M. Trump ou la fable du riche qui aurait voulu faire partie de l’élite edit

March 7, 2017

Il était une fois un grand pays, qui passait encore pour la nation la plus puissante au monde, et qui avait élu à sa tête un prince charmant devenu bientôt le plus célèbre homme de son temps, tant son charisme était puissant et universellement reconnu – bien qu’il comptât chez lui quelques irréductibles ennemis. Ce politicien hors norme avait déjoué tous les pronostics en parvenant à se faire élire, car il appartenait à un groupe qui se distinguait du reste de la population par sa couleur de peau, tout en renvoyant le pays à un passé douloureux, dont les cicatrices n’étaient pas encore entièrement cicatrisées. Il remporta néanmoins deux victoires consécutives et finit ses mandats auréolé d’une popularité à faire pâlir d’envie ceux qui concourraient désormais à sa succession. Il est vrai que s’il avait déçu nombre d’espoirs placés en lui, beaucoup – à l’étranger plus encore qu’à domicile – lui trouvaient un charisme extraordinaire. Outre un physique des plus avantageux et une épouse aussi ravissante que brillante, le président O avait une élégance naturelle qui lui permettait de tourner toutes les situations à son avantage et de jouer de tous les registres, sans jamais perdre son aura ; donnant ainsi à l’exercice de sa fonction un lustre encore inégalé. Dans un pays où l’intelligence n’avait pas nécessairement la cote en politique, cet homme d’étude savait user de son merveilleux talent oratoire pour raisonner subtilement sans jamais paraître pédant. Il incarnait ainsi une sorte d’aristocratie naturelle, faite de grâce et de finesse, tout en sachant ne jamais paraître hautain ou inaccessible (ses auditeurs, quoique nécessairement impressionnés par de tels dons, se sentaient finalement plus flattés qu’humiliés par tant d’aisance et de tenue).

Quelle ne fut donc pas la surprise – hors des frontières plus encore qu’à l’intérieur – lorsque, par un brusque mouvement de balancier, le pays lui choisit comme successeur sa parfaite antithèse. Foin de l’élégance et de la subtilité ! Avec mister T, c’était un homme entier, brut comme une tombe de granite, qui entrait dans la blanche maison présidentielle. Au si sophistiqué et aristocratique O succédait un T franc, brutal ; d’aucuns ont dit vulgaire. Un homme qui en tous les cas n’hésitait pas à dire tout ce qui lui passait par la tête, même si cela pouvait choquer ; surtout si cela pouvait choquer. Il se plaisait aussi à étaler sa fortune – qui était grande – et à afficher son épouse comme on pend un tableau de maître sur un mur, afin d’épater le visiteur, sans risquer pour autant d’être interrompu dans ses interminables et constants monologues. Car mister T avait cette caractéristique, parmi d’autres, qu’il parlait tout le temps, à tout propos, même sur ce qu’il ne connaissait pas ; surtout sur ce qu’il ne connaissait pas. Et sans jamais supporter d’être contredit, a fortiori par la vérité. De plus, si ses paroles pouvaient blesser autrui, cela n’en était que mieux : il faisait ainsi d’une pierre deux coups. Car mister T avait oublié d’être bête, comme on dit un peu trivialement (mais le sujet s’y prête) ; contrairement d’ailleurs à ce qui se racontait ici ou là, dans des cercles bien-pensants où l’on ne se faisait décidément pas à l’idée de passer de l’intelligence ornée de la distinction à la brutalité affublée de la goujaterie. Le nouveau président (puisqu’il fallait bien se résigner à l’appeler par son titre) avait compris que c’est en insultant, tantôt une partie de sa population, tantôt un pauvre pays voisin, qu’il avait le plus de chance de faire du bruit (Dieu qu’il était bruyant !) et d’attirer ainsi à lui non seulement les projecteurs (ce qui est toujours utile pour qui bat l’estrade), mais encore tous ceux qui étaient en colère (ce qui s’est avéré être un pari gagnant). En colère contre quoi ? À vrai dire, un peu contre tout : la misère bien sûr ; mais aussi les perfides étrangers (venus voler les emplois des honnêtes gens) ; sans oublier les méchants terroristes (ceux-là, il allait les corriger, coquins de criminels !)

