son partenaire le plus important du Japon et que l’ensemble de son économie dépend du bon fonctionnement de cette relation. D’autres raisons stratégiques militent pour la poursuite du dialogue entre Tokyo et Pékin : éviter les malentendus, mais surtout permettre au Japon de défendre ses propres intérêts et de ne pas seulement subir les conséquences d'éventuels accords sino-américains.
Comme tous les Premiers ministres japonais, Takaichi doit maintenant gérer d’innombrables intérêts contradictoires, non seulement au sein de son parti, mais bien au-delà, dans une société nippone caractérisée par sa profonde inertie. Mais si la Première ministre s’avère pragmatique, les menaces extérieures pourraient accélérer les réformes et amener naturellement le pays à mettre un terme à la longue période d'après-guerre.
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