Les fantômes de Tchernobyl edit
Avant de devenir un sujet à controverses, l’accident de Tchernobyl fut un événement filmé sur le vif, dès le 26 avril 1986. Repris depuis dans différents documentaires et films de fiction, son nuage invisible est devenu une sorte d’apocalypse au cœur de l’Europe, aux confins d’une Ukraine qui devient cinq ans plus tard indépendante. Quarante ans plus tard, la centrale est sous la menace russe, après avoir été atteinte en profondeur en 2025 par un drone mettant en péril son sarcophage protecteur. Le musée Tchernobyl, mémoire vivante de la catastrophe, a été partiellement détruit à Kyiv en mai dernier par des bombardements russes[1].
« Chornobyl », avait au Moyen Age été mentionné comme une bourgade de Polésie avant de se transformer en shtetl juif puis de devenir un des centres hassidiques importants du milieu du XVIIIe siècle, totalement éradiqué pendant la Deuxième Guerre mondiale. Aujourd’hui ce lieu-dit est symbolisé par un immense sarcophage hanté par ses seuls fantômes. Mais l’accident nucléaire continue à peupler nos imaginaires, dans de nombreux livres et films. La centrale nucléaire cumule différents symboles maléfiques. On pourrait étymologiquement traduire « Tchornobyl » par « Et le Noir fut ». En fait, ce nom Черно́быль (укр. Чорно́биль) est dérivée d’une plante, le tchornobylnik («чернобыльник» / «полынь обыкновенная» : l'armoise commune) constitué de « chorno » (noir) et « byl » (tige), en référence à la tige noire de la plante. La centrale nucléaire fut quant à elle baptisée « Vladimir Illitch Lenine ». Comme un raccourci de l’histoire, ce fleuron technologique de l’industrie soviétique était dédié au fondateur de l’URSS, l’explosion de son 4e réacteur préfigurait et peut-être hâtait l’implosion prochaine d’un système soviétique à bout de souffle.
Depuis 1976, après trois autres centrales, celle de Tchernobyl couvre les besoins en électricité des 50 millions d’habitants de l’Ukraine. Mis en place en 1984, le quatrième réacteur témoignait alors des avancées technologiques de l’URSS, avant l’installation de deux réacteurs supplémentaires. Mais depuis le 26 avril 1986 Tchernobyl marque tous les paradoxes d’une communication sur le nucléaire, devenue à la fois visuelle et écrite, mais aussi demeurée à la fois visible et invisible. Elle témoigne des antagonismes profonds qui existèrent en URSS et après entre culture écrite et visuelle.
Un enjeu de communication locale et globale
Grâce à Tchernobyl, Gorbatchev mesura toute l’ampleur de la désinformation du système soviétique, ses dysfonctionnements et sa désorganisation. Sa politique de transparence (Glasnost), née à la suite de la catastrophe, éclaire la crise écologique de l’URSS et le délabrement de son économie. L’accident marquait les cloisonnements du système et ses décalages entre une science fondamentale soviétique de bon niveau et ses applications défectueuses. La culture soviétique du secret était de facto fissurée (même si une précédente catastrophe de 1957, liée à l’explosion du complexe radiochimique de retraitement des déchets nucléaires de Maïak dans l’Oural, ne fut révélée qu’en 1989). Gorbatchev n’avait pu encore mesurer les effets de Tchernobyl comme bombe à retardement de l’implosion prochaine de l’URSS. Contraint par l’accident, il fut obligé d’appliquer une politique de transparence nouvelle, la Glasnost. Si certains médias soviétiques annoncèrent en filigrane trois jours plus tard une catastrophe nucléaire sans contrôle qui débordait déjà les frontières de l’URSS, ils n’en mesurèrent plus les conséquences en termes d’information. Tchernobyl permit de libérer la parole dans un pays verrouillé à l’échelle d’un continent.
