Angoisses et frustrations edit

6 October 2026

Un sentiment d’injustice frappe beaucoup d’élèves issus de quartiers populaires qui peinent dans le système scolaire. L’utilisation du portable devient interdite dans les lycées. Ces deux sources de malaise s’accumulent, se confortent mutuellement : est-ce suffisant pour engendrer des émeutes et un tel embrasement ?

Le mouvement en cours s’est développé à partir de revendications très concrètes (locaux vétustes, professeurs non remplacés) et touchant principalement aux conditions de travail (emploi du temps). On sait aussi, depuis le Printemps arabe du début des années 2010, à quel point les portables et les réseaux sociaux peuvent activer des phénomènes de viralité sociale. Mais la vigueur du mouvement signale, au-delà des revendications et des technologies de mobilisation, une colère profonde. Parmi ses raisons, deux méritent d’être explorées de plus près : les frustrations attachées au portable, et les angoisses attachées à l’école (sur fond d’une angoisse plus diffuse face à l’avenir, qui touche l’ensemble de la jeunesse). Elles n’ont pas la même profondeur, et appellent des réponses différentes, mais ont probablement un caractère central.

Les frustrations attachées au portable

Depuis la rentrée 2026, l’utilisation du téléphone portable (ou de tout autre équipement terminal de communications électroniques) par un élève est interdite au lycée – jusqu’alors cette interdiction ne concernait les collèges[1]. Cette disposition est train de s’installer et sans doute de provoquer une intense frustration chez une partie des adolescents, et ce pour une raison simple : non seulement c’est un instrument central de leur vie sociale, mais ils sont nombreux à en faire l’usage pendant les cours.

L’usage du portable pendant les cours à l’école concerne une partie significative des élèves. Depuis les années 2010, l’élève qui jadis somnolait près du radiateur a été remplacé par l’élève qui scrolle, meilleure façon de ne pas se faire remarquer et de conjuguer écoute évanescente et évasion[2]. Autrefois l’élève regardait les oiseaux par la fenêtre, comme chez Prévert, maintenant il fait défiler des petites vidéos ou pianote des SMS. L’avancée progressive et souvent aride dans le dédale des savoirs que met en œuvre l’école est en concurrence frontale avec la séduction des produits du divertissement. Bien sûr, cette propension à la fuite du cerveau loin pendant les cours ne touche qu’une partie des élèves : l’enquête PISA 2022 signale que 27% des élèves de 15 ans s’échappent dans leur smartphone pendant les cours de mathématiques et 25% sont distraits par d’autres élèves qui font de même, la France se situant dans la moyenne européenne.

En vingt ans, via les grandes plateformes du numérique c’est tout l’univers du divertissement des jeunes qui s’est renouvelé, et chez les jeunes d’origine populaire ces transformations sont encore plus frappantes. Outre la distraction et le fun, la communication numérique donne la possibilité d’élargir la visibilité de soi dans un cercle communautaire, sa composante narcissique est indéniable. Elle offre une opportunité de participation sociale à laquelle la plupart de ces jeunes ne sont guère invités dans le monde réel – une participation  souvent à caractère symbolique et dérisoire (celle des «like» ou les retweets), mais qui compte pour eux. Ainsi, elle permet d’échapper à un sentiment d’assignement à résidence, celle du quartier ou de la commune, et est vécue par les plus ambitieux comme un vecteur possible de promotion, une seconde chance tendue vers ceux que la première chance, celle apportée par le milieu, avait désertés[3]. Autrement dit, ce nouvel outil est chargé d’attentes diverses et en limiter l’usage peut déclencher d’intenses frustrations et des débordements de colère.  

Les angoisses attachées à l’école

L’angoisse face à l’échec scolaire habite tous les jeunes. Dans tous les milieux, les parents aspirent à ce que leurs enfants accèdent à l’enseignement supérieur, qui parait comme le sésame de l’insertion – quelle que soit la pertinence de cette croyance, car on sait que certains CAP ou BEP qui forment à des postes industriels spécialisés promettent un meilleur accès à l’emploi et de meilleurs revenus. Cette tension est particulièrement nette dans les quartiers de banlieue qui comportent une part importante de jeunes issus de l’immigration (jeune né en France et dont l’un des deux parents est né à l’étranger)[4].

S’investir dans les études secondaires, se faire repérer par les associations (Télémaque, Les cordées de la réussite, Lycées en transition, toutes les  associations axées sur le mentorat, etc.) qui accompagnent, souvent sur repérage des enseignants, et finalement, saisir toutes les opportunités qui se présentent (par les réseaux sociaux du quartier ou numériques, la fréquentation d’événements culturels ou éducatifs, l’engagement de toutes natures, les associations) pour se désenclaver des cités et accéder au monde de l’Université et des emplois qualifiés, telle est la démarche adoptée par une petite fraction de ces jeunes, ces élèves méritants bien décidés à s’en sortit coûte que coûte. À l’autre bout du spectre végètent ceux qui sont en voie de décrochage ou ont abandonné l’espoir de s’insérer. Entre les deux, résident bien des situations intermédiaires, mais l’image d’Épinal renvoyée  par les médias marque les esprits : d’un côté les valeureux (qui s’accrochent), de l’autre, les paumés (qui décrochent).

