Les biocarburants : pétrole des pauvres ? edit

Oct. 4, 2006

Les pays en développement, parce qu'ils sont pays agricoles, pourraient-ils tirer parti du développement de la production mondiale et du commerce de biocarburants (éthanol issu de la canne à sucre ou du maïs, biodiesel issu d'huile de colza ou de soja) ? On peut en douter.

Les trois principaux pays producteurs sont aujourd'hui le Brésil, les Etats-Unis et l'Union européenne. Le Brésil est le plus grand producteur d'éthanol au monde avec 12.5 milliards de litres fabriquées en 2004, principalement à partir de canne à sucre (40% de la consommation locale totale essence plus éthanol). Les Etats-Unis privilégient l'utilisation de maïs pour approvisionner 3% du marché local en éthanol. Les pays de l'Union européenne ont privilégié la production de biodiesels surtout à partir de colza (2.2 milliards de litres de biodiesels en 2004).

S'il est peu probable que les pays en développement profitent de l'expansion de ce marché liée à la flambée des prix du pétrole, c'est parce qu'il existe un certain nombre de contraintes techniques ou économiques, ou même d'incertitudes, pesant sur l'avenir de ce marché.

Première difficulté, il existe une extraordinaire diversité dans les capacités de chaque pays à produire de manière efficace des biocarburants. Au plan mondial, le coût de production du sucre de canne varie énormément : 145$ la tonne au Brésil, 185$ en Australie, 195$ en Thaïlande, et 440$ dans certaines zones en développement. Cela résulte bien évidemment de conditions naturelles particulières. Mais ce n'est pas la seule raison. Au Brésil, le secteur éthanolier a investi massivement depuis de nombreuses années dans la Recherche & Développement, lui permettant d'abaisser très fortement les coûts de production unitaire par la création de 500 variétés de cannes, optimisant les conditions de production. Il existe enfin des infrastructures de transport relativement performantes au Brésil, et c'est aussi un facteur important de compétitivité de l'industrie car le transport de l'éthanol nécessite un conditionnement particulier.

Les différences internationales de coût de production sont très grandes : si le litre d'éthanol brésilien coûtait en moyenne 0.19$ en 2002, l'éthanol américain fabriqué à partir de maïs coute 0.23$ (21% plus cher), l'éthanol européen fabriqué à partir de betterave à sucre coute 0.51$ (168% plus cher).

Le modèle brésilien est-il transposable à d'autres économies des pays en développement? Il existe des pays pauvres qui disposent de conditions climatiques favorables (Thaïlande en Asie, Zambie en Afrique par exemple). Mais les autres facteurs rentrant dans le calcul des coûts de production sont décisifs : l'éthanol brésilien est compétitif par rapport à l'essence à partir d'un prix du baril de pétrole situé à 35$, l'éthanol australien a partir de 45$. A considérer que la Thaïlande rentre au même niveau de la courbe d'apprentissage que l'Australie et le Brésil et qu'elle bénéficie d'infrastructures de transport de la même qualité il lui faut un prix du baril de 47$. Et c'est pourtant après le Brésil un des pays en développement les plus performants en matière de production de sucre de canne. Dans cette configuration il est peu probable qu'un nombre important de pays en développement tire un bénéfice prolongé du développement d'un marché des biocarburants.

Deuxième difficulté, la structure des distorsions frappant le marché des biocarburants est l'image en négatif de celle des énergies traditionnelles. Les droits de douane y sont importants, les programmes de subventions y sont massifs, et les exemptions de taxes à la consommation y sont fréquentes.

Par exemple les droits de douane sur l'éthanol importé par l'Union européenne sont de 0.193 Euros par litre, soit 127% du coût de production de l'éthanol brésilien. Ces taxes à l'importation gênent, voire interdisent les exportations d'éthanol par certains pays en développement, mais en outre elles freinent la substitution en Europe d'énergies relativement propres aux énergies traditionnelles.

D'autres évolutions pourraient aussi remettre totalement en cause cette configuration de marché, comme la libéralisation du marché sucrier (possible, même si elle est peu probable à court terme) dont certains experts attendent une hausse du prix mondial de 20 à 30%. L'intérêt du Brésil par exemple à exporter de l'éthanol s'en trouverait diminué.

La libéralisation du marché des biocarburants pourrait enfin avoir des conséquences négatives sur certains pays en développement. En utilisant une part plus ou moins forte de facteurs primaires (terre) et/ou de ressources rares (eau), ce processus conduirait mécaniquement à une hausse des prix des produits alimentaires. Or beaucoup de pays en développement sont importateurs nets de produits alimentaires. Une fois encore l'hétérogénéité des pays en développement interdit de trouver une solution favorable à tous ces pays.