Gorbatchev espérait sans doute grâce aux médias s’appuyer sur une opinion publique naissante pour mener à bien ses premières réformes. En s’adressant officiellement aux Soviétiques pour la première fois à la télévision et en sonnant une mobilisation massive en dehors de toutes instances bureaucratiques, Gorbatchev dévoila seulement le 14 mai l’ampleur de la catastrophe et son impact écologique. Pourtant, bien avant Tchernobyl, 40% de la population urbaine vivait dans des zones industrielles sinistrées alors que la dégradation de l’environnement devenait une menace fondamentale pour la santé publique. L’héritage de l’industrialisation lourde et de la collectivisation forcée des années 1930 marquée par l’irrigation effrénée des terres et les défoliants avaient pollué plus de 30% des terres mais aussi mers et rivières. Les mines du Donbass en Ukraine et celles du Kouzbass en Sibérie laissaient voir des sites industriels vétustes.
Aussi le traumatisme de Tchernobyl réveilla bien d’autres inquiétudes face à l’incurie généralisée qui dépassait la seule gestion de sites nucléaires. Toute l’URSS fonctionnait sur un modèle centralisé sans régulation efficiente en matière d’environnement. Mais après la chute de l’URSS, aucun Etat post-soviétique n’élabora vraiment de réelles politiques décentralisées de l’environnement. Seules les institutions internationales, dont la CEE qui allait devenir UE, s’engagèrent après Tchernobyl à apporter une aide conséquente, à la fois financière et humanitaire, pour avant tout essayer de sécuriser des sites nucléaires menaçants pour l’Europe face à l’ampleur de ce délabrement. Loin du sarcophage morbide de Lénine au mausolée de la place Rouge, plusieurs milliards sont dépensés pour ériger d’autres sarcophages protecteurs de la centrale détruite, le premier juste après l’explosion en 1986 et le second en 2019 sur des normes de protection européenne grâce à un fond d’un milliard et demi de la BERD et l’aide du Japon.
Mémoires filmiques
On ne relatait jamais de faits divers dans la société soviétique mais très vite l’information sur Tchernobyl devient visuelle via des reportages pour communiquer à la télévision les images d’un drame devenu planétaire. Plus tard en 1990, quelques films commencèrent à documenter et commenter en profondeur la catastrophe. On pourrait citer la première grande fiction soviéto-américaine, La Désintégration (Распад) (1990) de Mikhail Belikov qui, au-delà de Tchernobyl traité sur fond d’héroïsme et entrecoupé de documents d’archives, montre la désintégration de toute la société soviétique. Un documentaire, Pripyat (1999), de Nicolaus Geyrhalter arpente la cité fantôme et ses rares habitants abandonnés à leur sort. D’autres documentaires et des fictions télévisées au succès populaire, seront suivis par des livres et des écrits, eux-mêmes déclinés ensuite sous différents supports audiovisuels. Par exemple, des jeux vidéo sont produits par le studio ukrainien GSC puis exportés en Europe autour de la série Stalker, dans laquelle on peut voir un instrument de soft power pour l’Ukraine[2]. Tous ces jeux font référence à la fois au film éponyme de Tarkovski (1979), combinant thèmes métaphysiques et philosophiques à la question des camps de travail mais aussi aux écrits de la science-fiction soviétique des frères Strougatski, très populaires en URSS dans les années 1970. Dans ces jeux vidéo, Tchernobyl se construit comme un jeu de piste aléatoire mais dangereux à explorer. Ainsi Shadow of Chernobyl (2007) décrit sous l’angle de missions d’aventures la traque de mutants dans la zone dévastée. D’autres comme Clear Sky (2008) ou Call of Pripyat (2009) explorent la zone sous l’angle de phénomènes liés à la para-normalité. Tour à tour suivront, dans cette même gamme Stalker déclinée et vendus à des millions d’exemplaires dans le monde, Chernobyl VR Project (2016), Radiation City (2018), Chernobylite (2021), Heart of Chornobyl (2024). Aux États-Unis, Chroniques de Chernobyl de Bradley Parker (2012) prend le relais de toutes ces narrations catastrophes sous forme d’un film d’horreur.
