Le droit international: un boulet pour l’Europe? edit

5 April 2026

Les temps de trouble attisent les passions, et font peut-être mieux voir le péril qu’il y aurait à s’abandonner à elles. Un ancien, et éminent, ministre appelait récemment l'Europe à réserver le droit international aux seules nations « démocratiques et respectables », et non « aux voyous criminels ». La présidente de la commission européenne, en termes plus prudents, disait que les Européens « ne pouvaient plus être les gardiens de l'ancien ordre mondial, d'un monde qui a disparu et qui ne reviendra pas » (avant toutefois de nuancer ses propos et de redire son attachement au droit international).

Le professeur Denys de Béchillon, dans un article pénétrant, s’interrogeait, il y a peu, sur les bornes, et les dangers, d’un juridisme étroit et hautain : « N’aurait-il pas fallu tuer Hitler en 1933, tout illégal que c’eût été ? Peu de questions sont plus inconfortables pour nous autres, juristes. Mais peu d’inconforts sont plus nécessaires ; surtout lorsque l’histoire convulse et nous replace devant ce même genre d’interrogations ». Et il ajoutait, « N’étant guère suspect d’indifférence devant le désamour de nos sociétés pour les mérites de l’État de droit, je voudrais souligner le danger que l’angélisme juridique fait peser sur lui. L’illibéralisme moderne se nourrit de l’accusation d’impotence qu’il oppose à nos démocraties[1]. »

Au-delà de ces débats juridiques, une partie de l’opinion s’alarme et commence à voir dans les scrupules juridiques et humanitaires européens le vestige de temps plus heureux, un reste de conscience qui nous porte désormais préjudice, nous aveugle et empêche l’affirmation d’une Europe forte. Le succès du talentueux ouvrage de Giuliano da Empoli, « L’heure des prédateurs », est un des signes de cette évolution des esprits.

Devons-nous céder à ces appels, timides encore, mais grandissants, au "réalisme", voire au cynisme ? Ce droit international, auquel nous avons tant contribué, et qui porte notre empreinte, devons-nous désormais nous en défier ou, à tout le moins, le relativiser ? A quoi bon continuer de jouer avec des tricheurs, respecter des règles que nos partenaires bafouent ? En avons-nous encore les moyens ? L'Europe, attaquée, rebutée, malmenée, doit-elle se convertir aux vertus de Machiavel et se délester de ce boulet du droit qui l'alourdit et l'enchaîne ?

Le débat est complexe ; je me garderai de le trancher ; je voudrais simplement ici tenter d’éclairer certains de ses soubassements parfois négligés.

La « realpolitik » est souvent aveugle

Il me semble tout d’abord que l’on se laisse trop facilement convaincre, dans cette discussion, que les « colombes », les zélés défenseurs des droits de l’Homme, du droit humanitaire, du droit de la guerre, des Nations unies, sont, par nature, faibles et naïfs ; et que les « faucons » seraient, a contrario, lucides et avisés. C’est, au mieux, douteux, et, souvent faux. Il convient de distinguer cynisme et clairvoyance, aveuglement et idéalisme.

Il est bon de voir les Etats et leurs dirigeants comme ils sont, non de rêver à ce qu’ils devraient être, de prévoir et déjouer leurs intrigues, de se défendre. Mais il est mauvais, et dangereux, de les toiser, de les mépriser ou de les maltraiter simplement parce qu’ils sont faibles ; et il l’est aussi de trahir ses promesses et ses engagements envers eux.

La raison d’Etat est nécessaire ; car tout ne relève pas de la morale, ni même du droit ; mais il me semble dangereux de conclure qu’il faut soumettre le droit à la raison d’Etat : ce serait le défigurer et l’anéantir.

Face à la Russie, l’Europe me semble avoir moins péché par quelque respect excessif des droits de l'homme ou de la charte des Nations unies que pour les avoir négligés au profit d’intérêts d’un autre ordre et à plus courte vue. Tout à rebours, ce respect aurait dû l'inciter à redoubler de vigilance, à prendre des sanctions précoces contre la Russie, au titre des violations du droit international, et à s'armer pour dissuader la guerre et repousser son agresseur.