Ce cliché comporte une part de vérité : les quartiers prioritaires de la ville (où les enfants d’origine étrangère sont légion) concentrent une proportion notable de décrocheurs. Mais, par ailleurs, les jeunes issus de l’immigration qui ont franchi le bac et qui poursuivent leurs études dans l’enseignement supérieur connaissent à quelques écarts près, des résultats scolaires comparables aux enfants dont les parents sont nés en France ou sont français d’origine.

Parmi les jeunes sortant de l’école en 2017 sans aucun diplôme, 21% sont issus d’un quartier prioritaire de la ville alors qu’ils ne représentent que 9% des effectifs sortis de l’école en 2017. 38% d’entre eux ont un père ouvrier alors que sur l’ensemble des effectifs scolaires, 25% seulement sont dans ce cas. Enfin 18% sont issus de l’immigration alors que ces derniers concentrent 13% des effectifs scolaires. Le résultat est voisin pour les jeunes sortis de l’école avec un CAP ou BEP : 14% viennent des quartiers prioritaires, 42% ont un père ouvrier, et 11% sont issus de l’immigration. Au total, et sans surprise, les jeunes peu ou pas diplômés sont surreprésentés dans les quartiers prioritaires de la ville, dans les familles d’origine ouvrière et dans la jeunesse issue de l’immigration. Les bacheliers des bac pro et techno issus de l’immigration sont aussi surreprésentés chez les élèves ayant arrêté leur scolarité au niveau bac.

Parallèlement, si l’on considère les effectifs sortis de l’université avec un diplôme au-dessus du bac, il n’existe que de faibles différences entre population d’origine française et population d’origine immigrée. Ces derniers représentent 12% des bac + 5, soit pratiquement leur représentation dans leur groupe d’âge (13%), 9% des jeunes possesseurs d’un doctorat (doctorats santé ou autres), 11% des ingénieurs, 16% des sortants des écoles de commerce. Certains secteurs d’activité, comme la Tech ou la santé, comportent une proportion substantielle de professionnels d’origine immigrée. On comprend dès lors l’obsession des jeunes issus de l’immigration à dépasser le niveau bac et à trouver une place dans l’enseignement supérieur, ce qui leur permet de se réaligner avec autres. Ceci explique aussi leurs récriminations concentrées sur ParcourSup.

Graphique. Situation scolaire des jeunes issus de l’immigration (le jeune est né en France et au moins un des deux parents est né à l’étranger)

Source : Etude du Cereq sur les jeunes ayant terminé leur scolarité en 2017. Quand l’école est finie, Premiers pas dans la vie active de la génération 2017, résultats de l’enquête 2020.

Bien sûr, la difficulté à s’intégrer au mieux dans le système scolaire français est réelle pour une partie de la jeunesse d’origine populaire, et encore davantage pour ceux qui sont originaires de l’immigration. Mais on constate que les élèves qui s’accrochent en bénéficiant d’un soutien moral des enseignants ou des associations présentes dans beaucoup de quartiers arrivent à rejoindre le niveau de diplôme des autres étudiants, une fois franchi le cap de l’enseignement supérieur.

Ces angoisses et frustrations ne sont pas écrites en toutes lettres sur les pancartes brandies par les jeunes, mais elles en forment le sous-texte. Elles nourrissent aussi la dérive violente d’une partie du mouvement, dérive qui interroge. Bien sûr, ne pas avoir son portable à disposition de main est frustrant – pour les jeunes, comme pour les autres, inutile d’insister. S’inquiéter de son avenir est légitime. Pourtant, sont-ce des motifs suffisants pour mettre certains lycées à feu et à sang, agresser des enseignants et des proviseurs, et contraindre à l’arrêt nombre d’établissements ? La réponse est non.

[1] L’article L. 511-5 du code de l’éducation.

[2] Monique Dagnaud, « Jeunesse : Scroller ou l’art de la fuite », Telos, 6 février 2024.

[3] Monique Dagnaud, « Comment la jeunesse en difficulté utilise le numérique », Slate, 13 novembre 2014. Résultat d’une étude conduite auprès d’adolescents scolarisés ou hébergés par Apprentis d’Auteuil, des jeunes en difficulté scolaire, en grande partie issus de familles et de milieux fragilisés. J’ai aussi observé ces sentiments en 2023 lors d’une enquête de démocratie participative qui engageait plus de cent jeunes (dont une grande partie issue de l’immigration) organisée par l’ONG Ashoka. Voir mon livre Génération reset. Ils veulent tout changer, Odile Jacob, 2025.

[4] L’échec scolaire dans l’enseignement secondaire est plus fréquent chez les jeunes issus de l’immigration : Les jeunes issus de l’immigration sortant de l’école sans aucun diplôme représentent 18 % des sortants sans diplômes (20 % pour les Magrébins) alors qu’ils représentent 13 % de leur groupe d’âge. Donc ils réussissent moins bien que ceux dont les deux parents sont nés en France.