La martingale gagnante de mister T fut de se présenter comme celui qui allait ruer dans les brancards, bousculer tous les conformismes et ébranler le Système. Qu’était-ce donc que ce Système ? Là encore, la chose était loin d’être claire. Chacun y vit ce qu’il voulut ; ce qui lui tapait sur les nerfs ou lui semblait la cause de ses malheurs : qui le banquier un peu trop pingre ; qui le juge à la main un peu trop lourde ; qui le voisin un peu trop riche ; qui le noir un peu trop voyant ; qui la femme un peu trop ambitieuse ; qui la star un peu trop brillante ; qui le professeur un peu trop sévère (sait-on jamais ?), etc. Comme un égout canalise les eaux usées, mister T récupéra les flots de bile qui s’étaient accumulés depuis des lustres. Et il n’est d’ailleurs pas exclu qu’un bon nombre de gens aient eu des raisons sérieuses et légitimes d’être en colère – à défaut de savoir qui était réellement responsable de leur malheur. Et ce n’est certainement pas mister T qui allait couper les cheveux en quatre pour essayer de faire la part des choses. Ce genre de subtilités était peut-être de saison à l’époque d’O, mais pour sûr T n’était pas du genre à s’embarrasser de nuances. A-t-on déjà vu un bulldozer épargner une pâquerette au nom de l’amour des fleurs ?  

Autant dire que les cris d’orfraie provoqués par chacune de ses saillies plus ou moins douteuses, faisaient le même effet que le souffle sur la braise. Car l’essentiel pour lui était de fracasser tout ce qui pouvait l’être et de tonitruer à tout va pour mieux attirer l’attention (une très mauvaise habitude qu’il avait contractée en animant une émission de télévision, qui n’avait fait que renforcer son narcissisme naturel, tout en lui permettant d’accéder à la notoriété ; son vrai Dieu). Dans cette gigantesque entreprise de démolition que fut sa campagne, aussi frénétique que peu regardante sur les dommages collatéraux, mister T trouva un précieux allié dans les médias, alors même qu’il les prenait quotidiennement pour cible, en les accusant de mentir à qui mieux mieux. Plus ses attaques étaient grossières ; plus ses victimes consentantes parlaient de lui, comme un toxicomane de plus en plus dépendant au poison qui le tue pourtant à petits feux. Et c’est ainsi qu’à la stupéfaction générale (et pour tout dire universelle), mister T parvint à se faire élire, en rassemblant sur son nom ceux que son adversaire, Mme C (l’épouse d’un ancien président), avait cru habile lors d’un discours de ranger un peu rudement dans un hasardeux « panier des lamentables ». Quelques semaines plus tard, elle put se consoler en se disant qu’en bonne arithmétique, ces « lamentables » n’étaient pas majoritaires dans le pays puisqu’elle était parvenue à rassembler sur son nom quelques millions de suffrages de plus que son adversaire, sans pour autant que cela lui permette d’obtenir la victoire qu’elle attendait depuis quelques décennies. Même les chiffres semblaient devoir plier sous les assauts de l’ouragan T… 