Les premiers films vraiment conséquents et informatifs sont produits vingt ans après la catastrophe, en dehors du monde post-soviétique, pour reconstruire les puzzles du récit sur Tchernobyl. Le documentaire La Bataille de Tchernobyl (2006) du réalisateur franco-australien Thomas Johnson à partir d’images d’archives et d’entretiens, reconstitue avec justesse le déroulé sous forme d’une véritable bataille contre la montre. Ce documentaire est relayé par la série anglo-américaine HBO Chernobyl (2019) de Craig Mazin qui devient un succès planétaire avec 18 millions de spectateurs en audiences cumulées. En cinq épisodes de 60 minutes, cette série époustouflante tournée en Lituanie dans la centrale sœur d’Ignalina rejoint sous un mode fictionnel la réalité du documentaire La Bataille de Tchernobyl pour traiter des aspects plus politiques de cette catastrophe et ses conséquences. Avant l’invasion russe de 2022, ces films ont contribué à un tourisme d’agences pour la visite des lieux. La série américaine, critiquée pour certaines inexactitudes historiques, fut jugée tendancieuse par le pouvoir russe. Lors de l’occupation de la Crimée, une contre-série est produite en Russie pour la télévision : Tchernobyl, zone d’exclusion (2014-2017) dépeint la catastrophe en trois épisodes sur un mode fantasmatique et complotiste pour impliquer cette fois la responsabilité de… la CIA dans le désastre nucléaire et le démantèlement de l’URSS. En Russie, un autre film de fiction catastrophe, Chernobyl (2021) de Danila Kozlovski, revient sur l’accident pour se focaliser cette fois sur les pompiers érigés en héros sur un modèle soviétique. Mais plus récemment Chernobyl: The Lost Tapes (2022) documentaire britannique de James Jones, exhume d’autres archives moins connues pour contredire ces récits officiels. Les Ukrainiens n’ont pas été de reste avec quelques rares films documentaires faisant intervenir l’ère des témoins avec Radiophobia (2006) ou Bastion de la zone d’exclusion (2026) d’Olesia Morgunets-Isaienko. Mais aussi avec des fictions comme Aurora d’Oksana Baïarak (2006, présentée aux Oscars) qui raconte l’histoire d’une enfant irradiée et soignée aux États-Unis, ou encore Déchets nucléaires (2012) de Myroslav Slaboshpytskiy, primé à Locarno. En 2026, avec le 40e anniversaire de l’événement, plusieurs documentaires ont encore été produits et diffusés en Europe, reprenant souvent une même trame narrative autour d’images d’archives des premières diffusions planétaires de la catastrophe.
Rendre visible un événement invisible
Deux films plus particulièrement emblématiques, le documentaire La Bataille de Chernobyl (2006) et la série américaine de fiction Chernobyl (2019) ont relaté à leur manière l’histoire au jour le jour de l’explosion, ses conséquences et sa mémoire. La fiction y rejoint le documentaire. Ces deux films mettent en tension ce statut quasi d’invisibilité de l’événement dans le temps avec sa visibilité devenue progressivement filmique. La centrale était à seulement trois kilomètres de son lieu-dit ancestral, à une quinzaine de kilomètres de Prypiat, ville nouvelle soviétique de 43 000 habitants évacuée en deux jours qui employait la majorité de ses employés, et à une centaine de kilomètres de Kyiv. Les habitants ne reviendront plus jamais comme en témoigne le film Prypiat qui revient sur les lieux de cette ville abandonnée, recouverte de végétations.
Ces deux films reviennent avec précision sur la succession des événements. Le réacteur 4 explose le 26 avril 1986 à 1h 23 alors qu’il s’agissait simplement de tester un système d’auto-alimentation pour devoir économiser de l’énergie. En pleine nuit, plusieurs explosions se succédèrent mais rien n’est plus sous contrôle. Mikhail Gorbatchev juste arrivé au pouvoir en 1985 fut prévenu de l’accident vers 5 h du matin. On lui minimisa les effets du gigantesque incendie affronté par des pompiers locaux sans protection. Aucune consigne n'est alors vraiment donnée alors que le taux de radioactivité mesuré par des effecteurs défectueux est déjà à plus de 2500 roentgen sur le site, au regard d’un taux supportable de 2 roentgen par personne et par an. L’ampleur de la radioactivité ne cessa d’augmenter et dépassa rapidement celle mesurée à Hiroshima après la bombe atomique.
