Les naissances hors mariage: nouvelle norme familiale edit
En France, trois enfants sur cinq naissent désormais en dehors du mariage, situant le pays aux premiers rangs occidentaux sur ce point. La tendance s’inscrit dans un ensemble de métamorphoses familiales. Les enfants de parents non mariés étaient naguère dits illégitimes. Tout a changé, et pas uniquement dans les mots.
Alors que tout durant le 19e siècle et pendant les deux premiers tiers du 20e siècle, les naissances hors mariage concernaient moins d’un bébé sur dix, elles connaissent une hausse continue et rapide depuis les années 1970.
La famille « naturelle » (que l’on n’appelle plus ainsi depuis 2005) n’est plus hors norme. Elle est venue concurrencer la famille légitime (que l’on appelle plus non plus ainsi). Elle devient même la norme, témoignant d’un puissant déclin de l’institution du mariage. En effet, depuis le milieu des années 2000, plus de la moitié des enfants naissent en France hors mariage.
La courbe des naissances anciennement dites illégitimes détonne, en raison d’abord de sa longue régularité puis de la rupture progressive qu’elle connaît.
La reprise des informations depuis le début du 19e siècle montre l’ancrage continu d’une norme familiale unique, quand annuellement moins de 10% des enfants naissaient avec des parents non mariés. Sur ce temps long, deux périodes font exception. La proportion des naissances hors mariage augmente un peu, pour atteindre 14% pendant la Première guerre mondiale et 11% pendant la Seconde. Ces pics sur la courbe relèvent à la fois de difficultés de gestion de l’état civil en temps compliqués ainsi que de certaines singularités des amours pendant les guerres. Pour le reste, jusqu’au début des années 1970, c’est une forte stabilité qui prévaut. Au plus bas, de 1955 à 1968 la proportion reste fixée à 6%. Cette platitude d’une courbe, qui oscille sur huit décennies entre 6% et 9%, est en soi une donnée essentielle, confirmant la force des représentations et des obligations sociales.
Par la suite c’est une croissance qui ne se dément jamais. Chaque année, depuis maintenant plus d’un demi-siècle, la proportion augmente. Ce qui, autrefois, était baptisé « fécondité illégitime », passe la barre des 10% en 1979, celle des 20% en 1985, des 30% en 1990, 40% en 1997 et 50% en 2007. La proportion atteint 60% en 2019.
Ces données en série longue concernent la France métropolitaine. La tendance est un rien plus prononcée, en intégrant les outre-mer, mais l’image générale ne change pas. Depuis 2023, le recueil d’information sur la situation matrimoniale des parents identifie plus de situations où les parents sont mariés à la naissance de l’enfant, car le nouveau de bulletin de naissance est plus explicite. L’INSEE signale alors une rupture de série, avec 65% de naissances hors mariage en 2022 et 59% en 2023. Cela dit, la statistique continue sa hausse avec 60% de naissances hors mariage ainsi comptées en 2024.
Nombre annuel de naissances et part des naissances hors mariage (1900-2022)

Champ : France métropolitaine. Source : INSEE
La France en tête européenne
À l’échelle européenne, quand la moyenne dans l’Union est à quatre naissances sur dix hors mariage, la France est en tête, en 2022, avec son ancienne approche. En 2024, avec la statistique rénovée, elle est seulement précédée, sur le podium européen, par la Bulgarie. La Grèce (moins de 10%) se situe au niveau le plus faible. Suivent, entre 20% et 30% de leurs naissances, la Hongrie, la Croatie, la Lituanie, la Pologne. Parmi les États-membres à hauts niveaux de natalité sans mariage, on trouve derrière la France notamment le Portugal (59%), la Suède (57%), l’Espagne (50%). L’Italie tourne autour de 40%, l’Allemagne autour de 30%.
De 2015 à 2022 la France a campé au premier rang européen. Elle était, depuis le tournant du millénaire, devancée par des pays de l’Est (Bulgarie, Slovénie, Estonie). Auparavant il s’agissait de pays nordiques (Suède, Danemark, Finlande). En 1990 la France se situait environ à un tiers, le Danemark à 46% et la Suède à 47%.
Globalement, partout ces naissances en dehors du mariage ont augmenté : 10% des cas en Espagne en 1990, la moitié en 2020 ; sur la même période 7% des cas en Italie puis 40% ; 15% en Allemagne puis plus d’un tiers ; plus du quart au Royaume-Uni puis près de la moitié.