Dès lors, il ne resta plus aux observateurs urbi et orbi qu’à s’étonner que tant de pauvres gens aient pu se reconnaître dans un homme fabuleusement riche, qui habitait un immense appartement avec vue sur parc, tout recouvert d’or et de marbre précieux, au sommet d’une tour portant son nom et située en plein cœur du quartier le plus chic de la ville la plus riche du pays. Comment un tel nabab pouvait-il donc incarner la haine des puissants, dont il semblait être l’incarnation vivante ? Après tout, n’était-il pas cent fois plus riche que Mme C, qui n’était qu’une pauvre millionnaire (là où sa fortune personnelle se comptait en milliards, ces milliers de millions) ? C’est que tous ces observateurs n’avaient pas compris ce qu’est la véritable élite. Ils n’avaient pas réfléchi à ce fait attesté et têtu que l’on peut fort bien envier la richesse tout en la méprisant ; car faire fortune est à la portée de n’importe qui, pour peu qu’on ait un peu de chance et pas trop de scrupules. En revanche, la beauté, l’intelligence, le savoir, le glamour, sont autant de qualités que l’on a ou que l’on n’a pas. Ces composantes de l’aristocratie au vrai sens du terme (« le gouvernement des meilleurs », comme disaient ces maîtres de politique que furent les Grecs), le président O les incarnait au plus au point, et la couleur de sa peau ne changeait rien à l’affaire (une perle noire n’en est que plus précieuse). Contrairement aux milliards de mister T, la beauté, l’intelligence, le savoir, le glamour sont des choses que l’on n’acquiert pas (ou si peu), du moins pas en un jour ; peut-être en une vie. Le plus souvent, ce sont comme des cadeaux du Ciel que reçoivent à leur naissance quelques happy few ; et dont tous les autres sont privés, irrémédiablement, cruellement. Et cela, le président T l’avait d’autant mieux compris que lui-même en était à peu près dépourvu. C’est bien du reste pour cette raison que malgré ses millions puis ses milliards, il avait toujours échoué à se faire admettre dans les cercles les plus fermés de la Bonne Société de son pays et même de sa ville ; ces clubs (comme disent les Anglais qui sont les meilleurs experts en la matière) où l’intonation de la voix et la nuance d’un geste valent mieux que tous les yacht de la terre. Dans ces cénacles, l’argent n’est un sésame que s’il est acquis de longue date, ou encore s’il s’accompagne de ce supplément d’âme qu’est la notoriété (la « savonnette à vilain » des temps modernes). Mais à condition qu’il s’agisse d’une notoriété distinguée, que l’on acquiert par des exploits physiques ou des prouesses intellectuelles. Pas cette grossière célébrité que mister T avait cru acheter à peu de frais dans un show télévisé aussi populaire que décérébré. Ainsi, sa fortune ne lui fut d’aucune utilité pour intégrer la véritable élite : celle que l’on admire autant qu’on l’envie, parce qu’elle passe pour la fine fleur du talent. Bref, un tout petit monde qui peut se donner des airs d’authentique aristocratie moderne, là où l’immobilier ne donne qu’un air de nouveau riche. A lire ses biographes, mister T semble en avoir nourri une immense frustration et une non moins immense colère. Un peu à l’image d’un autre président, Richard N, qui lui-même n’avait jamais vaincu son complexe d’infériorité à l’égard de l’un de ses prédécesseurs, issu de la meilleure société de la Côté Est, et devenu le symbole du glamour en politique. Un homme qui avait même eu le mauvais goût de se faire assassiner, gagnant ainsi un ticket d’entrée directe pour l’Histoire, après avoir eu l’heur de décrocher le bon numéro à la loterie sociale en naissant fils de millionnaire et d’ambassadeur (certains cinéastes ont même fait de ce complexe la cause ultime des errements politiques qui valurent au président N de démissionner, pour ne pas être destitué). Bien sûr, il ne faut pas toujours croire les cinéastes, qui aiment à romancer l’histoire. Mais pour en revenir à mister T ; de son terrible ressentiment de ne jamais avoir pu intégrer le petit monde de l’élite reconnue de tous (et d’abord d’elle-même), il a su faire un redoutable instrument politique, capable d’agréger sur son nom tous les mécontents, les déshérités, les déçus, les envieux, les frustrés, les insatisfaits, les jaloux. Bref, tous ceux qui avaient un compte à régler avec la vie. Et de cette grande colère, il a fait un carburant détonnant avec lequel il alimente une gigantesque machine à broyer. Une machine qui tourne toujours, à plein régime ; et dont il n’est pas sûr que les électeurs de mister T ne seront pas les premières victimes.