30 heures après l’explosion, on commence à prendre conscience de la gravité de l’explosion. L’incendie au cœur du réacteur (enfoui désormais à 14 mètres sous terre dans des décombres indescriptibles) progresse malgré l’installation à l’Institut Kourchtakov de Moscou d’une commission d’évaluation vite incapable de réagir ou de transmettre toute information. Dans ce système soviétique dominé par le mensonge et la gabegie, on continue à mentir sur la gravité de la situation pour la dissimuler. La radioactivité a déjà en deux jours contaminé tout l’environnement et irradié les premiers secouristes venus par hélicoptère. Au fur et mesure de cette première étape de secours, on sacrifie un bataillon entier de pompiers. Aucune information officielle n’est communiquée malgré l’arrivée de milliers de soldats masqués. Gorbatchev ordonne donc au KGB local de prendre en main la situation pour faire remonter les informations. Une colonne radioactive translucide de plus de 1000 mètres d’hauteur contamine l’air alors que 1200 tonnes de matériaux radioactifs continuent à brûler au cœur de la centrale à une température de 2000 degrés sans moyens adéquats de lutte. Deux jours après l’incident le nuage radioactif a déjà atteint la Suède, la Pologne et les pays Baltes. Mais aucune information n’est encore transmise officiellement. L’Institut FOI à Stockholm, déjà atteinte par le nuage, puis des satellites espions américains photographiant le cœur de la centrale éventrée, finissent par avertir l’Agence internationale de l’énergie atomique à Vienne.
Sur place, on doit improviser dans l’urgence pour colmater l’incendie, éteindre le réacteur, empêcher la propagation par le vent des nuages radioactifs. On réquisitionne des centaines de pilotes, certains transférés d’Afghanistan pour épauler les secours locaux avec une trentaine de rotations quotidiennes par hélicoptère. Des tonnes de sable sont jetées par rotations d’hélicoptères pour neutraliser la radioactivité. Tous ces pilotes et soldats en première ligne sont victimes de radiations et renvoyés à l’hôpital n°6 de Moscou, seul établissement spécialisé du pays pour leurs brûlures avec des dégénérations rapides de la moëlle osseuse. Nombre de pompiers et pilotes mourront rapidement, victimes de doses énormes de radiations et de brûlures.
Le projet est alors de sceller le cratère en jetant du plomb dans le réacteur afin de faire diminuer la radioactivité. 600 pilotes sont mobilisés à cette tâche et irradiés en déversant 2400 tonnes de plomb pour limiter les radiations, qui se vaporiseront dans l’atmosphère générant d’autres effets pervers et multipliant les cancers vingt ans plus tard. Pendant quinze ans, seuls 56 décès seront reconnus par les autorités.
À l’ouest le nuage continue à se propager en Ukraine et Biélorussie. Kyiv à proximité est touchée. Dix jours plus tard, invité par Gorbatchev, le secrétaire de l’AIEA à Vienne, le suédois Hans Blix arrive pour évaluer la catastrophe et conseilla de prendre d’autres mesures urgentes. On craint alors l’explosion en chaîne d’un second réacteur sous l’effet de la chaleur phénoménale tandis que les fissures accumulées sous la dalle du fait de la masse en fusion risquent l’explosion en chaîne de tout ce magma radioactif. 130 000 personnes ont déjà été déplacées dans une zone de 30 kilomètres couvrant 300 000 hectares aux villages vidés de leurs habitants par cet ennemi invisible. On anticipe un scénario catastrophe pour éviter une onde de choc. Mais 15 jours après l’accident, l’improvisation est toujours de mise, la radiation se faisant sentir en Allemagne, France (où les pouvoirs publics désinforment sur la progression du nuage), Grande-Bretagne et dans les pays du Sud de l’Europe. Le magma incandescent continue à emprunter les souterrains de la centrale constitués de véritables labyrinthes de tunnels effondrés. On tente alors d’évacuer l’eau sous le réacteur pour empêcher de contaminer les nappes phréatiques et l’alimentation en eau de l’Ukraine. On réquisitionne aussi des milliers de mineurs venus de Russie et d’Ukraine pour accéder aux sous-sols. Il s’agit de creuser des galeries pour mettre en place un système de réfrigération afin de refroidir rapidement le réacteur brûlant grâce à un système d’azote liquide. Tous travaillent sans réelles protections dans des chaleurs épouvantables pour creuser en un mois un tunnel de 150 mètres par équipes en rotations. Aucune ne fut informée des dangers d’exposition et ce dispositif inefficient ne fonctionna jamais. Au final, près de 2500 mineurs décèdent.