Aujourd’hui, dans la zone OCDE, où la moyenne, est comme dans l’Union européenne, à environ deux naissances sur cinq, la France se voit concurrencée par des pays où les taux sont significativement plus élevés : Colombie (87%), Chilie (78%), Mexique (73%), Islande (70%). Les États-Unis, de leur côté, sont à 40%. Les pays, membres de l’OCDE, qui connaissent les plus faibles fécondités du monde, la Corée du Sud et le Japon sont à moins de 5%. Le lien est d’ailleurs net entre faible natalité et faible taux de naissances considérées là-bas encore largement comme illégitimes. Là où les normes familiales encadrent trop fortement les jeunes gens, les jeunes femmes en particulier, ils font peu d’enfants.
La désinstitutionalisation du mariage
L’élan français repose sur un ensemble d’évolutions générales : libéralisation du divorce, redistribution plus égalitaire de l’autorité au sein du couple, abolition des distinctions les plus pénalisantes entre enfants (légitimes, naturels et adultérins), accent mis sur l’intérêt de l’enfant, prise en compte de nouvelles formes de conjugalité.
Créé en 1999 le Pacte civil de solidarité (PACS) concurrence, avec l’union libre, le mariage. Le PACS (200 000 en 2024 contre 6 000 en 2000) gagne du terrain mais le mariage (250 000 en 2024 contre près de 300 000 en 2000) reste tout de même, en flux annuel, la première forme d’union. En stock, s’il décline, il demeure le type d’union le plus répandu. Aujourd’hui, sur la totalité des couples qui cohabitent, sept sont mariés, deux vivent en union libre, un est pacsé.
Évolution majeure, depuis 2013, la loi a ouvert le mariage aux personnes de même sexe. Très disputé politiquement, ce texte a autorisé un peu plus de 80 000 couples homosexuels à se marier. Par rapport à l’ensemble des mariages, la part de ces unions est restée stable, autour de 3% chaque année.
Au-delà des données, les mouvements sont puissants. Contrat passé entre deux familles sous l’Antiquité ou l’Ancien régime, le mariage est maintenant du ressort des relations individuelles. Fondé sur le principe d’égalité (des droits et devoirs entre époux), expression d’une liberté, l’institution s’est affaiblie. Il y a encore peu de temps, elle était la seule manière de légitimer une vie en couple. Le concubinage était totalement privé, sous le regard suspicieux des autorités. Rappelons les mots prêtés à Napoléon : « Les concubins se passent de la loi ; la loi se désintéresse d'eux ». Ce qui était considéré comme indissoluble (« Ce que Dieu a béni, l’homme ne le sépare pas ») n’est plus aujourd’hui qu’un engagement révocable. Laïcisé et désacralisé, le mariage ne s’est pas totalement écroulé. Il demeure un repère célébré.
Des bouleversements techniques et sociaux ont également changé la donne. Depuis le milieu des années 1960, il devient possible de programmer l’enfant, avec maîtrise de la procréation par les femmes, jusque-là privilège masculin. La science permet ainsi à la sexualité de ne plus être forcément attachée à la reproduction. Elle permet aussi, symétriquement, à la reproduction de se passer de sexualité. La sexualité est dissociée de la procréation, tandis que la conjugalité est associée à la volupté (souhaitée). Par ailleurs, l’établissement du lien de filiation paternelle est désormais, biologiquement, indiscutable. Alors que le vieil adage « mater semper certa est » soutenait que l’on était toujours certain de la mère, c’est le contraire qui se profile. Par test génétique, on peut être assuré de la paternité, quand la maternité devient, elle, juridiquement plus problématique (cas des mères porteuses). Le mariage, historiquement, instituait juridiquement la filiation paternelle par le mécanisme de la présomption de paternité (les enfants de l’époux sont ceux de son épouse). Sa principale utilité, sur le registre de la filiation, est remise en question.
La statistique des naissances sans mariage illustre une transformation radicale de la nature même de la famille. Ce n’est plus seulement le mariage qui la fonde, mais l’enfant. C’est l’enfant qui fait famille. La formule peut être critiquée, tout simplement car le couple préexiste toujours, naturellement, à l’enfant. Mais elle condense bien des bouleversements.
De manière plus imagée, revenons aux contes pour enfants. Ceux-ci s’achevaient généralement sur une formule rituelle et idyllique : « ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants ». Ils pourraient maintenant se terminer par « ils eurent un enfant et se marièrent », laissant ouvertes nombre de compositions et recompositions possibles.
Les métamorphoses de la famille et du mariage ont vu l’attention se centrer successivement sur la famille (comme institution intangible à protéger), puis sur le couple (considéré comme lieu de réalisation de soi) et, enfin, sur l’enfant. C’est pour cela que ce dernier, qui arrive aujourd’hui le plus souvent dans un couple autrefois considéré comme illégitime, n’est plus appelé « bâtard », sauf dans les cours d’école et des textes de rap. D’ailleurs qui oserait qualifier de la sorte, comme c’était auparavant le cas pour une minorité d’entre eux, la majorité des enfants qui naissent maintenant en France ?
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