Ce sont une poignée d’«idéalistes», universitaires, écrivains, journalistes, militants, qui ont les premiers vu et dénoncé le péril russe, comme le péril chinois, bien avant les esprits « pragmatiques » des milieux de la politique ou des affaires. Et, encore récemment, que de partisans de la realpolitik et d’une Europe de la puissance ont cédé aux sirènes trumpistes avant de se raviser….et de prêcher la fermeté avec la foi des convertis… !

Jetons un regard sur l’histoire de notre pays. Les désastres de la décolonisation de l’Indochine, puis de l’Algérie, les « faucons » n’en sont-ils pas davantage responsables que les « colombes » d’alors ? Nous eussions pu accorder son indépendance à l’Indochine dès la fin de la guerre, et à l’Algérie dès les années 50 sans ternir notre image, la tête haute, et en prévenant les bains de sang qui s’ensuivirent. L’analyse froide, réaliste devait nous y encourager ; certains la firent et furent brocardés, attaqués ou ignorés ; l’opinion y voyait, à tort, une défaite ; certains intérêts s’y opposaient, et peu de gouvernements peuvent résister aux accusations de mollesse ou de lâcheté.

Pour reprendre l’exemple de Denys de Béchillon, attardons-nous sur la défaite française de 1940. Les « faucons » et les « colombes » d’alors n’ont-ils pas également sous-estimé ou ignoré le péril nazi, et surestimé notre propre force ? Et les ennemis de la démocratie n’ont-ils pas aggravé leur responsabilité par une funeste fascination envers les régimes « forts », non-démocratiques, fascisme, nazisme ou communisme ?

Le droit sans la force est, certes, bien démuni ; les partisans de la « force » ont raison de le souligner ; il serait insensé de s’imaginer qu’il nous protège de nos ennemis les plus déterminés ; mais la force sans le droit, et sans la raison, ne vaut guère mieux.

Le droit diffère de la morale ; sa neutralité en fait le prix

Rappelons aussi cette évidence : le droit est tout autre que la morale : il est objectif, et non subjectif ; il sanctionne les actes, il se fonde sur les faits ; il ne prétend pas sonder les consciences, ni juger les peuples ; il se veut impartial, exempt de préjugés. C’est ce qui rend le droit sûr, net, peu contestable, et donc susceptible de favoriser la confiance, et donc l’entente, le compromis.

Cela est essentiel : toutes nos sociétés reposent sur la confiance, qui s'appuie elle-même sur le droit ; ôtez la loi et les institutions, elle s'évanouit. L'Europe, en se soumettant au droit, et en travaillant à le façonner, ne perd point aux changes ; elle se montre digne de foi. 

Ce n’est point, bien-sûr, que le droit soit immoral, ni même amoral. Sa source, son fondement sont moraux. Cependant, il ne préjuge pas, et doit s’abstenir de préjuger, qui est respectable et qui ne l’est pas. Il ne juge point la guerre, même la plus atroce, ni les belligérants, même les plus cruels. Le respect du droit humanitaire ou du droit de la guerre n’absout point les belligérants ; il ne rend pas « respectables » les massacres, ni ne les empêche. Une guerre « préventive » est illicite, sauf exception ; cela n’empêche pas l’une ou l’autre des parties de la croire nécessaire, opportune, utile peut-être même à sa survie.

Est-ce une faiblesse ? Je ne le pense pas. Car, avouons-le : la frontière entre « Etats voyous » et « Etats respectables » est souvent malaisée à tracer ; et elle l’est de plus en plus, puisque les nations qui ont établi la charte des Nations unies, élaboré une bonne partie des organisations internationales et rédigé le droit international, figurent parmi celles qui en trahissent les principes aujourd’hui. Rachid Benzine, dans sa réponse à Luc Ferry, n’a peut-être pas tort quand il écrit : « si le droit ne s’applique qu’aux respectables, ce n’est pas du droit. C’est du privilège [2]». Ajoutons que la distinction même entre « Etats respectables » et « Etats voyous » s’anéantirait si nous cessions, comme ces « Etats voyous », de respecter le droit : c’est la seule frontière tangible entre eux et nous.