On sonne alors une mobilisation générale sur un modèle soviétique en renvoyant sur le site 100 000 soldats et officiers suivis de 400 000 civils (ingénieurs, médecins, ouvriers) qualifiés de « liquidateurs » pour éradiquer la radioactivité sur ce que l’on appelle alirs « le front ». L’explosion et la mobilisation militaire massive rappellent le traumatisme des bombes allemandes de 1941, mais c’est un ennemi invisible qu’il faut maintenant combattre. Les brigades spéciales de liquidateurs sont chargées d’abattre tous les animaux errants sur 30 kilomètres, aux alentours dans les campagnes et les villages.
Tchernobyl devient alors un chantier pharaonique, à l’image d’une guerre à la fois héroïque et disproportionnée. Comme en témoignent les premières images, il s’agit d’isoler l’ensemble du réacteur autour d’un premier sarcophage en acier de 160 mètres et 70 mètres de haut arrimé à des poutres et contreforts. On ne peut y travailler que quelques minutes en s’aidant de robots souvent vétustes pour accéder au site. Les toits de la centrale sont recouverts de milliers de déchets graphites et de barres d’aluminiums contaminés, qui rendent impossible toute décontamination ou reconstruction. Les robots devenus ingérables et inutilisables sont remplacés par des jeunes recrues vêtues de lourdes combinaisons de plomb pour nettoyer à la pelle les toits du réacteur. Ainsi pendant deux semaines et à raison de deux minutes par intervention de nettoyages, les 3500 soldats mobilisés absorberont 7000 roentgen en deux pelletées par rotation. Les archives filmées de l’époque décrivent ces soldats participant à un nettoyage dantesque où le plomb contamine les corps. Chaque secouriste se verra attribuer un diplôme de liquidateur avec 100 roubles (près de 80 dollars) de primes. La plupart mourront. Avec cette mission impossible, on aura diminué de 30% la radioactivité des toits. Sept mois plus tard on monte le sarcophage. Puis à l’instar de la bataille du Reichstag en mai 1945 à Berlin, on hisse le drapeau rouge sur le toit de la centrale.
Si ces deux films retracent bien la chronologie de tous ces événements pour les rendre visibles grâce à des images d’archives ou reconstituées, on connaîtra plus tard grâce à des écrits une histoire moins visible de Tchernobyl[3]. Celle-ci permet de mesurer ses conséquences et de savoir comment l’URSS ne s’est jamais relevée des coûts humains, techniques et financiers de cette catastrophe.
Écrits fantômes et visibilités mémorielles
Nombre de livres ont traité depuis vingt-cinq ans de Tchernobyl sur des modes différent de son traitement filmique. Aujourd’hui deux récents ouvrages aux regards complémentairesrusses[4] croisent l’histoire et la mémoire de cet événement pour en montrer d’autres enjeux tout en contribuant à en expliquer des aspects moins visibles.
Tchernobyl. La mémoire atomisée, de Laurent Courmel (historien à l’INALCO) et Tatiana Kasperski (spécialiste du nucléaire à l’Université Södertorn de Stockholm), offre en cinq chapitres articulés une synthèse exemplaire et actualisée de cette histoire. Cet ouvrage mesure sa mémoire contestée et conflictuelle tout en inscrivant Tchernobyl dans une culture de la globalisation. Dans leurs conclusions sur cette reconstruction de la mémoire de la catastrophe, les auteurs invoquent Paul Ricoeur, qui écrivait : « la limite pour l’historien, comme pour le cinéaste, pour le narrateur, pour le juge est ailleurs : dans la part intransmissible d’une expérience extrême. Mais qui dit intransmissible ne dit pas indicible ».
Dans Le KGB à Tchernobyl, la journaliste et historienne Galia Ackerman offre une plongée inédite au cœur de cet indicible au travers d’archives oubliées et exhumées en Ukraine sur la catastrophe. Ce livre éclaire les aspects moins visibles de la catastrophe à partir du dépouillement de toute une littérature grise du KGB de l’époque. Galia Ackerman revient notamment sur deux dossiers publiés à ce sujet en 2020 en Ukraine, décrivant et relatant tous les problèmes survenus en temps réel. Près de 439 documents sont décryptées, de la construction de la centrale en 1970 jusqu’à la fin de l’URSS en décembre 1991. Ces écrits permettent de comprendre le fonctionnement organisationnel d’une « pieuvre tentaculaire », composée d’un vaste réseau d’agents informels à son service. À travers trois chapitres dont l’un évoque sur l’histoire soviétique des origines de la surveillance en URSS de la Guépeou au NKVD, Galia Ackerman revient sur les conditions de la catastrophe, avant d’analyser dans ce contexte l’effritement du pouvoir du KGB. Il ne s’agit pas seulement de raconter la catastrophe mais de se focaliser sur les coulisses de cette histoire au prisme des activités du KGB de l’époque. Si le KGB peut réagir à la catastrophe c’est qu’il est capable depuis longtemps de retranscrire quasiment en temps réel tous les échanges au sein de la centrale. Il est donc mandaté dès le début par Gorbatchev pour transmettre toutes les informations sur la situation évolutive à Tchernobyl. Mais dans un contexte d’urgence et d’improvisation, fautes de données fiables et complexes, l’organisation assez peu flexible n’apparaît plus comme un véritable gardien de l’ordre. Toutes les interventions apparaissent inutiles dans un contexte totalement chaotique.
Les archives du KGB de Prypiat témoignent surtout de son rôle pour faire taire les rumeurs. Il fallait à la fois surveiller les informations indésirables qui circulaient, et continuer à désinformer pour sécuriser les populations locales. On ne pouvait, dans l’urgence, remettre en cause l’idéologie soviétique de l’émulation socialiste pour la rendre plus efficiente, alors que c’était une cause majeure de l’accident avec la qualification médiocre de ses cadres. Dans la tradition stalinienne du sabotage, on doit cacher les causes fondamentales, privilégier l’erreur humaine, trouver des coupables faciles et les empêcher de parler. Les méthodes sont rodées et les maux pointés doivent rester en amont pour dénoncer les erreurs humaines sans questionner les défauts de conception des réacteurs. Par exemple, dès 1976, des tuyaux défectueux avaient été montés dans le montage des conduites de circulation de la centrale. Les négligences et la mauvaise gestion avaient ensuite généré après 1979 des séries d’accidents en chaîne, obligeant à l’arrêt des réacteurs. Il fallait protéger les intérêts de la bureaucratie locale en charge de sa gestion. Prypiat était devenue une petite ville symbole où les conditions salariales, dans la misère soviétique de l’époque, restaient bien meilleures à la centrale. L’ouvrage de Galia Ackerman, à travers une histoire en filigrane du KGB local, devient un témoignage des soubresauts de la vie soviétique. Une des données les plus édifiantes de ce récit est, cinq jours après l’explosion, l’organisation de parades le 1er mai à Kyiv sous les auspices du KGB, malgré les taux énormes de radiation. Alors que des litres de gaz sont envoyés dans l’atmosphère du brasier d’un réacteur éventré, on célèbre à cent kilomètres de là la fête du travail dans une atmosphère apocalyptique. La manifestation, qualifiée plus tard par les Ukrainiens de « parade de la mort », est conduite par Chtcherbitski, premier secrétaire d’un PC ukrainien en proie aux purges, qui se suicidera peu après.