En vérité, le bienfait du droit c’est qu’il évite cette dispute stérile entre des vues inconciliables, marquées par les préjugés, la myopie et l’ignorance. Chacun dit, et pense parfois, défendre le bien ; bien peu se donnent la peine de comprendre les positions des autres, moins encore d’en approfondir les racines ; et peu de gouvernements y ont intérêt : la fibre nationaliste, les postures martiales et belliqueuses sont plus populaires que les appels à la sagesse ou à la tolérance, et fort utiles pour détourner les regards de l’impéritie d’une dictature ; le dialogue politique est alors un dialogue de sourd. Le droit contourne cette impasse : les textes, tout imparfaits qu’ils soient, sont moins partiaux que les hommes. Le droit n’est point une puissance ; il ne peut se substituer ni à la politique, ni lui dicter sa stratégie ; mais il demeure une pierre de touche, et, en cela, le ferment d’une compréhension mutuelle et de la paix.

La construction européenne doit sa force au droit 

Mais il me semble qu’au-delà de ces quelques remarques générales, il y a une raison plus profonde qui fait de l’Europe le gardien naturel du droit international, et qui la distingue des autres grandes puissances.

L'Amérique se réclame de traités qu’elle se garde le plus souvent de ratifier, et dont elle ne reconnaît pas la prééminence sur son ordre juridique interne. Sa foi en elle-même, sa certitude d’être un peuple élu au sein d’un monde chaotique et livré au mal, la protègent peut-être de ses contradictions (mais pour combien de temps encore ?).

La Russie n'a jamais été unie par le droit, moins encore par la démocratie ; l’amour de la mère patrie, l’idéologie, la férule du despotisme assurent son unité, ou retardent l’anarchie.

La Chine, subordonnant toute sa politique à la restauration de sa puissance et à sa prospérité, ne voit dans le droit et les institutions internationales que les instruments au service de sa domination et de son rayonnement sur le monde « barbare » qui l’environne. Elle en use, les déforme si nécessaire, mais pourrait s’en passer.

Mais l'Europe est tout autre ; elle est fondée sur le droit bien plus que sur une histoire fratricide. Divisée par les langues, la culture, les moeurs, les religions, elle se soutient par ses règles, ses principes ; si elle abandonne les racines de son unité en dehors de ses frontières, elle aura tôt fait de les ruiner à l'intérieur de celles-ci. Nos frontières sont devenues poreuses, les médias se chargent de les effacer et de souligner notre duplicité à des citoyens ayant eux-mêmes bien des attaches hors d'Europe. Le droit est le principal recours de nos politiques en butte aux pressions contradictoires et changeantes d’une opinion divisée.

Au reste, l'Ukraine serait la première victime de ce renoncement : comment justifier notre soutien à ce peuple martyr si nous légitimons des dérives qu'aucun texte ne justifie et dont se réclame son agresseur ? Si des frappes préventives condamnées par le droit sont désormais admises, pourquoi blâmer l’agression russe ?

Ainsi, l’Europe ne peut s'offrir le luxe de dédaigner le droit international : le droit, c'est son essence, sa raison d'être, la source de son prestige. Cette faiblesse n’est pas honteuse : à défaut d'inspirer la crainte, elle inspire le respect.

Et, dans la tourmente actuelle, l'Europe se perdrait plus encore en prétendant cautionner les foucades, l’hubris d'une puissance livrée aux caprices destructeurs d'un maître-chanteur, ou, pis encore, les diktats criminels de Moscou ou les tentatives chinoises de travestissement du droit. Son devoir, comme son intérêt, est de demeurer, comme disait Pascal, ce "point fixe » « qui fait remarquer l'emportement des autres", non de fléchir et de cautionner une prétendue loi du plus fort, autre nom du hasard et de la sottise. 

[1] Denys de Béchillon, « L’Iran, la guerre et le droit, sur les limites du juridisme et du confort qu’il procure », Le club des juristes, 10 mars 2026 ; lire aussi la réponse de Sébastien Touzé dans cette même rubrique : «Quand la stratégie prétend corriger le droit : contre la relativisation de l’illicéité de la guerre. », 16 mars 2026. 

[2] Rachid Benzine, tribune du Nouvel Observateur, 12 mars 2026, en réponse à l’intervention de Luc Ferry sur LCI.