Toutes les archives filmées du 1er mai 1986 à Kyiv ont disparu ou ont été confisquées par le même KGB, mais des milliers de réfugiés affluaient dans la capitale, la population n’était pas dupe, et la mémoire demeure. La propagande devait primer pour donner le change, malgré la panique, les rumeurs et déjà les importantes contaminations dans la capitale.
Un bilan visible et des conséquences invisibles?
Quarante années plus tard, les répercussions de Tchernobyl restent durables. Tous les réfugiés de l’atome victimes du syndrome Tchernobyl sont marqués par des transformations métaboliques, des traumatismes physiques ou psychologiques, conduisant à des morts lentes. On estime que la catastrophe, dans des chiffres restés invérifiables, a causé 40 000 morts (officiellement 9000), près de 200 000 malades et plus de 40 000 cancers. Aucune information réelle n’a pu jamais être communiquée sur la quantité de radioactivité absorbée, aucune statistiques et études n’ont vraiment publiées dans l’après-URSS. Après bien d’autres controverses, l’expert scientifique Vasilli Legassov, physicien nucléaire pour qui « nos mensonges avait fait exploser Tchernobyl » alerta de toutes ses conséquences. Après son suicide, la Pravda publia son testament enregistré en mai 1988 sur les dangers du nucléaire soviétique. Nombre de rapports ont plutôt contribué à rendre invisible la catastrophe. En 1991, une députée du Soviet Suprême, Mme Yarochinskaya, signale dans un rapport de 600 pages l’ampleur des mensonges modifiant les normes médicales pour faire croire à des guérisons.
Si près de 8 millions de personnes continuent à vivre sur des terres irradiées entre Russie, Biélorussie, Ukraine, les environs du site restent inhabitables. Dans les régions proches où vivent encore 2 millions de personnes, 2293 localités restent contaminées. Prypiat, la ville fantôme où personne n’est revenu, a été envahie par la végétation. Ce n’est qu’en 2001 que les trois derniers réacteurs sont arrêtés. Au début du XXIe siècle, une collecte internationale de fonds à l’initiative de Hans Blix permet de reconstruire un nouveau sarcophage protecteur. La guerre entre l’Ukraine et la Russie a gelé tout sauvetage durable de Tchernobyl : si son passé est radioactif, son présent est sous tension. Du 24 février à fin mars 2022, les troupes russes occupèrent la zone d’exclusion. Puis le 14 février 2025 à 2 h du matin, un drone russe a endommagé l’arche du nouveau sarcophage reconstruit sur des normes de protection européenne en 2019. Si l’étanchéité n’est plus garantie, l’enjeu est bien devenu la destruction de sa mémoire. En mai 2026, le musée Tchernobyl à Kyiv, mémoire meurtrie de ces traumatismes de l’Ukraine, fut en partie détruit par des bombardements russes, et ses archives dispersées. Après quarante ans d’une histoire inachevée entre visibilité et invisibilité, l’image fantomatique de Tchernobyl continue à hanter le monde.
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[1] Voir à ce sujet Laurent Coumel et Tatiana Kasperski, « La destruction du musée Tchernobyl à Kyiv par les Russes est un crime mémoriel », Libération, 5 juillet 2026.
[2] Voir Léo-Paul Barthélémy, « Comment les jeux vidéo sont devenus un outil de soft power pour l’Ukraine », The Conversation, 1er juillet 2026.
[3] Voir notamment Serhii Plokhy, The Nuclear Age, London, Allen Lane, 2025, et Adam Higghinbotam, Midnight in Chernobyl, London, Simon & Schuster, 2019.
[4] Laurent Coumel et Tatiana Kasperski, Tchernobyl : la mémoire atomisée ? Une catastrophe insaisissable, JC Lattès, 2026. Galia Ackerman, Le KGB à Tchernobyl. Une plongée inédite dans les archives ukrainiennes, Premier parallèle, 2026.
